A Haïfa, des décennies de coexistence mises à l’épreuve du feu
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‘Haïfa est une ville forte. Les relations sont bonnes ici’

A Haïfa, des décennies de coexistence mises à l’épreuve du feu

Après des accusations d’un “terrorisme” qui aurait répandu les flammes, les habitants de la ville ravagée affirment qu’aucun pyromane ne vient de chez eux

Gilad Mulyan s’empressait de rentrer chez lui, à Haïfa, jeudi après-midi, nourrissant l’espoir de sauver ce qu’il pourrait du feu qui ravage son quartier.

À son arrivée, il a aperçu des ouvriers palestiniens sur son toit. Mettant leur vie en danger, défiant les ordres de la police, ces hommes, cisjordaniens, qui étaient venus pour ajouter des étages à son immeuble, ont aidé à combattre les flammes, à repousser l’enfer à quelques mètres des bonbonnes de gaz de l’immeuble.

« Lorsque j’entends les politiciens transformer ce terrible incendie en [quelque chose] entre les juifs et les arabes, ça m’énerve », a déclaré Mulyan au Times of Israël dimanche soir depuis le toit de son immeuble.

L’épais tas de cendres et les arbres carbonisés qui traversent le quartier montagneux de Romema ressemble à une rivière de lave asséchée. Les flammes étaient si près, les feuilles d’arbres près du toit ont grillé.

Le jour où Mulyan a failli perdre sa maison, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré depuis Haïfa que les incendies qui ont dévasté plus d’un millier de logements et ont forcé des dizaines de milliers de personnes à fuir, étaient « des incendies terroristes ».

Bien qu’il reste encore à prouver que ces incendies – 110 départs de feu ont été signalés dans le centre et le nord du pays – aient été allumés par des Arabes aux motifs nationalistes, les médias israéliens ont rapidement annoncé l’avènement d’une « intifada des incendies ». Pour le moment, à Haïfa, les autorités n’ont pas encore déclaré que les incendies étaient volontaires.

L'incendie qui a fait rage devant l'immeuble de Gilad Mulyan et Joseph Goren, à Haïfa, le 24 novembre 2016. L'immeuble a été sauvé des flammes grâce à l'aide d'ouvriers palestiniens. (Crédit : autorisation)
L’incendie qui a fait rage devant l’immeuble de Gilad Mulyan et Joseph Goren, à Haïfa, le 24 novembre 2016. L’immeuble a été sauvé des flammes grâce à l’aide d’ouvriers palestiniens. (Crédit : autorisation)

Dimanche soir, la police a annoncé qu’elle suspectait qu’une trentaine ou une quarantaine des 90 incendies sur lesquels elle a enquêté, ont été déclenchés par des pyromanes. Cependant, la police a aussi indiqué qu’elle ne disposait d’aucune preuve permettant d’affirmer que ces incendies étaient le fruit d’une opération coordonnée à l’échelle nationale, ou anticipée.

Une cinquantaine de personnes ont été interrogées sur les incendies, et 24 d’entre elles ont été arrêtées, parmi lesquelles 18 sont des arabes israéliens. Seulement deux d’entre elles, venues d’Umm al-Fahm et de Deir Hanna dans le nord du pays, ont avoué avoir allumé un feu.

Mais au sein de Haïfa, considérée comme un point d’ancrage de la coexistence urbaine en Israël, et où 11 % des 500 000 résidents sont arabes, tous ceux qui ont parlé au Times of Israël ont déclaré que s’ils étaient convaincus que des pyromanes étaient impliqués dans ces incendies, il ne pouvait pas s’agir de personnes originaires de la ville. Aucun fils ni aucune fille de Haïfa, juif ou arabe, ne pourrait brûler sa ville bien-aimée, soutiennent-ils.

Mulyan, qui scolarise ses enfants dans une école du réseau d’écoles bilingues Main dans la Main, a expliqué que les membres arabes de son école se sont sentis « attaqués » depuis le début des incendies. Il a souligné qu’il a remarqué une forte incitation à la haine à l’égard des arabes sur Facebook.

Samedi, la police a arrêté un homme de Kiryat Ono, près de Tel Aviv qui appelait à « se venger des incendies ». Il a été libéré le lendemain sous certaines restrictions, non spécifiées.

« Nous devrions être patients et n’accuser personne. Ce qui s’est passé ici nous a tous touchés. Nous avons dû gérer le feu, et maintenant nous devons gérer la haine », a déploré Mulyan.

Sur le même palier que Mulyan, mais d’un bord politique complètement différent, habite Joseph Goren, 39 ans, propriétaire d’une société high-tech. Il se décrit comme un électeur « rationnel du Likud ».

Goren a déclaré qu’il est « certain » qu’aucun habitant de Haïfa n’est à l’origine des incendies de la ville, parce que les habitants sont des gens instruits et qu’ils ne manifestent pas de haine entre eux. Il croit plutôt qu’un musulman israélien de l’extérieur de la ville en est responsable.

Goren, qui raconte avoir été « un vrai gauchiste » pendant le processus de paix des années 1990, a été déçu par l’échec des négociations. Il accuse les institutions musulmanes, qu’il juge responsables car elles soutiennent les jeunes.

L’école maternelle que les enfants de Goren fréquentent, que l’on peut voir depuis son appartement, a été « réduite en cendres » jeudi après avoir été évacuée. Un peu plus loin, Goren indique l’hôpital Fliman, spécialisé en gériatrie. Les ambulanciers ont dû évacuer des centaines de patients intubés.

Les pyromanes présumés, a-t-il déclaré, cherchaient à « brûler vivante la population ».

« La déportation, la peine de mort, ce que vous voulez : la punition doit être sévère », a-t-il dit.

