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Analyse

40 ans après, les blessures de la Première guerre du Liban ne sont pas guéries

Alors que le pays médite sur le legs complexe de l'opération Paix en Galilée, en 1982, la peur de l'enlisement en territoire hostile et la méfiance face aux dirigeants persistent

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les troupes israéliennes au Liban en 1982. (Crédit : Michael Zarfati / IDF Spokesperson's Unit)
Les troupes israéliennes au Liban en 1982. (Crédit : Michael Zarfati / IDF Spokesperson's Unit)

« Je n’ai pas d’autre terre », avait écrit pendant l’opération Paix en Galilée, il y a 40 ans, le parolier israélien Ehud Manor, ajoutant « même si ma terre est en train de brûler ».

Kiryat Shmona, une petite ville israélienne située à à proximité de la frontière libanaise, avait en effet été détruite par les flammes, l’année précédente. Une roquette Katioucha lancée depuis l’intérieur du Liban, au mois de juillet 1981, par l’Organisation de libération de la Palestine avait fait fuir les habitants et les roquettes avaient continué à pleuvoir dans les mois qui avaient suivi.

Le coup de grâce avait été porté en date du 3 juin 1982 quand des membres de l’organisation palestinienne Abu Nidal avait tenté d’assassiner Shlomo Argov, l’ambassadeur israélien à Londres. Suite à cette tentative d’assassinat, il restera dans le coma jusqu’à sa mort, en 2003.

Trois jours plus tard, quatre colonnes massives de blindés israéliens étaient parties vers le nord, de l’autre côté de la frontière, marquant le lancement de l’opération. Et il avait fallu plus de 18 ans et la mort de bien plus d’un millier de soldats israéliens avant que les forces de l’État juif ne se retirent enfin du Liban.

Le nom en hébreu de l’opération, Sheleg, était l’acronyme de Paix en Galilée – mais c’est un mot qui veut dire aussi « neige », ce qui évoque les sommets d’un blanc immaculé de ce pays du nord de l’État juif, ainsi qu’une certaine idée de pureté.

Et c’est vrai que l’opération qui deviendra la « guerre du Liban » – et, plus tard, la « Première guerre du Liban » dans la mesure où il y en aura une seconde – qui avait commencé en date du 6 juin 1982, avait fait largement consensus, au sein de la population juive d’Israël, pour son évident caractère moral et parce qu’elle avait semblé absolument nécessaire.

Le compositeur Kobi Oshrat, à gauche, avec feu le poète, présentateur de télévision et animateur de radio Ehud Manor en 1992. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

« Ce n’était pas par amour de la guerre que nous nous étions embarqués dans cette campagne », a commenté le Premier ministre Naftali Bennett, mardi soir, au cours d’une cérémonie organisée sur le mont Herzl, à Jérusalem, en hommage aux soldats tombés au combat lors de ce conflit, « mais en raison de l’obligation profonde d’Israël de protéger ses citoyens ».

La campagne avait été considérée comme une opération totalement justifiée menée à l’encontre de terroristes palestiniens qui lançaient des roquettes sur les villes frontalières, qui tuaient les passagers des bus et qui assassinaient des diplomates de l’État juif en Europe.

Toutefois, la conviction nourrie par les Israéliens que l’opération était juste – et la confiance qu’ils portaient dans leurs dirigeants – avait commencé à vaciller pendant l’été. « Plus la guerre a continué », a déclaré Bennett aux familles des militaires morts sur le front, plus les querelles se sont multipliées dans la société israélienne, déchirée sur la question du conflit ».

Les objectifs ouvertement poursuivis par la guerre avaient été atteints rapidement et l’État juif nourrissait alors de nouvelles ambitions bien plus importantes. Les alliés locaux d’Israël avaient perpétré un massacre qui avait choqué le pays. Et le conflit qui avait commencé le 6 juin 1982 semblait dorénavant s’éterniser après s’être transformé en occupation complexe – et souvent sanglante – d’un territoire hostile, une occupation qui durera presque deux décennies.

Le Premier ministre Naftali Bennett s’adressant lors d’une cérémonie à la mémoire des soldats israéliens tués lors de la Première Guerre du Liban au Mont Herzl, à Jérusalem, le 14 juin 2022. (Crédit: Olivier Fitoussi/Flash90)

Quarante année, voilà une durée qui a une forte résonnance dans le judaïsme. Elle représente le temps d’une génération et c’est la période d’errance passée dans le désert par les Israélites rebelles, punis pour avoir douté de Dieu après la sortie d’Égypte.

