Rechercher

Une organisation juive de New York accusée d’avoir étouffé une plainte d’abus sexuel

Ohel Children's Home and Family Services n'aurait pas enquêté de manière appropriée sur les allégations formulées dans les années 1980 à l'encontre de l'un de ses directeurs

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Des activistes manifestant contre une agression sexuelle présumée dans un établissement Ohel, à Brooklyn, New York, le 21 août 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Des activistes manifestant contre une agression sexuelle présumée dans un établissement Ohel, à Brooklyn, New York, le 21 août 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

NEW YORK – Une organisation juive de services sociaux de la ville de New York a été accusée d’avoir étouffé le procès pour agression sexuelle de l’un de ses employés et de l’avoir maintenu à son poste.

Les défenseurs des victimes d’agressions sexuelles affirment que Ohel Children’s Home and Family Services n’a pas correctement informé ses clients, les parents et tuteurs qui ont recours à ses services, des graves allégations portées contre l’un de ses directeurs de programme.

Ohel a affirmé que trois enquêtes distinctes avaient permis de disculper l’employé, mais n’a pas publié d’informations détaillées sur les enquêtes menées dans cette affaire ni rendu les enquêteurs accessibles pour d’éventuels commentaires.

L’affaire d’abus sexuel présumé, qui remonte aux années 1980, est l’une des sept plaintes déposées contre l’organisation, et fait suite à d’anciennes accusations de mauvaise conduite de la part d’Ohel.

Dimanche, Zaakah, un groupe de défense des victimes d’agressions sexuelles dans la communauté juive orthodoxe de New York, a organisé une manifestation devant l’un des bureaux d’Ohel pour demander qu’une action soit intentée.

Une vingtaine de manifestants ont brandi des pancartes devant un local d’Ohel dans le quartier de Midwood, à Brooklyn, en scandant : « Protégez les victimes, pas les agresseurs », « Aucune excuse pour la maltraitance des enfants » et « Qui protégez-vous si vous ne protégez pas les enfants ? »

Des activistes manifestant contre des agressions sexuelles présumées dans un établissement Ohel, à Brooklyn, à New York, le 21 août 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

« La raison pour laquelle nous sommes ici et la raison pour laquelle nous nous soucions des victimes d’abus sexuels est que nous savons que les abus sexuels détruisent les gens », a déclaré aux manifestants Asher Lovy, directeur de Zaakah.

« Ce n’est pas quelque chose dont les gens se remettent aisément. Ils souffrent pour le reste de leur vie de dépression, de troubles alimentaires, d’anxiété, de pensées suicidaires, et de difficultés relationnelles. C’est pourquoi nous sommes ici aujourd’hui », a-t-il déclaré.

Ohel a déclaré dans une réponse aux accusations qu’il « coopère pleinement et travaillera avec diligence pour découvrir tout acte répréhensible et pour obliger tout agresseur présumé à faire pleinement face à ses responsabilités ».

« Nous avons une tolérance zéro pour tout type d’abus, et nous prenons très au sérieux tout type d’allégations, car toute conduite du genre est l’antithèse de l’incroyable travail de sauvetage que notre personnel effectue jour après jour, en fournissant un soutien et des soins aux plus vulnérables de notre communauté », a déclaré un porte-parole d’Ohel.

La déclaration a indiqué que la personne citée dans l’affaire des années 1980 avait fait l’objet d’une enquête et avait d’abord été mise à pied. Mais il a finalement retrouvé son poste car les enquêtes n’ont révélé « aucune base permettant de conclure que cet employé avait eu un comportement inapproprié ».

Ohel est une grande organisation basée à Brooklyn qui offre des services, notamment des conseils en matière de santé mentale, des soins pour les enfants, des programmes de soutien en cas de deuil et de traumatisme, des refuges pour les victimes de violences conjugales, des conseils pour les personnes âgées et un soutien pour les personnes handicapées. Elle dit avoir aidé plus de 23 000 personnes depuis sa création en 1969 ; elle employait près de 2 000 personnes en 2019, selon ses déclarations fiscales. L’organisation offre ses services à tous ceux qui cherchent de l’aide, mais s’adresse principalement aux membres de la communauté juive.

L’administration des services à l’enfance de la ville de New York a attribué à Ohel une note de 98 sur 100, en 2021.

