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Un « centre » du livre yiddish dans le Queens fait vivre la langue qu’il célèbre

Après l'arrêt du financement de la Central Yiddish Cultural Organization en 1956, l'institution s’était retrouvée sur la sellette - jusqu'à l'intervention de deux bons samaritains

  • Lorsque le Jewish Labor Bund a fermé en 2004, Hy Wolfe a réuni un groupe de personnes pour emballer les archives et les apporter au SCOCI. Il a trouvé le drapeau dans une mallette qu'il a sortie d'une benne à ordures. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)
    Lorsque le Jewish Labor Bund a fermé en 2004, Hy Wolfe a réuni un groupe de personnes pour emballer les archives et les apporter au SCOCI. Il a trouvé le drapeau dans une mallette qu'il a sortie d'une benne à ordures. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)
  • Les étagères du SCOCI contiennent quelque 80 000 livres yiddish. (Crédit : Julia Gergely/JTA)
    Les étagères du SCOCI contiennent quelque 80 000 livres yiddish. (Crédit : Julia Gergely/JTA)
  • L'acteur yiddish Hy Wolfe dirige le CYCO, le centre du livre yiddish à Long Island City, dans le Queens. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)
    L'acteur yiddish Hy Wolfe dirige le CYCO, le centre du livre yiddish à Long Island City, dans le Queens. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)

New York Jewish Week – Dans un entrepôt délabré de Long Island City, accessible uniquement par le biais d’une passerelle construite sous la voie rapide de Long Island, quelque 80 000 livres en yiddish sont empilés sur des étagères dans une grande pièce baignée de lumière qui donne sur le Pulaski Bridge, avec Midtown Manhattan à l’Ouest et Downtown Brooklyn qui se profile au loin.

Cet entrepôt accueille le CYCO Yiddish Book Center, un « centre du livre » dont les origines remontent à 1938, année de sa création à Manhattan. Ce centre, à ce moment-là, voulait offrir aux écrivains et aux lecteurs d’ouvrages en yiddish un asile à une période où l’antisémitisme se renforçait de manière inquiétante en Europe – à une époque qui allait définitivement bouleverser l’avenir de la langue.

Tout au long de ses plus de huit décennies d’existence, la Central Yiddish Cultural Organization a été – et est toujours – un lieu d’échanges d’idées, de discussions et de célébration du yiddish.

Ce n’est pas une bibliothèque, explique Hy Wolfe, l’acteur yiddish originaire de Brooklyn qui dirige l’organisation, mais un centre du livre, où tout New York peut célébrer la culture, les auteurs et les artistes yiddish. Pendant de nombreuses années, le SCOCI a également compris une maison d’édition, avec près de 300 titres à son nom.

Mais l’automne dernier, ce sont 80 ans d’existence qui ont semblé être mis en péril lorsque la Atran Foundation, qui subventionnait le SCOCI depuis 1956, a décidé de lui couper les vivres. Après le départ à la retraite de Dianne Fischer, présidente de la fondation depuis 23 ans, le conseil d’administration actuel a décidé que le SCOCI ne parvenait pas à toucher un public suffisant et qu’il n’était assez rentable (avec seulement 3 000 à 5 000 dollars par an en ventes de livres, selon Wolfe) pour continuer à être éternellement financé.

Wolfe a pu obtenir des fonds supplémentaires de la part de la Azrieli Foundation – qui a été l’autre grand soutien du SCOCI – tout en sachant pertinemment que le temps lui était compté. Il fallait réunir 30 000 dollars pour couvrir le loyer et les frais d’entretien de l’année.

« Je ne suis pas un bon homme d’affaires. C’est la vérité. Je ne demande jamais de l’argent à quelqu’un », a déclaré Wolfe. « Beaucoup d’étudiants viennent et n’ont pas d’argent. Je leur dis : ‘Quand vous aurez réussi dans la vie et que vous aurez un emploi, souvenez-vous de ce qu’on avait fait pour vous et envoyez-nous un don.’ C’est comme ça que je suis. »

Fils de survivants de la Shoah, Wolfe a grandi en baignant dans le yiddish – une langue qu’il a vue disparaître au fur et à mesure que les enfants et petits-enfants des yiddishophones laïcs se tournaient vers l’anglais. Aujourd’hui, le yiddish n’est une première langue que dans des communautés juives orthodoxes hassidiques et haredim de divers quartiers de New York où, étrangement, elle se répand à nouveau de plus en plus.

« Les petites organisations yiddish sont apparues et ont disparu par centaines, si ce n’est plus », a déclaré Wolfe au New York Jewish Week. « Les seules qui existent encore aujourd’hui sont celles où se trouvent trouve de vieux Juifs obstinés comme moi. »

L’acteur yiddish Hy Wolfe dirige le CYCO, le centre du livre yiddish à Long Island City, dans le Queens. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)

En plus de sa carrière d’acteur et de sa participation aux conseils d’administration d’autres organisations yiddish, comme le Sholem Aleichem Cultural Center dans le Bronx, Hy Wolfe a également travaillé pendant des décennies en tant que barman dans des clubs de jazz, une autre institution new-yorkaise qui a disparu lentement sous ses yeux. Pour son travail au SCOCI, qu’il effectue depuis la fin des années 90, il ne perçoit pas de salaire. Il organise des événements au centre, tente de lister les livres et, surtout, offre du thé et échange longuement avec tous les amateurs de livres en yiddish qui prennent rendez-vous.

