33 ans plus tard, le président de la Knesset revient dans sa cellule de Moscou
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33 ans plus tard, le président de la Knesset revient dans sa cellule de Moscou

Yuli Edelstein avait séjourné à la prison Butykra, dans l'attente de son procès pour avoir enseigné l'hébreu. Il se souvient des "portes de l'enfer" où ses phylactères ont été écrasés, tout en laissant intact son amour pour Israël

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Le président de la Knesset Yuli Edelstein à la prison de Butryka , à Moscou, il a été incarcéré 3 mois, en attente de son procès en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
Le président de la Knesset Yuli Edelstein à la prison de Butryka , à Moscou, il a été incarcéré 3 mois, en attente de son procès en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

MOSCOU – Pour un œil non averti, les couloirs décrépis de la prison de Butyrka à Moscou ressemblent à un voyage vers les entrailles de l’ex-URSS, – on se fige dans le temps.

Au milieu des cages d’escaliers poussiéreuses, des murs jaunes détapissés et des épaisses portes en fer, une affiche met en garde les détenus – le traitement dont ils bénéficieront dépendra de leur comportement. « Pire que le crime, c’est le manque de honte d’avoir commis un crime », proclame un panneau qui accueille les anciens détenus au moment de leur libération.

Les gardes de Butyrka, certains vêtus avec des uniformes d’antan, médaillons et chapeaux pointus, d’autres en tenue de camouflage bleues, tripotent des trousseaux de clefs. Une production hollywoodienne sur la terre de la Guerre froide ne pourrait jamais imiter l’air menaçant de Butykra. Rien ne pourrait reproduire l’écrasante odeur d’humidité, qui se change en texture d’une pièce à l’autre, tout en conservant cette intense agressivité.

Mais en visitant la prison accompagné d’une délégation israélienne, Yuli Edelstein, président de la Knesset courtois et stoïque, en rit.

La prison de Butykra à Moscou, où Yuli Edelstein, président de la Knesset, a été incarcéré 3 mois, en attente de son procès en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
La prison de Butykra à Moscou, où Yuli Edelstein, président de la Knesset, a été incarcéré 3 mois, en attente de son procès en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

En 1984, âgé de 26 ans, alors qu’il y était incarcéré pour 3 mois en attente de son procès pour avoir enseigné l’hébreu – bien qu’officiellement, il a été arrêté pour « possession de drogues » – il n’y avait pas de salles de bains dans les cellules ni de douches, et encore moins de bouilloires, rappelle Edelestein.

Les cellules d’isolement actuel sont un rêve, comparées à la cellule dans laquelle il a passé 20 jours après avoir attaqué un garde qui avait écrasé ses phylactères. Il se souvient de la planche de bois, couverte de glace, qui était déverrouillée de 22 heures à 6 heures du matin. Son ancienne cellule, la 138, qui abrite aujourd’hui 22 prisonniers, en accueillait à l’époque de son incarcération 40, dit-il.

Une cellule dans le prison de Butryka, à Moscou (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
Une cellule dans le prison de Butryka, à Moscou (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

Et il n’y avait évidemment pas de synagogue dans la zone juive de la prison, souligne l’ancien refuznik.

Trente-trois ans après son incarcération et 30 ans après sa libération des camps de travail sibériens et son immigration en Israël, Edelstein est revenu mercredi visiter la prison en tant qu’homme politique israélien. Dans un récit animé de sa vie de détenu, Edelstein a décrit en hébreu ses efforts pour s’assurer un statut parmi les criminels de la prison, qui étaient, selon lui, impressionnés par sa résistance spirituelle. Il a ensuite parlé avec fierté des sculptures de pain qu’il réalisait durant sa grève de la faim, malgré un manque de talent artistique flagrant, a-t-il admis.

L’expérience de la détention, aussi difficile soit-elle, est incomparable à celle des travaux forcés en Sibérie, pendant 2 ans et 8 mois, a insisté Edelstein à plusieurs reprises.

« Ici, ce sont les portes de l’enfer, mais pas vraiment l’enfer », dit-il.

Le président de la Knesset Yuli Edelstein à la prison de Butryka , à Moscou, il a été incarcéré 3 mois, en attente de son procès en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
Le président de la Knesset Yuli Edelstein à la prison de Butryka , à Moscou, il a été incarcéré 3 mois, en attente de son procès en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

Dans la cellule 138

Entouré des lits superposés de son ancienne cellule, Edelstein, un membre du Likud doux et diplomatique, potentiel candidat à la prochaine présidentielle, a affirmé qu’il avait réussi à gagner le respect de ses co-détenus, et à recevoir la très convoitée couchette du bas, près de la fenêtre.

La légende de la direction de la cellule contraste de l’image politique d’Edelstein en Israël, qui est perçu comme un modèle de respect et de dignité au sein des parlementaires.