Au sein de l’armée également, 40 ans est une durée suffisamment longue pour que de jeunes officiers empressés accèdent à des fonctions de leadership – et même qu’ils terminent leur carrière. Des vétérans de l’opération Paix en Galilée ont ainsi été à la tête de Tsahal jusqu’au mois de janvier 2019, quand le chef d’État-major Gadi Eisenkot, commandant de détachement en 1980, et l’ex–chef d’État-major adjoint Yair Golan, sous-officier pendant le conflit, ont pris leur retraite.

Même si les officiers israéliens d’aujourd’hui ont aussi été façonnés par les conflits qui ont suivi, l’héritage de cette guerre continue à orienter la manière dont l’armée et les citoyens du pays envisagent les idées mêmes de « guerre » et de « sécurité ».

« Nous avons quitté le Liban », a déclaré le journaliste Tali Lipkin-Shahak au début d’une conférence organisée pour le quarantième anniversaire du début de l’opération à l’Institut Truman, « mais de son côté, le Liban ne nous a jamais réellement quittés ».

Les lien avec les maronites

A la racine de l’implication et de l’intervention d’Israël au Liban, il y a eu les contacts, avant la fondation de l’État, entre le yishuv juif en Palestine mandataire et les responsables maronites qui se trouvaient dans le sud du Liban, de l’autre côté de la frontière. Après qu’Israël a obtenu son indépendance en 1948, les liens s’étaient lentement renforcés et l’État juif avait finalement fourni aux maronites des armes, des équipements, une formation et une assistance médicale dans la lutte contre l’Organisation de libération de la Palestine, leur ennemi commun, dans les années 1970.

« Nous ne combattrons pas pour eux », avait déclaré à l’époque Rafael Eitan, chef du Commandement du nord de Tsahal. « Nous les aiderons…. de manière à ce qu’ils parviennent à se battre eux-mêmes. Nous partageons un intérêt commun – celui de lutter contre les terroristes ».

La guerre civile acharnée qui avait éclaté en 1975 et l’entrée des troupes syriennes au Liban, en 1976, avaient nécessité un réexamen de la part d’Israël. Sous l’autorité du Premier ministre Yitzhak Rabin, les forces israéliennes étaient restées à l’écart du territoire libanais tout en apportant un soutien en matière d’armement et d’artillerie par le biais de l’initiative Enclave mais lorsque Menahem Begin était arrivé au pouvoir, dans le cadre d’un remaniement politique en 1977, les troupes israéliennes avaient commencé à faire des incursions limitées sur le territoire libanais pour protéger les chrétiens face à l’OLP.

Assaf Hefetz, ancien chef de la police israélienne, dans la carcasse du bus du massacre de la route côtière de 1978, dans un musée du Holon, le 2 mai 2013. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

En 1978, après le détournement, le long de la côte, d’un bus Egged par des terroristes de l’OLP, une attaque qui s’étaient soldée par 18 morts du côté israélien, Jérusalem avait riposté à l’aide de l’Opération Litani, qui avait été l’occasion de frappes aériennes et d’une incursion terrestre au Liban.

Le deuxième gouvernement Begin, qui avait été élu en 1981, avait alors commencé à s’intéresser à la mise en place d’un nouvel ordre régional qui comprenait un Liban dominé par le commandant de milice maronite Bashir Gemayel.

Avec les attaques à la roquette de l’OLP et la tentative de meurtre à l’encontre d’Argov à Londres, il avait été impossible pour l’État juif d’attendre davantage.

De 1973 à 1982

Le gouvernement israélien de l’époque et en particulier son ministre de la Défense, Ariel Sharon, avaient d’ores et déjà accepté l’idée – jusqu’à un certain point – qu’il faudrait à un moment faire face à la menace de l’OLP en lançant une incursion terrestre.