Les accusations portent sur un procès civil intenté à Ohel par la Cour suprême de l’État de New York en mai 2021, selon lequel l’un des directeurs de programme d’Ohel aurait gravement abusé d’un enfant dans un établissement de placement familial d’Ohel au début des années 1980. Le plaignant avait 7 ans lorsque les abus présumés auraient débuté. Ohel a été désigné comme défendeur dans cette affaire.

L’employé cité dans l’affaire supervisait les enfants à l’époque et aurait régulièrement agressé le plaignant et d’autres enfants qui vivaient dans l’établissement, selon l’action en justice, qui affirme que le plaignant aurait été régulièrement maltraité dans l’enceinte d’Ohel pendant environ quatre ans.

Un établissement Ohel à Far Rockaway, dans le Queens, à New York. (Crédit : Google Street View)

Le plaignant a déclaré avoir signalé les abus sexuels à d’autres membres du personnel à l’époque et avoir été puni en étant enfermé dans sa chambre, en se voyant confisquer ses affaires, en recevant moins de nourriture et en faisant l’objet de menaces. Le plaignant a également déclaré avoir signalé qu’il avait été victime d’abus de la part d’adolescents vivant dans l’établissement et de la part de l’une des familles d’accueil. Il a déclaré s’être enfui de l’établissement d’accueil à plusieurs reprises en raison de ces abus.

L’action en justice alléguait que le personnel d’Ohel était au courant des abus, mais n’avait pas protégé le plaignant, qu’aucune procédure n’avait été mise en place pour protéger les résidents, qu’il n’avait pas surveillé les accusés et qu’il n’avait pas enquêté sur les allégations d’abus sexuels. Un procès avec jury a été exigé ; l’affaire est toujours en cours.

Bien que l’employé soit nommé dans les documents judiciaires, le Times of Israel n’a pas publié d’informations permettant de l’identifier, car le procès est actuellement en cours.

Le procès pour allégation d’abus a été intenté en 2021 en vertu d’une loi spéciale qui a temporairement levé le délai de prescription pour les anciennes plaintes d’abus sexuels de l’État de New York. La loi de 2019 a élargi le délai de prescription pénale pour les cas d’abus d’enfants, ce qui signifiait que les victimes pouvaient déposer des accusations contre les agresseurs présumés à un âge plus avancé que ce qui était autorisé auparavant, et a ouvert une « fenêtre rétroactive » de deux ans pendant laquelle les cas prescrits pouvaient être portés devant un tribunal civil. Cette fenêtre a pris fin en novembre 2021.

La leader de la majorité au Sénat, Andrea Stewart-Cousins, au centre, se tenant avec des victimes et des défenseurs tout en parlant en faveur de l’adoption de la législation autorisant la loi sur les enfants victimes lors d’une conférence de presse au Capitole de l’État à Albany, dans l’État de New York, le 28 janvier 2019. (Crédit : AP/Hans Pennink)

Près de 11 000 plaintes civiles ont été déposées dans l’État de New York contre des individus et des institutions au cours de cette période, et plus de 5 000 dans la ville de New York, notamment contre un ensemble d’organisations de services sociaux. Sept dossiers relatifs à la loi sur les enfants victimes ont été déposés contre Ohel pour abus dans les années 1980 et 1990.

Le directeur d’Ohel, David Mandel, a déclaré dans un courriel en interne, avant la manifestation de Zaakah, que les plaintes contre Ohel faisaient l’objet d’une enquête approfondie. Le courriel, qui a été vu par le Times of Israel, indique que « l’employé de longue date » cité dans l’affaire des années 1980 avait été mis en congé durant la période de l’examen entrepris par Ohel et durant un examen distinct, effectué par une « société extérieure ».

Le courriel indiquait également que le New York State Justice Center, une agence d’État dédiée à la protection des personnes ayant des besoins spéciaux, avait également enquêté.

Le PDG d’Ohel, David Mandel, dans une vidéo de 2018. (Crédit : YouTube/Ohel)

Les trois enquêtes ont indiqué « qu’il n’y avait aucune base pour conclure que cet employé s’était engagé dans une conduite sexuelle inappropriée avec des clients », et il serait réintégré à son poste « malgré la procédure juridique en cours », indiquait le courriel.