« C’est un statut qui s’obtient progressivement », a-t-il expliqué. Cette progression se manifestait notamment par le refus des corvées de ménage pour asseoir son autorité, et la fidélité à ses principes religieux. « Les criminels n’ont pas commencé à respecter la religion juive, mais ils ont vu une personne malmenée de toute parts, voler pourtant de ses propres ailes. »

« Dieu règle tout », a-t-il ajouté, focalisant la majeure partie de son témoignage sur sa détermination religieuse derrière les barreaux.

Yuli Edelstein prie au mur Occidental, à son arrivée en Israël. (Autorisation)
Yuli Edelstein prie au mur Occidental, à son arrivée en Israël. (Autorisation)

Cette détermination a conduit Edelstein à sortir ses phylactères et son livre de prières devant son interrogateur soviet, et à lui dire que sa religion lui interdit de parler avant la prière. Mais l’interrogateur « n’a pas oublié », dit-il, et le jour où son interrogatoire a pris fin, les 40 prisonniers de la cellule 138 étaient alignés à l’extérieur, pendant que les gardes fouillaient pour trouver les artefacts religieux.

« Ils n’ont pas trouvé le siddour (livre de prières), je pense que j’avais été un détenu ingénieux, mais ils ont trouvé les phylactères », dit-il.

Un garde soviet a ensuite piétiné les phylactères, se souvient-il. Edelstein perdit immédiatement son sang-froid et se jeta sur lui.

« Bien évidemment, au bout de quelque secondes, je mordais la poussière », souligne-t-il. Edelstein a été sanctionné et placé à l’isolement pendant 10 jours, qu’il a passés accroupi, accroché à un tuyau de chauffage qui dépassait du mur pour se réchauffer. En journée, il faisait la grève de la faim. Il utilisait ses rations de pain pour sculpter, se souvient-il, amusé, « un bateau avec un chien », entre autres créations artistiques. Avec beaucoup d’auto-critique sur son incapacité à tenir un crayon, il insiste : « je vous assure que j’ai fait de très belles choses avec ce pain ».

Manifestation pour la libération des camps de travail soviétiques de Yuli Edelstein, dans les années 1980. (Crédit : autorisation)
Manifestation pour la libération des camps de travail soviétiques de Yuli Edelstein, dans les années 1980. (Crédit : autorisation)

Edelstein a quitté sa cellule d’isolement pour son procès, en décembre 1984. Le procès a duré quelques heures, dit-il. Le verdict a été prononcé, et Edelstein, qui savait que l’on était en pleine fête de Hannouka, a crié à l’intention de sa femme Tanya, décédée en 2014 : « quelle bougie ce soir ? Quelle bougie ? ». Quand elle a fini par comprendre ce à quoi il faisait référence, elle lui a répondu « la deuxième ».

Cette nuit, dans sa cellule, le verdict en tête, il a réussi à craquer deux allumettes et à les tenir en main jusqu’à ce qu’il se brûle les doigts.

Mercredi, quand Edelstein est entré dans la synagogue de la prison, avec ses murs bleus, son dôme et son rabbin, Aharon Gurevich, il a marqué une pause devant une étagère.

Il a délicatement soulevé un sac de phylactères, à côté duquel était posée une menorah.

Le président Yuli Edelstein à la synagogue de la prison de Butryka, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
Le président Yuli Edelstein à la synagogue de la prison de Butryka, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

« L’an prochain à Jérusalem »

La visite de mercredi dans la prison s’est terminée par un passage dans la chorale de la synagogue, où un Edelstein fraichement religieux priait avant son arrestation, dans la cour de l’appartement où il a été arrêté, et dans le tribunal où sa sanction lui a été infligée.

Edelstein a expliqué que la synagogue était associée à des informateurs du KGB, dont un qui était garé devant la synagogue et qui prenait en photos tous les fidèles, dont de nombreux refuzniks. Bien que le simple fait de fréquenter une synagogue fut un motif suffisant pour être placé sous la surveillance du KGB, des centaines de fidèles venaient chaque semaine, dit-il.

Il a évoqué le souvenir de Mottel Lipshitz, abatteur rituel, mohel et cantor, à chaque Yom Kippour.

À droite, le prisonnier de Sion, Yuli Edelstein avec sa femme Tatyana (deuxième à partir de la gauche), sa fille Yulia (troisième à partir de la droite), à son arrivée à l'aéroport de Ben Gurion, en mai 1987. (Crédit : Nati Harnik/GPO)
À droite, le prisonnier de Sion, Yuli Edelstein avec sa femme Tatyana (deuxième à partir de la gauche), sa fille Yulia (troisième à partir de la droite), à son arrivée à l’aéroport de Ben Gurion, en mai 1987. (Crédit : Nati Harnik/GPO)

« Il regardait autour de lui, et quand l’office était terminé, il chuchotait pour que seuls ceux qui étaient proches puissent entendre, ‘l’an prochain à Jérusalem’ ».

Dans la cour de son ancien appartement, enterré derrière un immeuble morne de l’époque soviétique, il a montré la fenêtre du cinquième étage, où les agents du KGB sont venus et affirment avoir trouvé une boite d’allumettes contenant 1,8 grammes d’opium et de haschisch, en septembre 1984.