« Nous sommes ouverts à tous. Nous avons du respect pour tout le monde », a déclaré M. Wolfe. « Il y a eu un grand intérêt de la part des personnes queer, transgenres et non-binaires. Avant cela, c’était principalement les personnes déçues par la religion. Et avant cela, il y avait eu les désenchantés de la politique. »

Aujourd’hui, il semble que la nouvelle génération soit arrivée, sous la forme de deux militantes amoureuses de la culture yiddish laïque et séduite par le travail du SCOCI.

Lorsque le Jewish Labor Bund a fermé en 2004, Hy Wolfe a réuni un groupe de personnes pour emballer les archives et les apporter au SCOCI. Il a trouvé le drapeau dans une mallette qu’il a sortie d’une benne à ordures. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)

En novembre dernier, Wolfe avait évoqué sa situation financière difficile auprès de l’écrivaine et artiste Molly Crabapple (qui a écrit son propre article sur l’organisation), une conversation que Rosza Daniel Lang-Levitsky avait entendue. Et au lieu de s’apitoyer sur le sort promis au SCOCI, Molly Crabapple et Daniel Lang-Levitsky avaient décidé de passer à l’action.

Elles avaient aidé à mettre en place un groupe appelé Friends of CYCO, qui s’était fixé l’objectif de collecter 90 000 dollars, soit près de trois fois le montant que Wolfe avait déterminé comme étant nécessaire pour le loyer et l’entretien. En trois semaines, elles avaient déjà réussi à récolter plus de 35 000 dollars, avec plus de 450 contributeurs venant de presque tous les continents.

Lang-Levitsky, qui travaille dans le secteur culturel et qui se déclare fréquenter depuis très longtemps le monde yiddish, n’avait visité le SCOCI pour la première fois qu’en novembre dernier. Alors qu’elle n’était qu’une simple cliente à la recherche d’un livre de poésie, elle a finalement pris la tête de l’initiative visant à offrir une nouvelle vie au centre.

« Après avoir discuté avec des amis et des amis d’amis, il était devenu évident que ce qui était utile et possible allait au-delà de la simple collecte de fonds », explique Lang-Levitsky. « Ce qui m’avait frappé, c’est que nous pouvions perdre le SCOCI à cause d’une somme d’argent qui était, somme toute, dérisoire. C’était un montant qui était tout à fait à la portée des communautés qui composent le monde yiddish, des communautés qui composent New York, des communautés qui composent le monde littéraire. »

En plus de maintenir l’organisation à flot, Friends of CYCO souhaite dorénavant aider Wolfe à développer la programmation publique du centre.

Wolfe espère également, en plus de payer des artistes et des conférenciers susceptibles d’intervenir lors d’événements organisés par le SCOCI, pouvoir engager un administrateur permanent qui aidera à numériser le catalogue de livres du SCOCI et qui pourra ouvrir le centre à des horaires réguliers. Il espère aussi, peut-être, pouvoir mettre à niveau le système informatique vers quelque chose de plus moderne que Windows 97.

Les étagères du SCOCI contiennent quelque 80 000 livres yiddish. (Crédit : Julia Gergely/ JTA)

Le SCOCI est loin d’être le dernier bastion de la culture yiddish laïc. Le Yiddish Book Center d’Amherst, dans le Massachusetts, est en plein essor depuis sa fondation en 1980. Des troupes de théâtre yiddish, des groupes de musique klezmer, le Congress for Jewish Culture, YIVO, le Workers Circle, la Forward Association, le festival Yiddish New York et d’autres programmes ont entretenu la flamme. Pendant la pandémie, les cours de yiddish à YIVO et au Workers Circle sont devenus très populaires.

Pourtant, selon Lang-Levitsky, « il est difficile de surestimer l’importance qu’a eue le SCOCI. Un grand nombre des écrivains yiddish les plus importants ont vu leurs œuvres publiées par le SCOCI. Les éditions et les publications du SCOCI se trouvent sur pratiquement toutes les étagères de livres en langue yiddish. C’est vraiment une organisation qui a contribué à maintenir vivante et vibrante la langue yiddish dans le monde entier au cours des 70 ou 80 dernières années de son existence ».

L’espace qui accueille le centre du livre « rend possible tout un éventail de choses » pour l’avenir, ajoute-t-elle. « Il ne reste plus beaucoup d’endroits à New York où l’on peut entrer dans une pièce et prendre un livre en yiddish dans une étagère. »

Wolfe est reconnaissant envers ses jeunes bienfaitrices.

« J’étais déjà préparé au pire. Je savais qu’à la fin du mois de mars, nous allions devoir réfléchir à la façon d’emballer tous ces livres », dit Wolfe. « Mais je suis très optimiste. Dieu bénisse Rosza, Dieu bénisse Molly. Ces jeunes se sentent concernés. »

« Je me fais vieux – je suis vieux », ajoute-t-il. « J’aimerais que la prochaine génération prenne le relais. Je ne ressens pas le besoin de prendre ma retraite mais si, pour des raisons politiques, on préfère voir un autre visage à la tête de l’association, alors je partirai. »

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