À Ouman, les commerces et les voyous sur les traces des pèlerins juifs
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À Ouman, les commerces et les voyous sur les traces des pèlerins juifs

Ce qui avait commencé comme un petit groupe de Juifs pratiquants n'a cessé de croître et de se diversifier en accueillant dorénavant de nombreux touristes laïcs

Un visiteur israélien à Ouman examine une limousine de luxe ukrainienne stationnée dans la rue  Pushkin, largement habitée par des Juifs, le 8 septembre 2017 (Crédit :Cnaan Liphshiz/via JTA)
Un visiteur israélien à Ouman examine une limousine de luxe ukrainienne stationnée dans la rue Pushkin, largement habitée par des Juifs, le 8 septembre 2017 (Crédit :Cnaan Liphshiz/via JTA)

OUMAN, Ukraine (JTA) — En vendant des cafés aux Juifs, dans cette ville de province, Yuri Breskov, 18 ans, gagne plus en une semaine que ses enseignants de lycée en un an.

Ses revenus atteignent un pic de 3 000 dollars pendant la semaine de Rosh HaShana, quand environ 30 000 Israéliens et autres Juifs se rendent sur le tombeau du rabbin Nahman de Bretslev, homme d’influence au 18e siècle et fondateur du mouvement hassidique de Bretslev.

Ce pèlerinage annuel a lieu depuis des décennies. Et ce qui n’était au début que le rassemblement d’un petit groupe de Juifs pratiquants s’est développé ces dernières années et s’est diversifié, accueillant un grand nombre de pèlerins laïcs.

C’est un changement qui crée des opportunités nouvelles et lucratives pour des dizaines d’entrepreneurs comme Breskov. Mais les locaux affirment également que le pèlerinage a renforcé la présence des membres du crime organisé qui surfent sur la vague de ce succès.

« La mafia dirige ce lieu », a expliqué à JTA Breskov d’un ton neutre. « La seule raison pour laquelle je peux vendre dans la rue Pouchkine, c’est que j’ai des relations ».

Environ 500 Juifs vivent à l’année dans cette ville située à un peu plus de 200 kilomètres de Kiev. La majorité d’entre eux habitent et travaillent dans le quartier qui se situe autour de la rue Pouchkine, la principale artère de circulation qui mène au tombeau.

Depuis 2012, le quartier qui était constitué de maisons délabrées, d’un stand de crêpes casher et d’un magasin juif s’est transformé en un secteur vibrant, qui arbore dorénavant des tours d’habitation neuves. Environ 20 restaurants cashers ont ouvert – parmi eux des branches de franchises israéliennes comme Maafeh Neeman, une chaîne de cafés – ainsi que 25 hôtels, un grand nombre d’entre eux opérant comme des résidences d’appartement, une pratique considérée comme légale à Ouman.

Des panneaux en hébreu, notamment digitaux, dominent les rues, vantant tout autant les mérites d’un électricien, d’un avocat, de médecins spécialistes ou d’une chaîne de jacuzzis, en passant par des agents immobiliers. Le samedi – journée du Shabbat – l’un des panneaux affiche « Shabbat Shalom » à l’intention des passants.

Cette métamorphose reflète l’explosion du nombre de pèlerins juifs qui s’aventurent à Ouman. Alors que dans le passé, les visiteurs étaient dans leur majorité des Hassidim, ils incluent dorénavant « toutes les populations que vous pouvez imaginer, des adolescentes ou des jeunes qui viennent de finir le service militaire », explique Shimon Buskila, ancien chef de la communauté juive ici. Ils viennent également par milliers en dehors de la période des grandes fêtes.

« Ça a été soudain, ça a été inattendu et ça a été un changement très profond », dit-il. « D’un phénomène qui était lié au mouvement de Bretslev, le pèlerinage est devenu un tout-israélien, voire même international ».

Mais même ainsi, dit Buskila, Rosh Hashanah reste un « événement profondément spirituel » à Ouman.

Les pèlerins à Ouman sur le tombeau du rabbin Nahman, le 7 septembre 2013 (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90/via JTA)
Les pèlerins à Ouman sur le tombeau du rabbin Nahman, le 7 septembre 2013 (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90/via JTA)

Au premier jour de la fête, les hommes – un grand nombre d’entre eux portant la robe blanche à hauteur du genou, accoutrement des Hassidim – se saluent les uns les autres en se donnant l’accolade dans la rue, marchent parfois le bras sur l’épaule d’un ami pour rejoindre une foule massive en train de prier dans un silence relatif autour du tombeau. Les enfants gambadent partout, même sur les toits.