Sharon avait défini des objectifs de guerre qu’il avait lui-même réévalués au mois de mai 1982. Les ambitions explicites de la campagne qui s’annonçait étaient de détruire les infrastructures de l’OLP au Liban et de mettre la Galilée hors de portée des tirs de roquette palestiniens – une distance qui était alors d’une quarantaine de kilomètres. Les forces israéliennes s’abstiendraient de s’en prendre à l’armée syrienne sinon de manière défensive – même si au vu du déploiement des militaires syriens qui se trouvaient à proximité des bases de l’OLP, il était apparemment inévitable que des affrontements entre les deux armées aient lieu à un moment ou à un autre.

Le Premier ministre Menachem Begin (à droite) et le ministre de la Défense Ariel Sharon le 7 juin 1982, au château de Beaufort, quelques heures après la prise du bastion palestinien au Sud-Liban par les troupes israéliennes. (AP Photo)

Même si la présence syrienne n’était pas une raison suffisante pour entrer en guerre, selon Sharon, et dans la mesure où Israël se trouverait d’ores et déjà au Liban, chasser les Syriens du territoire et mettre en place un nouvel ordre politique seraient, de toute façon, des dénouements heureux pour Israël.

Les troupes qui s’étaient dirigées vers Beyrouth, le long de la côte, qui étaient arrivées à l’embouchure de la rivière Zahrani et qui étaient entrées dans la vallée de Bekaa était deux fois plus importante en nombre que les forces terrestres qui avaient scellé la victoire israélienne face à l’Égypte et à la Syrie au cours de la guerre de Yom Kippour, en 1973. L’expérience traumatisante de ce conflit en particulier avait finalement façonné les forces qui avaient été formées au combat par Tsahal pendant les années qui avaient suivi.

« Ce sont des soldats qui avaient été façonnés par les majors, les lieutenants colonels et les colonels qui avaient été sur le terrain en 1973 qui étaient dorénavant devenus les généraux ou les généraux de brigade envoyés au Liban en 1982 », explique Eado Hecht, analyste de la défense au centre Begin-Sadate d’études stratégiques.

L’une des leçons déterminantes la guerre de Yom Kippour avait été qu’Israël avait besoin d’un plus grand nombre d’unités de blindés – un nombre bien plus élevé, en réalité – que les sept que le pays avait pu réunir à grand peine en 1973. L’armée était résolue à gagner beaucoup et rapidement sur le front et elle avait choisi de promouvoir sans tarder des élèves officiers, sans formation officielle, afin de pouvoir remplir de nouvelles unités. Très expérimentées en pratique, ils n’en auront qu’une compréhension limitée de la théorie.

De plus, après avoir vu des véhicules blindés, qui s’étaient jetés dans les combats qui avaient déchiré le Sinaï, être immobilisés dans leur avancée par les unités antichars de l’Égypte, les commandants de Tsahal avaient développé une certaine prudence, voire un manque de méfiance, à l’égard de leurs supérieurs.

Des tanks israéliens en position de couverture dans la péninsule du Sinaï, pendant la guerre de Yom Kippour, le 15 octobre 1973. (Crédit : Bamahane/Defense Ministry Archive)

« Ils avaient de l’expérience mais ils avaient acquis cette expérience de la part de commandants qui les avaient envoyés dans des batailles qui n’étaient pas nécessaires », explique Ohad Leslau, historien militaire.

Et en effet, la chanson de Manor, « Je n’ai pas d’autre terre », avait été écrite en hommage au frère de l’artiste, tombé sur le front pendant la guerre d’usure qui avait duré de 1967 à 1970. Manor y critiquait le mépris affiché par les commandants israéliens pour la vie de leurs soldats dans ce conflit – un message qui a toutefois peut-être eu encore davantage de sens auprès des Israéliens qui ont assisté au déroulement de la guerre au Liban.

Il y avait eu d’autres leçons tirées de la guerre de Yom Kippour. En 1982, les militaires étaient très bien entraînés – mais pour une guerre qu’ils avaient d’ores et déjà combattue. Ils savaient comment vaincre une formation de tanks ennemis dans le sable du Sinaï, mais ils ne s’étaient guère préparés aux routes montagneuses sur lesquelles ils seraient amenés à se battre sur le territoire du Liban.

« L’armée israélienne arrive dans cette guerre alors qu’elle est à son apogée – mais elle est à son apogée pour 1973, pas pour 1982 », indique Leslau.