Ohel a publié une réponse similaire citant les trois enquêtes au Times of Israel, affirmant que les enquêtes avaient déterminé que « l’employé n’a aucune allégation d’inconduite au cours de sa carrière de plus de 40 ans au sein d’Ohel ».

Le New York State Justice Center a déclaré au Times of Israel qu’il n’était pas compétent pour les affaires antérieures à sa création en 2013, et qu’il n’avait donc aucun moyen légal pour enquêter sur ces allégations.

Il n’est pas certain qu’il y ait eu d’autres allégations contre cet employé depuis 2013. Le New York State Justice Center a déclaré que les lois sur la protection de la vie privée l’empêchaient de discuter de cas individuels, et qu’il ne pouvait donc pas confirmer ou nier l’existence d’autres enquêtes.

Ohel n’a pas répondu à une demande d’informations supplémentaires sur l’enquête du New York State Justice Center. Il n’a fourni les résultats d’aucune des enquêtes et n’a pas non plus confirmé si le personnel ou les parents avaient été informés des enquêtes en cours.

Des activistes manifestent suite à des agressions sexuelles présumées dans un établissement Ohel, à Brooklyn, à New York, le 21 août 2022. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Ohel n’aurait pas informé les parents des enfants qui avaient recours à ses services des allégations en cours, et aurait maintenu le directeur à son poste, selon Zaakah.

Une déclaration fiscale de 2015 montre que la personne employée en tant que directeur de programme avait gagné 161 403 dollars l’année précédente. Les déclarations d’impôts des dernières années ne faisaient mention d’aucun employé percevant cette fourchette de salaire.

Rahel Bayar, ancienne procureure chargée des crimes sexuels et de la maltraitance des enfants à New York, a déclaré qu’elle ne connaissait pas les détails de l’affaire Ohel, mais qu’en général, les enquêteurs civils externes étaient limités car ils n’ont pas de pouvoir d’assignation.

L’organisation devrait être transparente tout au long de l’enquête, révéler toutes les informations en sa possession, et au minimum divulguer la teneur de l’enquête, les paramètres impliqués et qui l’a dirige, a-t-elle dit.

Elle a ajouté qu’il serait prématuré pour une organisation de se prononcer sur une affaire au cours d’une procédure civile ou pénale en cours, car la communication préalable et d’autres processus juridiques pourraient révéler de nouvelles informations.

« En général, lorsque des allégations conduisent à une enquête criminelle ou à une action en justice (loi sur les enfants victimes d’abus sexuels), il serait logique que la personne faisant l’objet de cette action en justice ou de cette enquête criminelle soit mise à pied durant toute la durée de l’affaire ou du procès », a-t-elle déclaré.

Selon Bayar, toute organisation doit informer les parents, les clients et les autres personnes concernées par des allégations d’abus portées contre un membre du personnel dès qu’elle prend connaissance du cas, et d’informer de la façon dont elle prévoit de gérer la situation. Même si l’organisation ne peut pas partager toutes les informations, la clarté de la communication est essentielle, a-t-elle ajouté.

L’ancienne procureure a souligné qu’elle ne commentait pas le cas d’Ohel en particulier, ni tout autre cas d’ailleurs, mais qu’elle parlait en termes généraux, et a noté que les meilleurs conseils n’étaient que des recommandations, et non des lois.

Les charges contre Ohel ne sont pas les premières allégations contre l’organisation. Le New York Jewish Week a déclaré dans un article de 2011 qu’Ohel avait gardé sous silence le cas d’une mère abusant de son enfant plusieurs années auparavant, au lieu de signaler le cas aux autorités comme la loi l’exige. Ohel a démenti ces informations, les qualifiant « d’incendiaires » et d’être « motivées par un agenda erroné ».

En 2009, l’Awareness Center, une organisation qui luttait contre les abus sexuels dans les communautés juives et qui a depuis fermé ses portes, avait demandé le renvoi de Mandel, le PDG d’Ohel.

L’Awareness Center a déclaré avoir reçu un certain nombre de plaintes concernant Ohel, et a partagé une vidéo dans laquelle Mandel exhortait un public à taire les soupçons d’abus et à les garder au sein de la communauté, loin des autorités, malgré les lois exigeant le signalement obligatoire des abus.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...