PARIS (JTA) – Partout ailleurs dans le monde, le dévoilement des plans pour un nouveau centre culturel juif pourraient mériter un peu plus qu’un cocktail. Mais dans cette ville où les Juifs ont été la cible de la montée de la violence antisémite, l’événement fut beaucoup plus élaboré. Les dirigeants Juifs de France ont vanté les plans qu’ils ont présentés comme une preuve de la viabilité de la communauté et du soutien des autorités.

Le centre, d’un coût prévisionnel de 10 millions d’euros, dont l’ouverture est prévue en 2017, abritera une grande synagogue, deux salles d’exposition, un gymnase, des bureaux et une grande terrasse pour accueillir une soucca. Le complexe, dont la construction devrait commencer cette semaine, sera située sur une surface totale de près de 5 000 mètres carrés dans le chic et très juif 17e arrondissement de Paris.

Cependant, plusieurs millions d’euros doivent d’abord être levés pour sa construction.

À cette fin, des centaines d’invités dont le ministre français de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, le cinéaste Claude Lanzmann et Maurice Lévy, le PDG du géant de la publicité Publicis, ont participé à un dîner de gala. Le chanteur-compositeur Enrico Macias, un Juif né en Algérie, s’est produit lors de l’événement qui s’est tenu à l’hôtel de Ville de Paris décoré pour l’occasion.

Une vidéo présentée lors du gala incluait des images de cours de judo, de bar-mitsva, de projections de films et des groupes d’étude qui se dérouleront dans ce futur lieu.

Enrico Macias se produisant à Tel Aviv en 2011 (Crédit : capture d'écran YouTube)

Enrico Macias à Tel-Aviv en 2011 (Crédit : capture d’écran YouTube)

Le conseiller municipal Patrick Klugman, qui représentait le 17e arrondissement, a déclaré que le processus qui a mené à ce nouveau centre communautaire juif moderne a pris près d’une décennie. Des dizaines de bureaux d’organisations juives sont actuellement entassées dans un bâtiment aux allures de forteresse bien gardée, rue Broca, dans le 5e arrondissement de Paris.

« Telle est l’histoire juive : nous construisons même sous la peur, même sous la menace. Nous construisons, » a affirmé à JTA Klugman, lui-même juif, qui participait au gala.

Mais dans une France qui connaît un niveau record d’émigration vers Israël et une marée montante de l’antisémitisme – dont l’attaque de janvier contre un supermarché casher qui fit quatre morts – un des responsables du projet du centre culturel s’est senti obligé de répondre aux préoccupations de la communauté.

« Beaucoup se demandent si aujourd’hui, alors que de nombreux Juifs partent, est un bon moment pour construire », a déclaré Joël Mergui, président des Consistoires, qui gère un réseau de synagogues et d’autres institutions juives. « Personne n’a le droit de juger ceux qui partent mais personne n’a non plus le droit de décider de l’avenir de la majorité qui reste. Ce nouveau bâtiment montre que nous et personne d’autre possédons cet avenir ».

Près de 500 000 juifs vivent en France, environ les trois quarts d’entre eux à Paris. L’an dernier, 7 086 Juifs français sont partis pour Israël – plus du triple du chiffre de 2012.

L’immigration en Israël est due à plusieurs facteurs, dont la stagnation de l’économie française et un pic d’incidents antisémites. En 2012, un djihadiste a tué quatre Juifs dans une école de Toulouse. Depuis lors, des islamistes français ont tué huit autres personnes dans deux attaques contre des cibles juives, en France et en Belgique.

Telle est l’histoire juive: nous construisons même sous la peur, même sous la menace. Nous construisons

Le 9 janvier de cette année, un homme armé a pris en otage les clients à l’intérieur du supermarché HyperCacher, à l’est de Paris. Des dizaines de personnes ont été blessées, et des centaines menacées, dans des attaques à plus petite échelle au cours de l’année dernière, que Mergui a appelée « la plus tragique de l’histoire récente juive française ».

Cazeneuve, qui a assisté au gala de Paris avec la ministre de la Justice Christiane Taubira, a déclaré dans son discours qu’il a l’intention « de prévenir ce départ parce que les Juifs français sont l’âme de la France ». Le ministre de l’Intérieur a promis de maintenir les soldats postés devant le nouveau centre et tous les autres bâtiments de la communauté juive aussi longtemps que nécessaire pour assurer la sécurité face aux « terroristes qui ciblent la France à travers ses Juifs, ses policiers, ses soldats, ses journalistes et tous ceux qui constituent l’avant-garde de la République ».