Nahman, qui a vécu à la fin du 18e siècle en Podolie et en Ukraine, était un homme mystique charismatique dont les paroles et les paraboles se sont transmises par le biais de disciples dévoués. Contrairement à la majorité des autres Hassidim, ses fidèles n’ont jamais accepté un successeur à cet homme qu’ils considèrent comme leur « vrai tzaddik », ou saint.

Mais la foule pleine de révérence au mouvement de Bretslev – un mouvement qui souligne une joie de vivre pieuse et qui, en Israël, fait de la sensibilisation dans les prisons – a vu se joindre à elle, au cours de ces dernières années, des visiteurs qui fument et qui boivent dans les rues le jour du Shabbat, qui font griller de la viande sous les porches des appartements loués et des chambres d’hôtels, qui fréquentent des prostituées et prennent part à des rixes.

Ce comportement a mené plusieurs hôtels en Ukraine à cesser de louer des chambres aux Juifs. Et il a également obligé la police israélienne a déléguer une vingtaine d’agents chaque année à Ouman pour aider à maintenir le calme.

Cette croissance commerciale est due, en large partie, aux visiteurs laïcs, qui achètent des produits et des services boudés par les Hassidim pratiquants. Ces derniers – c’est une règle – s’abstiennent même de boire de l’eau dans des verres qui n’ont pas été soumis au processus de casheroute qui les rend casher.

Certains de ces nouveaux commerces ont été ouverts par des Israéliens qui se sont installés à Ouman. C’est le cas de Shlomo Aboutboul, qui a ouvert un restaurant en 2015 dans la ville.

D’autres appartiennent à des Ukrainiens, ou sont des entreprises israélo-ukrainiennes. L’établissement d’hommes d’affaires israéliens a mené la population juive locale à se multiplier par deux : Il y avait 200 Juifs dans le secteur il y a seulement trois ans.

La croissance de la communauté est une opportunité mitigée, selon Buskila.

« Nous avons maintenant une large sélection de produits cashers, de viande casher, nous avons un jardin d’enfants juif pour nos filles, nous avons également une clinique d’urgence », explique-t-il. « Mais il y a des aspects négatifs et certains parents sentent que le changement vient compromettre nos efforts d’élever nos enfants dans un environnement moral ».

La popularité croissante du pèlerinage d’Ouman pèse également sur les relations entretenues avec la population non-juive, estime Buskila. Au mois de décembre, des voyous non-identifiés ont ainsi vandalisé une synagogue à l’aide de graffitis antisémites et laissé une tête de cochon aux abords du lieu de culte.

« Je trouve qu’il est difficile de penser que cet incident n’a aucun lien avec les mauvais comportements, les abus et la violence d’une certaine frange présente parmi la communauté des pèlerins », dit Buskila. « Malheureusement, leurs actions peuvent éclipser des antécédents de coexistence qui se sont majoritairement avérés très positifs ».

Les démonstrations d’hostilité anti-pèlerins surviennent depuis des années à Ouman, parfois lors de manifestations qui utilisent une rhétorique antisémite. Mais la profanation de la synagogue a représenté une escalade qui a provoqué des représailles. Au mois de janvier, des procureurs ukrainiens ont accusé un Israélien qui avait vandalisé un crucifix de crime de haine, un acte qui serait une riposte à l’attaque antisémite.

De nombreux locaux, parmi lesquels Luba Dankov, une enseignante à la retraite qui loue son appartement rue Pouchkine, sont pour leur part satisfaits de ce pèlerinage.

Les pèlerins juifs ultra orthodoxes montant dans des bus pour Uman, en Ukraine, le 8 septembre 2013 (Crédit : Yaakov Naumi / Flash90)
Les pèlerins juifs ultra-orthodoxes montant dans des bus pour Uman, en Ukraine, le 8 septembre 2013 (Crédit : Yaakov Naumi / Flash90)

« Je ne sais pas en ce qui concerne la mafia, mais grâce aux pèlerins, je peux vivre une vie plus décente parce que je ne touche pas de pension d’état », dit-elle. « Il y a des gens bons et des gens mauvais dans chaque groupe ».

Mais l’intérêt apparemment porté par la mafia au pèlerinage d’Ouman est néanmoins un point de friction. Eduard Leonov, membre du parti nationaliste Svoboda, a ainsi lancé une campagne en 2011 en faveur d’Ouman « sans Hassidim ». Il déplorait qu’à cause des pèlerins, « Ouman est soudainement devenu une capitale du crime ».