« En 1982, Tsahal était, en comparaison avec le reste du monde, l’une des meilleurs armées en matière de capacités de combat », dit Hecht. « Mais seulement dans certains domaines ».

Une guerre qui ne s’arrête jamais

Indépendamment de ces graves lacunes, les sept divisions de l’armée israélienne au Liban s’étaient bien battues au niveau tactique, avançant rapidement face aux terroristes de l’OLP au cours des premières quarante-huit heures.

La bataille très attendue contre l’armée syrienne avait commencé en date du 8 juin, au troisième jour du conflit. Les plus éminents commandants de Tsahal, notamment le chef d’État-major de l’époque Rafael Eitan et le Commandant du nord Amir Drori, avaient subi de plein fouet l’assaut syrien sur le plateau du Golan en 1973, et il est fort probable que l’amertume laissée par cette expérience leur ait donné le goût de la revanche.

Le colonel Yair Golan dans les années 1990 dans le sud du Liban. (Crédit : Yoav Gallai/IDF)

Yair Golan raconte au Times of Israel avoir toujours conservé à l’esprit le souvenir des combats menés contre les Syriens pendant la guerre. « Même si c’était il y a quarante ans, je m’en souviens encore bien », dit-il. « Une première guerre, c’est comme un premier amour. »

Golan était en cours de formation sur le plateau du Golan pour devenir officier quand son bataillon avait été appelé. Luttant au sein de la 14e Brigade de blindés, au sein de la 252e division, Golan avait fait partie des militaires qui avaient parcouru une route située le long du versant occidental du mont Hermon pour surprendre et repousser les forces syriennes à l’Est.

« Cela a été un réel combat contre l’armée syrienne », se souvient Golan. « Avec des avions de guerre, avec des hélicoptères, avec des chars, avec de l’artillerie – nous avons vécu une guerre au sens entier du terme ».

Même si 40 ans ont passé, Golan se souvient encore des noms des routes et des villages où son bataillon Gefen avait combattu.

Les ordres du plan Oranim au Liban, au mois d’avril 1982. (Crédit : Archives de l’armée israélienne)

Il se souvient de combats urbains intenses dans le village de Haouch el Qinaabe — « c’était comme dans nos entraînements, mais en vrai » – et l’insupportable chaleur de l’été alors que les soldats faisaient l’ascension du Jebel Aarbe.

« Nous étions affamés, il n’y avait rien à manger », continue Golan. « L’un des souvenirs que je conserve du combat, c’était combien nous avions faim. Il n’y avait tout simplement rien à manger. » Les soldats d’infanterie se nourrissaient de cerises cueillies aux arbres de tous les vergers qu’ils traversaient, ce qui leur donnait de fortes douleurs à l’estomac alors qu’ils attendaient, dans la montagne, de pouvoir prendre en embuscade les unités antitanks syriennes – des unités qui n’arriveront jamais.

Les jeunes élèves officiers ne posaient aucune question sur le fait qu’ils se trouvaient face aux Syriens dans le cadre d’une opération qui était supposée viser les terroristes de l’OLP.

« Nous étions prêt à combattre n’importe qui », note Golan. « Nous étions jeunes, et qu’il faille se battre contre des Syriens ou contre n’importe qui d’autre ne nous préoccupait pas. »

Les forces israéliennes à Zibqin, au Liban, en 1982. (Crédit : P.mielen at Dutch Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Contrairement à 1973, l’armée de l’air avait été en mesure de mener à bien son plan qui était d’anéantir et de faire disparaître le système de défense antiaérien du pays. Lors d’une opération devenue légendaire, l’opération Courtilière, le 19 juin, l’armée israélienne avait infligé une lourde défaite aux Syriens et à leurs parrains soviétiques en détruisant les batteries SAM qui se trouvaient dans la vallée de Bekaa et en abattant environ 25 avions syriens – sans perdre un seul de ses avions-chasseurs de son côté.

Les Syriens étaient parvenus à frapper les Israéliens dès le lendemain, détruisant dix chars et faisant cinq prisonniers pendant la bataille de Sultan Yacoub.

Un cessez-le-feu avait été conclu avec les Syriens au 11e jour, et il s’était élargi à l’OLP dès le lendemain.