L'appartement au cinquième étage où Yuli Edelstein a été arrêté, en septembre 1984. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
L’appartement au cinquième étage où Yuli Edelstein a été arrêté, en septembre 1984. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

Le jour de la perquisition, deux « touristes » suédois, en réalité des juifs venus récolter des informations, sont arrivés à la porte avec des sac-à-dos, raconte-t-il.

« J’ai vu la scène et j’ai commencé à crier en anglais ‘il y a le KGB ! Ne rentrez pas. Je suis Yuli Edelstein, c’est une fouille, sortez !’ »

Ces mêmes personnes sont revenues une heure plus tard, sans leur sac-à-dos, et ont à nouveau tenté d’entrer.

« Le lendemain, je les ai rencontrés, parce que je n’avais pas été arrêté [sur le champ], et je leur ai dit ‘vous êtes fous ? vous ne m’avez pas entendu ?’. ils ont répondu : ‘si mais nous avions vu qu’il y avait une fouille et nous savions que vous étiez Yuli Edelstein et qu’ils voulaient vous arrêter, nous étions venus vous sauver’. »

« J’ai raconté cette histoire à Stockholm [en 2014] à un repas de Shabbat, et un convive s’est levé et m’a dit ‘j’étais l’un de ces gens’. Donc je ne sais pas comment la roue tourne », a déclaré Edelstein. « Nous parlons toujours de nous. Nous étions les refuzniks et les prisonniers de Sion, mais il y avait des gens qui nous soutenaient », a-t-il dit.

En mai 1987, après avoir passé 2 ans et 8 mois en Sibérie, Edelstein a été libéré. Il a émigré vers Israël deux mois plus tard.

Après son entré en politique avec le parti du Likud en 1996 et avoir détenu plusieurs portefeuilles ministériels, notamment celui de l’Immigration, Edelstein a été nommé président de la Knesset en 2013, et occupe toujours ce poste depuis.

Il était à Moscou pour une visite officielle de 3 jours, invité par la présidente du conseil de la Fédération Valentina Matviyenko.

Manifestation en Israël pour la libération de Yuli Edelstein (Autorisation)
Manifestation en Israël pour la libération de Yuli Edelstein (Autorisation)

« Je ne veux pas d’excuses »

Avant son procès en 1984, qui n’a duré que quelques heures, l’avocat d’Edelstein lui avait annoncé depuis le départ qu’il n’y avait rien à faire pour lutter contre les fausses accusations. Mais bien que son sort fut pré-écrit, une coquille s’est glissée dans le verdict, selon une traduction du document original fournie par le porte-parole de la Knesset mercredi, qui a confirmé que l’erreur figurait dans la version d’origine.

« Au regard des témoignages des témoins oculaires, la Cour a statué qu’ils ne sont pas [sic] vrais et cela parce qu’ils ont été objectivement confirmés par les preuves rassemblées dans cette affaire », peut-on lire.

En rencontrant le président du tribunal, Edelstein a récupéré son acte de naissance original et une attestation de membre d’un syndicat. Il a rejeté ce geste, considéré comme une excuse.

Yuli Edelstein et ses parents. (Autorisation)
Yuli Edelstein et ses parents. (Autorisation)

« Je ne veux pas d’excuses. Je n’en n’ai pas besoin. Ce ne sont plus les mêmes gens », dit-il.

Puis il a ajouté : « j’espère que je ne cause pas de problème à la présidente de la cour, mais quand je suis parti, elle m’a dit ‘vous être un exemple pour les autres, qu’il faut prendre sa vie en main et faire ce qu’on veut, pas ce que les autres veulent’. Donc si elle pense à ça aujourd’hui pendant un procès, j’aurais rempli mon rôle, il y a 33 ans. »

Le président de la Knesset Yuli Edelstein dans le tribunal de Moscou où il a été condamné à tort en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)
Le président de la Knesset Yuli Edelstein dans le tribunal de Moscou où il a été condamné à tort en 1984, le 28 juin 2017. (Crédit : Ambassade israélienne en Russie)

Devant un banc des accusés qui n’existait pas à l’époque de son procès, Edelstein a paraphrasé sa déclaration durant le procès de décembre 1984.

« J’espère que la Cour tiendra un procès juste, parce que je ne suis coupable de rien qui ait trait aux drogues… Mais puisqu’il est possible que ce ne soit pas le cas, je suis confiant que mon peuple et mon Dieu m’aideront à rejoindre l’État d’Israël », a-t-il proclamé

« En fin de compte, c’est la seconde version qui s’est vérifiée, et la cour n’a pas été juste », a continué le président de la Knesset, « mais mon peuple et mon Dieu m’ont aidé à rejoindre l’État d’Israël. »

Le Premier ministre Yizhak Shamir (à droite) accueille Yuli Edelstein, prisonnier de Sion, à son bureau de Jérusalem, en mai 1987. (Crédit : Nagi Ohayon/GPO)
Le Premier ministre Yizhak Shamir (à droite) accueille Yuli Edelstein, prisonnier de Sion, à son bureau de Jérusalem, en mai 1987. (Crédit : Nagi Ohayon/GPO)
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