Un feu de forêt ravage la ville portuaire de Haïfa. De nombreuses personnes ont été évacuées, mais certaines personnes seraient bloquées à l'intérieur. Les pompiers luttent contre ces incendies, le 24 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jack Guez)
Un feu de forêt ravage la ville portuaire de Haïfa. De nombreuses personnes ont été évacuées, mais certaines personnes seraient bloquées à l’intérieur. Les pompiers luttent contre ces incendies, le 24 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jack Guez)

Netanyahu a menacé de déchoir les pyromanes de leur statut de résident. De son côté, Gilad Erdan, ministre de la Sécurité intérieure, a appelé à la démolition des maisons des pyromanes, à l’instar de la mesure de répression infligée aux Palestiniens accusés de terrorisme contre les Israéliens.

Rawnak Natour, codirecteur de l’organisation Sikkuy, qui œuvre pour promouvoir l’égalité entre juifs et arabes en Israël, a déclaré que dans un cas de pyromanie nationaliste, les « terroristes devraient être punis. »

Elle ajoute cependant que la réelle question n’est pas de savoir si les quelques coupables sont originaires de Haïfa ou d’ailleurs, mais plutôt que « M. Netanyahu et d’autres ministres ont utilisé [les incendies] pour inciter à la haine contre 20 % de la population. »

« Pendant que les Arabes font face aux mêmes flammes que les juifs, on nous accuse d’en être la cause… C’est irresponsable de balancer de telles allégations infondées, a-t-elle dit. Le gouvernement a transformé une question théorique en un fait. »

Des pompiers israéliens aident à éteindre un incendie dans la ville du nord de Haïfa le 24 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jack Guez)
Des pompiers israéliens aident à éteindre un incendie dans la ville du nord de Haïfa le 24 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jack Guez)

Erez Geller, superviseur régional de Magen David Adom dans le district Carmel de Haïfa, a le sentiment que la vitesse à laquelle les incendies se sont déclenchés à Haïfa et en Israël indique que certains étaient volontaires.

« C’est trop de coïncidences. De manière presque simultanée, vous avez des incendies qui arrivent à tant d’endroits… Et cela n’est pas arrivé en un jour, c’est arrivé en une heure, et deux heures plus tard il y avait un autre feu, et encore un autre… Je travaille ici depuis des années, et c’est la première fois que je vois quelque chose comme ça. »

Pendant l’entretien dans son bureau, le téléphone de Geller n’a pas cessé de sonner. Même si les flammes se sont éteintes, le travail des secouristes de Haïfa est loin d’être terminé.

Malgré la présomption d’incendies criminels, Geller a été catégorique en disant que les relations judéo-arabes ne seraient pas mises à mal par les flammes.

« A Magen David Adom, nous avons des Arabes, nous avons des chrétiens, nous avons des musulmans. Nous travaillons côte-à-côte… Nous nous connaissons, a-t-il déclaré. Si vous parlez du futur, Haïfa est une ville forte. Nous avons une forte relation entre toutes les communautés… Nous avons connu des jours plus difficiles. L’un des terroristes des attentats suicides de la Seconde Intifada venait de nos quartiers. Et pourtant, les relations sont bonnes et je pense qu’elles resteront fortes. »

Lian Najami, 22 ans, qui a grandi dans le quartier mixte judéo-arabe d’Ein Hayam, a parlé au Times of Israël tout en conduisant autour de la ville portuaire animée.

Lian Najami, 22 ans, de Haïfa, le 28 novembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Lian Najami, 22 ans, de Haïfa, le 28 novembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

« C’est notre foyer. C’est notre ville. C’est ma ville natale […]. Je me vante toujours de la beauté de la ville, grâce aux forêts vertes au milieu du quartier », a déclaré Najami, indiquant les vielles maisons arabes en pierre qui parsemaient une rue.

Najami, qui a grandi dans une famille musulmane libérale, donne des conférences à l’étranger sur ce qu’elle appelle « l’existence partagée » d’Israël, luttant contre ce qu’elle pense être des idées fausses sur l’Etat juif et la place de la communauté arabe en son sein.

« Les relations ici ne sont pas abîmées. Il y a une compréhension très claire, nous vivons ensemble […], c’est notre foyer. Nous vivons tous ici au même endroit », a-t-elle déclaré.

Elle reconnaît cependant que les relations entre juifs et arabes de Haïfa n’ont pas toujours été parfaites. Par exemple, il y a eu des appels au boycott des Arabes israéliens après le début de la vague d’attaques au couteau palestiniennes en Israël en octobre 2015. Il y a même eu un site internet qui listait chaque magasin possédé par un arabe dans Haïfa. Mais les magasins arabes n’ont pas été boycottés, et elle a déclaré que ceux qui avaient défendu une telle action était une « minorité bruyante ».

« Tout cela dépend de cette idée : si les gens se connaissent réellement, pas simplement en se rencontrant une fois par semaine, [mais] en vivant ensemble, une fois que vous avez ça, vous vous préoccupez de l’amitié, vous vous préoccupez plus de la personne en tant qu’être humain, quelle que soit son origine », a-t-elle déclaré.

Pendant ce temps, en bas de la colline, dans les ruelles intactes du quartier arabe de Wadi Nisnas, qui est déjà décoré pour Noël, les habitants insistent pour dire qu’il n’y a pas d’ « intifada par le feu ».

Le seul commerçant chrétien qui a laissé son magasin ouvert un dimanche a été catégorique : les relations entre juifs et arabes sortiront intactes des flammes. L’homme, qui a demandé à rester anonyme, a accusé les médias d’avoir « alimenté l’histoire ».

« Nous n’avons aucun problème ici, a-t-il déclaré. Nous avons la coexistence ici, et ce sera toujours comme ça. »

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