Photo prétendant montrer trois soldats de Tsahal sur un char israélien capturé défilant dans les rues de Damas, en Syrie les jours suivant la bataille de Sultan Yacoub le 11 juin1982 pendant la première guerre du Liban. (Photo: Coalition internationale pour les soldats israéliens disparus)

Au cours des deux mois qui avaient suivi, il était devenu évident que repousser strictement l’OLP à 40 kilomètres de la frontière israélienne n’était pas l’objectif final poursuivi par Sharon. Les forces israéliennes avaient continuer à avancer pour couper l’autoroute reliant Beyrouth à Damas et elles avaient entouré la capitale. Assiégé, le leader de l’OFP Yasser Arafat et des milliers de combattants palestiniens et syriens avaient accepté de quitter Beyrouth au mois d’août. Un grand nombre d’entre eux avaient alors rallié Tunis en partant par bateau.

Sharon aurait pu s’arrêter ici et renvoyer les soldats israéliens chez eux à l’issue de ce qui aurait été alors considéré comme une opération justifiée et couronnée de succès.

Mais il avait des ambitions plus larges à l’esprit.

Gemayel avait été élu président du Liban au mois d’août 1982, et Israël avait voulu finaliser un traité de paix avec le pays. Les choses avaient néanmoins commencé à dégénérer très rapidement. Gemayel avait été assassiné par un chrétien membre du PSNS (Parti social nationaliste syrien) et, suite à ce meurtre, les forces israéliennes avaient rapidement capturé l’ancien bastion de l’OLP situé à l’Ouest de Beyrouth.

Bashir Gemayel (Crédit : CC-BY SA Georges Hayek/Wikimedia Commons)

Les élèves officiers du bataillon Gefen avaient été rappelés à la veille de Rosh Hashana pour prendre part à la prise de Beyrouth. « Cela n’a pas été un combat facile, nous avons utilisé toutes nos capacités », se rappelle Golan. « C’était vraiment une école de la guerre urbaine. Une grande partie de ce que je sais à présent sur la guérilla urbaine, je l’ai appris lors de cette bataille, de la capture d’un bâtiment de 25 étages. »

« Quand j’étais commandant au sein de la brigade Nahal, intervenant dans les villes palestiniennes, je me suis appuyé sur les leçons apprises quand j’étais élève officier à Beyrouth », explique-t-il.

Mais alors que les troupes israéliennes avaient pris le contrôle de la capitale, leurs alliés des phalangistes maronites, assoiffées de vengeance après l’assassinat de Gemayel et après les atrocités commises par l’OLP, étaient entrés dans les camps de Sabra et de Chatila, tuant des centaines, voire peut-être des milliers de chiites palestiniens et libanais.

Un massacre qui avait été entraîné des condamnations furieuses à l’international en plus de critiques amères à l’encontre de Sharon, décrié dans le cadre de mouvements de protestation massifs qui avaient balayé l’État juif. L’armée israélienne s’était retirée de l’Ouest de Beyrouth et l’opération s’était achevée de manière peu glorieuse en date du 29 septembre 1982.

Le sillage d’une attaque contre le siège de l’armée israélienne à Tyre, au Liban, le 11 novembre 1982. (Crédit : IDF/public domain)

Mais la guerre ne s’était pas arrêtée là. L’armée était restée au Liban, se retirant petit à petit, au gré des tentatives de l’État juif de conclure un accord politique avec les dirigeants du pays. Les terroristes formés par les Iraniens, les ancêtres du Hezbollah, avaient commis une série d’attentats à la voiture piégée contre des cibles américaines, françaises et israéliennes en 1982 et en 1983, faisant des centaines de morts.

En 1985, Israël s’était retiré de la majorité du territoire du Liban, stationnant sur une zone de sécurité qui avait été établie pour conserver les terroristes à l’écart de la frontière. Cette zone tampon sera gérée et sécurisée par l’armée du Liban sud (SLA), une milice chrétienne soutenue par l’État juif, avec une présence israélienne réduite au minimum. Mais quand la SLA avait commencé à s’effondrer face aux assauts du Hezbollah, le retour de la présence israélienne avait été inévitable. Les 15 années suivantes du conflit – cette fois contre le Hezbollah – allaient coûter des centaines de vies israéliennes supplémentaires.

