Rechercher

Un ouvrage très controversé au sujet d’Anne Frank distingué par la chaîne US Costco

Publié le mois dernier et contesté par les historiens, « La trahison d’Anne Frank » affirme qu’un Juif aurait dénoncé la famille d'Anne Frank aux nazis

Anne Frank (Crédit : Domaine public)
Anne Frank (Crédit : Domaine public)

JTA – En février, la chaîne de supermarchés Costco a attribué le titre de « Coup de coeur » à un livre sur Anne Frank retiré du marché aux Pays-Bas, illustrant le fait que la controverse est bien peu susceptible d’endiguer son influence.

« La trahison d’Anne Frank » avait fait grand bruit lors de sa sortie le mois dernier en raison de sa conclusion explosive, suggérant qu’un Juif avait livré la famille d’Anne Frank aux nazis.

Le livre, écrit par Rosemary Sullivan, retrace le travail d’une équipe d’enquête menée par un agent du FBI à la retraite, ayant mené à l’identification « avec 85 % de certitude » du notaire Arnold van den Bergh comme la personne responsable de la dénonciation aux forces allemandes de la famille d’Anne Frank.

Mais dans les semaines qui ont suivi la publication, des historiens néerlandais, des dirigeants juifs européens et une cohorte d’auteurs ont contesté l’ouvrage, affirmant qu’il attaquait injustement un Juif néerlandais mort depuis longtemps sans éléments probants. Certains ont présenté des preuves suggérant que van den Bergh était la victime de calomnies, davantage que le possible coupable d’un mystère historique,

Face à cette pression, l’éditeur du livre, Ambo Anthos, a retiré de la vente la version néerlandaise du livre la semaine dernière.

« Il y avait des problèmes évidents avec cette enquête, et il est certain que la dernière chose qu’Ambo Anthos voulait était le boycott de ses auteurs », a déclaré à la Jewish Telegraphic Agency (JTA), Johannes Houwink ten Cate, professeur émérite d’études sur la Shoah et le génocide à l’Université d’Amsterdam.

Le livre reste largement disponible en dehors des Pays-Bas.

Sa sélection par Costco au titre de « Coup de cœur » signifie que des millions d’Américains seront incités à l’acheter et à le lire, et il est probable que beaucoup le feront. L’ouvrage a été présenté dans l’émission « 60 Minutes » le 16 janvier dernier.

Portraits de Anne Frank, sa sœur Margot et sa mère Edith exposés à l’intérieur de la Maison Anne Frank (Crédit : Matt Lebovic)

« Je me souviens encore de l’effet que ‘Le journal d’Anne Frank’ a eu sur moi », a relevé un acheteur de livres pour Costco nommé Alex Kanenwisher, dans le bulletin de l’entreprise de février. « Je suis donc très heureux de partager mon coup de coeur de ce mois-ci, ‘La trahison d’Anne Frank’ de Rosemary Sullivan. » Le bulletin d’information a qualifié le livre de « polar moderne ».

Selon la critique, l’énigme est loin d’être résolue. Des détails de la vie de van den Bergh, notamment le fait qu’il soit lui-même entré dans la clandestinité avant que la famille Frank ne soit trahie et que les enquêteurs l’aient blanchi de tout soupçon de collaboration nazie après guerre, suggèrent qu’il est impossible de conclure à une possible trahison de sa part.

Pieter van Twisk, responsable de l’équipe des affaires non résolues, a déclaré à la JTA que ces éléments n’infirment pas pour autant la conclusion du livre.

« Les gens qui se cachaient étaient souvent poussés à coopérer d’une manière ou d’une autre », précise van Twisk dans un courriel approuvé par Vince Pankoke, l’agent du FBI à la retraite qui dirigeait l’équipe. « Tant que vous pouviez fournir des choses de valeur (or, bijoux, argent, actions, peintures et des adresses, oui…), ils pouvaient vous laisser tranquille. »

Bien que Pankoke et son équipe aient publiquement confirmé leurs conclusions, ils ont déclaré dans un communiqué sur leur site Web qu’il était « très imprudent » d’affirmer que la conclusion était exacte à « 85 % ». « Cela ne représente pas le degré de certitude » des résultats de l’étude, ont-ils écrit en néerlandais.

Des membres du Conseil Juif d’Amsterdam mis en place par les Nazis, avec Arnold van den Bergh (2eme à gauche) (Domaine public)

Le Congrès juif européen, qui représente des dizaines de communautés juives en Europe, a officiellement plaidé en faveur du rappel de l’ouvrage.

Dénoncer un Juif dans le cadre d’une affaire qui a horrifié des personnes de tous horizons peut être « potentiellement incendiaire » à un moment où l’antisémitisme est croissant, a averti le groupe dans une lettre adressée à l’éditeur du livre.

Rien n’indique que la controverse autour de ce livre ait un impact sur sa distribution aux États-Unis, où le livre est mis en avant dans de nombreuses librairies. Harper Collins et plusieurs éditeurs régionaux n’ont pas souhaité répondre aux demandes de commentaires de la JTA sur la critique du livre.

La promotion du livre par Costco « illustre la tendance des Américains à vouloir moins parler directement de l’Holocauste et plus parler autour de l’Holocauste », a tweeté Maris Kreizman, une auteure juive animatrice d’un podcast sur la littérature.

Les critiques craignent que plus le livre sera lu, plus van den Bergh sera à jamais perçu comme un traître à ses compatriotes juifs.

« Le débat en cours aux Pays-Bas n’a rien de commun avec ce qui se passe au Canada ou aux États-Unis », a déclaré Ten Cate. « Cela signifie que je ne suis pas certaine que le génie libéré par cette enquête retourne de sitôt dans la bouteille. »

La controverse se répand en Allemagne. L’éditeur de la version allemande, Jürgen Welte, a annoncé qu’il procédait à « une relecture interne » avant la date de sortie prévue le 22 mars prochain. « Après l’étude de deux versions du manuscrit, nous sommes actuellement en cours d’examen interne », a déclaré Jürgen Welte dans un communiqué. « La date de publication relativement tardive de l’édition en langue allemande montre que nous traitons ce sujet sensible de manière extrêmement responsable. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...