Un accord et une dette ? Les 38 milliards de dollars d’Israël pourraient avoir un coût
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Analyse / Inquiet de l’imprévisibilité de Trump, le Premier ministre semble avoir décidé de jouer la sécurité et de signer l’accord maintenant

Un accord et une dette ? Les 38 milliards de dollars d’Israël pourraient avoir un coût

L’accord militaire sans précédent de Jérusalem avec les Etats-Unis peut sembler être une grande victoire pour Netanyahu, même s’il n’est pas exactement ce qu’il souhaitait, et il pourrait accorder à Obama un espace pour des initiatives liées à la Palestine

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président américain Barack Obama (à droite), l'ancien chef d'Etat-major israélien Benny Gantz (à gauche), l'ancien ministre de la Défense Moshe Yaalon et le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une batterie anti-roquettes du Dôme de Fer, en mars 2013. (Crédit : Avi Ohayon/GPO/Flash90)
Le président américain Barack Obama (à droite), l'ancien chef d'Etat-major israélien Benny Gantz (à gauche), l'ancien ministre de la Défense Moshe Yaalon et le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une batterie anti-roquettes du Dôme de Fer, en mars 2013. (Crédit : Avi Ohayon/GPO/Flash90)

A partir d’octobre 2018, l’administration américaine donnera plus de 10,4 millions de dollars par jour à son petit allié assiégé du Moyen Orient.

Le nouveau protocole d’accord israélo-américain, signé mercredi dans la Salle des Traités du département d’Etat, accorde la somme de 38 milliards de dollars pour les 10 prochaines années en « aide sécuritaire » à l’Etat juif. Cela représente 7 230 dollars par minute, 120 dollars par seconde.

Les deux parties ont salué le protocole d’accord, le « plus grand engagement unique d’aide militaire bilatérale dans l’histoire des Etats-Unis », soulignant la hausse depuis l’accord précédent, de trois milliards de dollars par an à 3,8 milliards annuellement. Cette somme époustouflante est à la fois un témoignage des relations fortes entre Israël et les Etats-Unis, qui restent solides malgré une relation tendue entre les dirigeants des deux pays, et une réussite importante pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Ayant irrité l’administration non seulement par son refus catégorique de mettre fin à l’extension des implantations, mais surtout par son opposition féroce à l’accord nucléaire avec l’Iran, ce qui a compris un discours controversé devant le Congrès américain perçu par beaucoup comme une claque flagrante au visage du président Barack Obama, Netanyahu a néanmoins respecté sa promesse de rapporter à la maison le plus grand montant de l’histoire des aides militaires américaines.

Pendant tout le processus de négociation, les responsables américains ont promis qu’ils ne joueraient jamais avec la sécurité d’Israël, mais beaucoup d’analystes, moi-même compris, ont affirmé l’année dernière que l’agitation contre l’accord iranien de Netanyahu était très peu propice à une atmosphère amicale dans laquelle conduire des négociations sur une hausse de l’aide militaire.

Même si les éternels insatisfaits pourront toujours affirmer qu’il aurait pu obtenir un bien meilleur accord s’il avait avancé plus prudemment, en sécurisant un accord décennal qui apporte plus d’argent que jamais auparavant, Netanyahu a d’un certain point de vue justifié son lobbying agressif contre l’accord iranien. Cela a à peine ébréché, et encore moins fait échouer, le soutien militaire américain. Et pourtant, le jugement final sur sa politique vis-à-vis de la Maison Blanche ne pourra être fait que quand un nouveau président prêtera serment le 20 janvier.

Après tout, accorder à Israël la plus grande aide militaire de l’histoire donne à Obama bien plus de potentiel pour soutenir des initiatives palestiniennes, par exemple aux Nations unies, juste après l’élection présidentielle, quand un tel geste ne pourra plus nuire à Hillary Clinton, la candidate démocrate. Avant que le protocole d’accord ne soit finalisé cette semaine, des sources israéliennes habituellement bien informées ont prédit que Netanyahu ne signerait pas l’accord avant le 20 janvier. Agir ainsi, ont-ils affirmé, permettrait à l’administration actuelle de dévier toutes les critiques sur un geste potentiel sur le front palestinien, avec l’argument qu’elle avait déjà pris soin des besoins sécuritaires d’Israël.

Un test du système de défense antimissile Fronde de David (Crédit : Ministère de la Défense)
Un test du système de défense antimissile Fronde de David (Crédit : Ministère de la Défense)

Que trouve-t-on dans l’accord ?

Si l’on examine les petits caractères du protocole d’accord, plusieurs observations peuvent être faites.

D’abord, il est trompeur de parler d’une hausse de 800 millions de dollars par an, puisque le nouvel accord comprend cinq milliards pour les systèmes de défense anti-missiles, qui ne faisaient pas partie de l’accord précédent, mais étaient couverts par d’autres paiements. Dans le cadre du nouveau protocole d’accord, Israël ne pourra pas demander de financements supplémentaires, sauf en temps de guerre. Cela signifie que, oui, l’aide militaire actuelle (sans la défense anti-missiles) augmente toujours, mais seulement de 30 à 33 milliards de dollars.