L’une des organisatrices de la manifestation des « Quatre mères » Orna Shimoni », enlace Shaul Mofaz, alors chef de l’armée, alors qu’il annonce le retrait des troupes du Sud Liban en mai 2000. (Crédit : ministère de la Défense)

Golan estime que « nous devons faire la différence entre les résultats véritablement impressionnants de l’opération Paix en Galilée – même si l’armée israélienne n’a pas été remarquable en matière de capacités de combat en 1982, il y a eu des résultats impressionnants – et le fait que nous n’avons tout simplement pas su quand nous extraire de tout ça, et que nous nous sommes retrouvés bloqués dans des situations qui étaient totalement inutiles ».

« L’erreur fatale », ajoute-t-il, « est le fait d’être restés là-bas ».

La Boue libanaise

Le traumatisme de la guerre du Liban a refaçonné la société israélienne et ses militaires : « La confiance placée dans les politiciens qui s’était fissurée en 1973 s’est brisée en 1982 », affirme Leslau.

Les Israéliens avaient d’ores et déjà reproché à leurs leaders d’avoir été dans l’incapacité d’anticiper les attaques égyptiennes et syriennes en 1973 mais lorsqu’ils ont eu l’impression que Sharon et d’autres avaient menti en 1982, un scepticisme s’est installé – un scepticisme qui n’a pas disparu à ce jour.

Les querelles intérieures qui avaient éclaté sur le problème de l’occupation du Liban ont aussi amené les responsables israéliens à s’assurer qu’ils bénéficiaient bien d’un large soutien national avant de s’embarquer dans des opérations militaires majeures. Pendant la Seconde intifada, il avait fallu l’attentat-suicide à la bombe commis au Park Hotel – une attaques qui avait entraîné la mort de 30 Israéliens lors du seder de Pessah – pour que Sharon ait le sentiment que les Israéliens étaient prêts pour le lancement de l’Opération bouclier défensif.

Un soldat de Tsahal monte la garde à Naplouse pendant l’opération Bouclier défensif en 2002. (Crédit : Unité du porte-parole de Tsahal/Flickr)

L’État juif fait aussi preuve d’une nervosité extrême lorsqu’il s’agit de capturer des terres – une capture qui, dans le passé, était considérée comme déterminante dans la victoire. Aujourd’hui, la crainte de l’enlisement par le biais de l’occupation d’un territoire hostile amène les commandants militaires à mettre en place des campagnes s’appuyant sur les frappes aériennes et d’artillerie, et les manœuvres terrestres ne sont prises en compte qu’en dernier recours et uniquement si les hauts-responsables De Tsahal parviennent à déterminer quand et comment les troupes pourront quitter le territoire. Les manœuvres terrestres inefficaces et hésitantes des soldats au Liban, en 2006, et les incursions limitées à Gaza lors des différents conflits avec le Hamas sont les symptômes de ce syndrome libanais.

La tentative ratée d’installer un gouvernement affichant une amitié à l’égard de l’État juif, à Beyrouth, en 1982, restreint également la politique étrangère israélienne, encore quatre décennies plus tard. Avant la guerre, Israël avait établi des liens avec des groupes de tout le Moyen-Orient et au-delà, notamment dans le Kurdistan iranien, au Yémen et, bien sûr, au Liban. Mais depuis cet enlisement dans la boue libanaise, Israël fait preuve d’une vigilance extrême pour ne plus se salir. De son côté, l’Iran a transformé ses forces mandataires en atouts précieux dans la région.

L’armée israélienne elle-même a ressenti les conséquences de la guerre dans les années qui ont suivi. Les ashkénazes de gauche issus des kibboutzim et des moshavim agricoles, qui formaient la moelle épinière du corps des officiers avaient vu Begin, premier Premier ministre de droite, s’embarquer dans une guerre controversée. Une partie des querelles politiques amères qui avaient déchiré, à ce moment-là, la société israélienne avaient découlé du sentiment que le Liban n’avait pas été une guerre des élites traditionnelles du pays.

Le colonel Emanuel Wald en 1983 (Crédit : Kodkod Tzahov Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0)

En résultat à la fois de ce sentiment et de la crise économique qui avait frappé Israël au milieu des années 1990, un grand nombre d’officiers de Tsahal ont présenté leur démission à la fin du conflit, laissant derrière eux une armée vidée de ses forces, avec des unités qui manquaient cruellement de personnels.