A Toulouse, Mohammed Merah avait tué trois soldats français avant de frapper l’école juive. Le tireur d’HyperCacher, Amedy Coulibaly, avait tué une policière et appartenait à une cellule dont deux autres membres avaient assassiné 12 personnes dans une attaque contre le bâtiment de Charlie Hebdo, un hebdomadaire satirique qui brocarde régulièrement l’islam et les religions en général.

Le président du Crif, Roger Cukierman accueille le président François Hollande au dîner annuel du Crif, le 4 mars 2014 (Crédit : AFP Photo/Pool/Michel Euler)

Le président du Crif, Roger Cukierman, accueille le président François Hollande au dîner annuel du Crif, le 4 mars 2014. (Crédit : AFP Photo/Pool/Michel Euler)

Lundi, lors d’un discours à l’Elysée, le président français François Hollande a déclaré que le nouveau centre culturel est « la meilleure réponse à ceux qui pensent que l’avenir des Juifs de France est ailleurs ».

La maire de Paris, Anne Hidalgo, a déclaré que pour elle, « le centre est une façon d’exprimer notre détermination, après le bain de sang à l’HyperCacher » et de « faire non seulement de la France, mais de toute l’Europe un endroit où les Juifs continuent à se sentir à l’aise ».

La municipalité a loué gratuitement le terrain du nouveau centre au Consistoire et le gouvernement français a promis de fournir un quart de l’argent nécessaire pour le construire. Le Congrès juif européen et son président, Moshe Kantor, ont affecté des fonds supplémentaires.

Kantor, un ingénieur russe juif, a exhorté les Juifs français à utiliser le centre pour aller au-delà des gestes symboliques et communautaires.

« Au cours des 18 prochains mois, les djihadistes qui luttent dans les rangs de l’Etat islamique seront à court de ressources, a-t-il affirmé lors du gala. Quand ce sera le cas, les Européens se trouvant parmi eux seront de retour en l’Europe. Ils vont nous cibler. Je recommande que nous utilisions le nouveau centre comme le siège d’un groupe de réflexion sur la sécurité afin que quand ils le feront, nous serons prêts. »

« Je me représente un lieu de tolérance, dans le style de la République française, un lieu où Juifs et non-Juifs se rencontrent »

Anne Sinclair, une journaliste juive française primée de la télévision qui fait partie des donateurs du nouveau centre, imagine un but différent pour le nouveau bâtiment.

«Je me représente un lieu de tolérance, dans le style de la République française, un lieu où Juifs et non-Juifs se rencontrent, un lieu d’ouverture et un point de rencontre pour la communauté juive diversifiée de toute la France », a déclaré Sinclair, l’ex-épouse de Dominique Strauss-Kahn, le chef déchu du Fonds monétaire international.

Emile Courchia, un fonctionnaire français à la retraite qui est venu à la soirée de gala depuis son domicile à Créteil, une banlieue aisée de Paris, a estimé que « le nouveau centre sera un changeur de vie, non parce qu’il va donner aux Juifs une chance de se rencontrer, mais parce qu’il donne un rare espoir après une année terrible ».

En revanche, pour Jean Aroun, qui est juif et vit à La Courneuve une banlieue pauvre, le bâtiment n’est « rien de plus qu’un jouet pour les riches Juifs du 17e arrondissement ». « Il ne va pas changer notre réalité quotidienne, qui est déterminée par la friction avec des voisins hostiles qui peuvent s’en prendre à nous à chaque seconde », a-t-il dit lors du gala auquel Aroun il était invité

Pourtant, la nouvelle du nouveau centre est déjà une source d’inspiration pour les Juifs français hors de Paris, dont Toulouse, où le président de la communauté juive locale a recommandé aux jeunes juifs d’immigrer en Israël ou dans d’autres pays « où ils peuvent prospérer sans crainte dans un judaïsme ouvert ».

« Le nouveau centre ne changera pas nos vies ni n’apaisera nos craintes, mais il est un symbole que nous sommes ici pour rester et nous n’en avons pas un trop grand nombre comme celui-ci », a déclaré à JTA Avraham Weill, le grand rabbin de Toulouse.