La « mafia » se réfère ici aux truands ukrainiens avec des franchises régionales qui emploient un mélange d’intimidation, de violence et de pots-de-vins pour parvenir à leurs objectifs, selon le département d’Etat américain.

Alors que le crime organisé est une force majeure partout dans la région – le rapport émis en 2016 par le département d’Etat sur l’Ukraine parlait de la manière dont une « corruption endémique » a transformé cette république de l’ancienne Union soviétique en « pays de transit » pour le blanchiment d’argent international – il semble être particulièrement présent à Ouman, où les locaux estiment que les gangsters sont en mesure de faire leurs opérations dans une impunité totale.

Les connexions avec la mafia sont une nécessité pour un grand nombre des douzaines d’entreprises qui ont ouvert à Ouman au cours de ces cinq dernières années, selon Buskila. Breskov, le vendeur de café, indique qu’il doit donner environ 20 % de ses profits.

Les entrepreneurs israéliens et ukrainiens doivent tous de la même manière « s’entendre avec la mafia », explique Aboutboul, le propriétaire du restaurant. Et Buskila ajoute que de nombreux commerçants paient des frais de « protection » à la mafia au lieu de payer des impôts – qui sont très faciles à éviter ici : « Il suffit d’envoyer un os à ronger aux vérificateurs ».

Une autre entreprise qui profiterait également de connexions avec le crime organisé est Saga, un club de strip-tease et un restaurant qui se transforme, pendant toute la durée de Rosh HaShana, en maison close placée sous les auspices des patrons du crime organisé, selon Vika Tsegurna, guide touristique local. Trois chauffeurs de taxi ont confirmé cette information à JTA. Toutefois, les propriétaires de l’établissement ont refusé une demande d’interview et cela a été le cas également d’un porte-parole du bureau du maire.

Cela fait longtemps que la prostitution est présente dans l’ombre du pèlerinage. Il y a cinq ans, des chauffeurs de taxis emmenaient les personnes intéressées dans des immeubles désertés situés aux abords d’Ouman où des dizaines de prostituées venues particulièrement pour le pèlerinage offraient leurs faveurs.

Un juif ultra-orthodoxe prie à la veille de Rosh Hashana à Ouman, en Ukraine. Illustration. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)
Un juif ultra-orthodoxe prie à la veille de Rosh Hashana à Ouman, en Ukraine. Illustration. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

Les services de transport offrent également un autre aperçu de l’implication de la mafia. Des dizaines de chauffeurs de taxi indépendants officiaient dans le passé rue Pushkin mais ils sont dorénavant interdits dans le quartier juif. La place a été prise par les employés d’une importante entreprise de taxis qui a « trouvé un arrangement » avec les patrons du crime organisé, selon Anatoly, un chauffeur de taxi qui travaillait auparavant à proximité du quartier juif avant d’être « contraint à partir par des voyous », comme il le dit.

Buskila et Aboutboul insistent sur le fait que le crime organisé à Ouman est essentiellement « col blanc » à l’égard des Israéliens, ce qui implique des menaces de dégâts commis au pire sur les biens, et excluant toute violence physique. Pour Buskila, les criminels « occupent un vide laissé par les autorités » suite à la période de chaos qui a marqué la révolution de 2014.

Cette révolution – survenue en partie en réponse aux allégations de corruption et de soumission à la Russie de la part de l’ancien régime – a libéré une vague de sentiment nationaliste. Elle a également entraîné des dégâts majeurs dans l’économie locale et une chute libre de la valeur de la devise locale, le hryvnia, contre le dollar. Ce qui a rendu l’Ukraine particulièrement attrayant pour les hommes d’affaires et les touristes occidentaux, dit Buskila.

Et pourtant, il y a des incidents violents impliquant les pèlerins, notamment, l’année dernière, le bref détournement d’un bus qui transportait des femmes venues en touriste d’Israël par des criminels dans le cadre d’un conflit qui opposait ces derniers aux responsables de la compagnie de transport propriétaire des bus. Et en 2011, des voyous avaient enlevé un orthodoxe haredi qui, ont-ils dit, avait commis un vol dans un hôtel local, lui confisquant son passeport. Le document de voyage lui avait été rendu moyennant une rançon, selon le site d’information Behadrei Haredim.

Pour tous les défis qu’elle soulève, la croissance de la présence des Juifs à Ouman est une réalité qui satisfait toutefois Buskila et les autres membres de la communauté en général.

« C’est agréable de faire partie de quelque chose qui a commencé en étant petit et qui est devenu aussi important », dit-il.

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