L’armée a aussi dû tirer d’importantes leçons de la guerre. Le manque de savoir-faire professionnel et officiel parmi les hauts-gradés a entraîné la création de la formation de commandement d’élite Barak pour former les militaires au leadership lors de combats de forte intensité.

Mais il a été difficile de faire un bilan honnête et objectif de la guerre dans les années qui ont suivi. Un rapport interne accablant rédigé par le colonel Emanuel Wald a affirmé que l’armée avait été dans l’incapacité d’atteindre ses objectifs sur tous les fronts en 1982 et il mis en cause les dirigeants du pays qui ont échoué, selon lui, à se livrer à un réexamen approprié de la guerre, même des années plus tard. Quand le contenu du rapport a été connu des commandants de Tsahal, ces derniers ont tenté de bloquer son accès et le chef d’État-major de l’époque, Moshe Levi, qui avait initialement chargé Wald d’écrire le rapport, l’a ignoré et il a refusé de discuter de ses conclusions.

Pensée traumatique

Réfléchissant à la guerre, 40 ans plus tard, les experts estiment qu’elle présente son lot de leçons pertinentes à tirer pour Israël et pour l’armée.

Hecht souligne l’importance de l’artillerie face aux forces anti-char. En 1973, l’armée avait bien compris qu’elle avait besoin de plus d’artillerie et, en 1982, elle avait multiplié par trois le nombre de canons disponibles qui avaient été utilisés avec une grande efficacité. Aujourd’hui, toutefois, l’armée se concentre de plus en plus sur les tirs de précision et elle a procédé à d’importantes coupes dans les corps d’artillerie.

Golan, pour sa part, considère que l’armée a manqué l’opportunité de tirer les leçons de la guerre : « Nous aurions pu nous sortir du conflit avec une armée bien meilleure en 1982, mais nous n’avons pas su aborder les choses avec la profondeur nécessaire, avec le professionnalisme nécessaire, en les examinant dans leur ensemble ; et force est de reconnaître que l’influence de 1982, qui nous aurait encore permis d’analyser au mieux la guerre, n’a pas été suffisamment forte ».

Il affirme que c’est le traumatisme de ce conflit étendu et l’occupation qui a suivi qui ont empêché d’en tirer les leçons.

« L’un des plus grands obstacles à la pensée et à la réflexion libres, ici, c’est le traumatisme et c’est une réalité au niveau individuel comme au niveau national », précise-t-il.

« L’armée ne devrait pas être obsédée aujourd’hui par un nouvel enlisement au Liban et elle devrait plutôt se concentrer sur la nécessité de vaincre le Hezbollah », continue-t-il.

Yair Golan, alors vice-chef d’état-major, le 5 mai 2016. (Crédit : Gefen Reznik/unité des porte-paroles de l’armée israélienne)

« L’armée doit préserver sa capacité à écraser un ennemi lors de manœuvres terrestres et elle doit investir davantage qu’elle ne le fait aujourd’hui dans ses forces terrestres. Elle a besoin de forces de réserve – les réservistes, aujourd’hui, ne sont pas suffisamment entraînés », déclare Golan.

« Nous avons besoin d’une armée imprégnée de ce sentiment qu’elle sait comment remporter la victoire, qu’elle sait comment se battre dans un village, qu’elle sait comment se battre dans une ville, qu’elle sait comment atteindre ses objectifs – apporter cette certitude, c’est quelque chose auquel Israël ne saurait renoncer ».

Lors des cérémonies, des conférences, dans les réflexions personnelles qui ont porté sur l’Opération Paix en Galilée pendant ce mois de juin, partout en Israël, il y a ce sentiment que la guerre a été le symptôme d’une société dans l’incapacité de dissimuler les fissures qui la traversaient – une guerre qui a aussi été à l’origine de l’élargissement de ces divisions.

C’est un message de douleur, de regret et, oui, c’est un message de traumatisme – un message qui continue à colorer la politique israélienne et les politiques qui sont mises en œuvre en matière de sécurité aujourd’hui. Ou comme le disait Ehud Manor :

« Je ne garderai pas le silence parce que ma terre
a changé son visage,
Je ne l’épargnerai pas
pour le lui rappeler
et le lui chanter à l’oreille
jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux.
Je n’ai pas d’autre terre. »

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