« Je donnerai [du nouvel accord] une description bien plus modeste que ce que j’ai vu dans certains quotidiens, comme le ‘plus grand de l’histoire’, une ‘réussite exceptionnelle’ pour Israël », a déclaré l’ancien négociateur de paix israélien Gilead Sher à Politico. « C’est presque exactement, précisément les mêmes chiffres. »

En effet, le nouveau protocole d’accord annonce une hausse relativement modeste, particulièrement quand on la compare à la somme que Netanyahu voulait quand les négociations ont débuté. Selon différents articles, le Premier ministre visait plus de 40 milliards de dollars, certains supposant même qu’il demandait un nombre proche de 50 milliards de dollars.

Etant donné qu’Israël affronte plus de menaces sécuritaires aujourd’hui qu’il y a quelques années, la principale était le renforcement de l’Iran et de ses intermédiaires aux frontières d’Israël, conséquence du pacte nucléaire négocié par les Etats-Unis, Jérusalem aurait pu, et aurait peut-être dû, obtenir un meilleur accord.

De plus, le dernier protocole d’accord, qui se terminera fin 2018, autorisait Israël à dépenser un quart de la somme en achat à l’industrie militaire israélienne, le reste devant être dépensé aux Etats-Unis. Selon le nouvel accord, cet arrangement prendra fin dans quelques années, portant un coup sérieux à l’industrie militaire locale. Netanyahu avait initialement refusé d’accepter cette cause, mais a finalement plié.

« Israël a conduit de dures négociations pendant des mois avec les Etats-Unis sur les termes du nouvel accord d’aide militaire, demandant plus de financements, et d’autres concessions. Mais au final, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a reculé », a affirmé Dan De Luce, correspondant sur les questions de sécurité nationale de Foreign Policy.

Bien sûr, Netanyahu dira sous doute que son pari d’obtenir une aide toujours meilleure fait partie de la routine des négociations, et qu’il savait qu’il n’aurait jamais tout ce qu’il semblait demander. Son ancien conseiller à la sécurité nationale, Yaakov Amidror, a souligné jeudi qu’aucun chiffre supérieur à 38 milliards de dollars n’avait jamais été sur la table.

Le président américain Barack Obama et le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le personnel militaire devant une batterie du Dôme de fer à l'aéroport Ben Gurion, le 20 mars 2013. (Crédit : Avi Ohayon / GPO / Flash90)
Le président américain Barack Obama et le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le personnel militaire devant une batterie du Dôme de fer à l’aéroport Ben Gurion, le 20 mars 2013. (Crédit : Avi Ohayon / GPO / Flash90)

Pourquoi passer l’accord maintenant ?

Dans les moments précédents et suivant la signature du pacte nucléaire iranien en juillet 2015, Netanyahu avait même refusé de discuter du protocole d’accord, affirmant qu’accepter une augmentation serait un signal tacite d’approbation de l’accord, ce que le Premier ministre considérait (et considère toujours) comme une erreur historique. Il a insisté pour reporter les négociations, espérant probablement qu’avant les élections américaines, Obama serait moins réticent à proposer à Israël un mauvais accord de crainte que les Démocrates ne soient perçus comme un parti anti-Israël.

Pourquoi Netanyahu a-t-il à présent plié et accepté un accord ne répondant pas à ses espoirs initiaux ? La réponse pourrait être liée à une personne qui se voit principalement comme un négociateur : Donald Trump, le candidat républicain à la présidentielle. Bien qu’il se présente comme farouchement pro-Israël, Trump a fait lever des sourcils à Jérusalem en mars quand il a déclaré qu’il attendait qu’Israël rembourse l’aide qu’il avait reçu des Etats-Unis.

Le candidat républicain à la présidentielle américaine Donald Trump à son arrivée sur la scène de la conférence politique annuelle de l'AIPAC au centre Verizon de Washington, le 21 mars 2016. (Crédit : AFP/Saul Loeb)
Le candidat républicain à la présidentielle américaine Donald Trump à son arrivée sur la scène de la conférence politique annuelle de l’AIPAC au centre Verizon de Washington, le 21 mars 2016. (Crédit : AFP/Saul Loeb)

Netanyahu a douloureusement cherché à éviter de prendre parti dans la campagne électorale américaine. Mais le fait qu’il se précipite à présent pour signer un protocole d’accord avec l’administration Obama suggère qu’il n’est pas prêt à prendre le risque de le laisser à une présidence Trump.

Conscient de l’imprévisibilité de Trump, Netanyahu semble avoir décidé de jouer la sécurité en concluant un accord maintenant, même s’il aurait souhaité un meilleur accord, et malgré le fait qu’il permette à l’actuelle administration, peu appréciée, de mettre en avant sa générosité sans précédent envers Israël.

Ce qui pourrait être plus inquiétant, du point de vue du Premier ministre, est que la conclusion réussie de ses négociations donne à présent à Obama, en tant que soutien généreux sans précédent des besoins sécuritaires d’Israël, assez d’espace pour des initiatives visant à faire avancer le processus de paix.

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