Après la tuerie de Bondi, la visite de Herzog et de nouvelles lois suffiront-elles à rassurer les Juifs ?
Ayant dans un premier temps peu réagi à la flambée de l'antisémitisme depuis le 7-Octobre, Canberra change de cap ; mais les appels à l'arrestation du président israélien montrent l'ancrage de l'antisionisme

Reuven Morrison faisait partie des quinze personnes assassinées le 14 décembre lors de la tuerie antisémite la plus meurtrière de l’histoire de l’Australie. Il assistait à une cérémonie de Hanoukka organisée par la communauté du mouvement Habad Loubavitch de Bondi Beach lorsqu’il a été abattu. Les dernières images de Reuven Morrison, filmées par des témoins, le montrent en train de se battre à coups de brique contre les terroristes, qui se décrivent eux-mêmes comme « antisionistes ».
« Je n’aurais jamais cru que ce genre de haine et de violence puisse se produire ici, surtout dans ce pays paisible que mon père avait choisi comme patrie lorsqu’il y avait immigré à l’âge de 14 ans, en provenance de l’ancienne URSS », a affirmé sa fille, Sheina Gutnick.
L’attaque terroriste de Bondi Beach a bouleversé l’Australie et provoqué une onde de choc au sein de la communauté juive et de la population en général. Les tueries de masse sont extrêmement rares en Australie et celle de Bondi était la première dans le pays depuis le massacre de Port Arthur en 1996 qui avait fait 35 morts et 23 blessés.
Quelques semaines après l’attaque, le Parlement fédéral australien a été rappelé de ses congés d’été et de nouvelles lois radicales ont été adoptées à la hâte, axées sur des mesures plus strictes de contrôle des armes à feu et sur le renforcement des pouvoirs de lutte contre les discours de haine et les groupes extrémistes.
Le président Isaac Herzog, qui doit arriver dimanche en Australie pour une visite de cinq jours, a également été invité par le Premier ministre Anthony Albanese à la suite de cette tuerie antisémite.
L’Australie est généralement considérée comme ayant des lois strictes en matière de possession d’armes à feu, mises en œuvre après le massacre de 1996, à la suite duquel un programme national de rachat a permis de retirer des dizaines de milliers d’armes à feu de la circulation. Malgré ces contrôles, l’attaque de Bondi a révélé les faiblesses de l’approche australienne en matière de réglementation des armes à feu.
Elle a également mis en évidence une recrudescence de l’antisémitisme dans le pays, phénomène que les Juifs australiens avaient déjà constaté ces deux dernières années.
Le Times of Israel a rapporté que depuis le pogrom sanglant perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre à Gaza, les Juifs d’Australie ont vu leurs synagogues, leurs écoles et leurs maisons incendiées. Deux infirmiers ont menacé de tuer des patients juifs dans leur hôpital, et une caravane remplie d’explosifs destinés à un attentat meurtrier contre une synagogue de Sydney a été découverte.
Les attaques contre les institutions juives et israéliennes dans le monde entier ont augmenté de manière exponentielle depuis les atrocités du 7-Octobre, mais la recrudescence en Australie, l’une des communautés les plus touchées au monde, reste profondément choquante pour les Juifs australiens, dont beaucoup sont les enfants et petits-enfants de survivants de la Shoah.
Après deux ans au cours desquels de nombreux Juifs australiens ont jugé la réponse du gouvernement insuffisante pour protéger la communauté, la tuerie de Bondi a provoqué une prise de conscience nationale et un immense élan de tristesse.
Albanese a été soumis à une pression intense de la part de la communauté juive australienne et de l’opinion publique pour agir rapidement et de manière décisive. La frustration de la population face à la réponse initiale du gouvernement était palpable ; beaucoup l’accusaient de ne pas prendre la menace de la violence antisémite suffisamment au sérieux. Lors d’événements organisés par la communauté juive, Albanese a été hué et conspué.
Dans les semaines qui ont suivi l’attaque, Albanese a d’abord résisté aux appels en faveur d’une commission royale, la plus haute forme d’enquête indépendante en Australie, qui a le pouvoir d’enquêter sur les défaillances systémiques et de formuler des recommandations. Ces procédures judiciaires importantes peuvent contraindre des témoins à témoigner et révéler des vérités dérangeantes sur les défaillances du gouvernement ou des institutions.
Mais face à la montée des critiques et à une importante campagne de pression publique menée par les familles des victimes de Bondi, Albanese a finalement accepté d’établir une commission d’enquête nationale, reconnaissant ainsi la gravité de cette attaque antisémite.
Faste et protestations
L’invitation adressée par le gouvernement Albanese à Herzog à la suite de l’attaque a suscité des dissensions au sein du Parti travailliste, mais le gouvernement l’a présentée comme un protocole diplomatique standard.
« La communauté juive australienne a été la cible d’une attaque terroriste ouvertement antisémite. Quinze Australiens ont perdu la vie, des familles sont en deuil, et c’est la communauté juive qui a demandé au président Herzog de se rendre en Australie », a déclaré la ministre australienne des Affaires étrangères Penny Wong, elle-même fervente détractrice d’Israël, dans une interview accordée à la radio ABC.
Le groupe anti-Israël Palestine Action Group a annoncé une manifestation pour protester contre la visite de Herzog. La police de Nouvelle-Galles du Sud a prolongé certaines restrictions sur les manifestations qui avaient été mises en place après la tuerie de Bondi, invoquant le comportement de certains manifestants qui « continuent d’inciter à la violence et de semer la peur et le chaos ».
Par ailleurs, le Jewish Council of Australia (JCA), qui est non sioniste, a demandé que Herzog soit « arrêté ou interdit d’entrée en Australie », et l’avocat australien spécialisé dans les droits de l’homme Me Chris Sidoti a appelé Albanese à annuler l’invitation ou à arrêter Herzog à son arrivée pour incitation au « génocide ».
Dans une interview accordée au Sydney Morning Herald et publiée vendredi, Herzog a qualifié les déclarations de Sidoti de « nouveau mensonge et nouvelle déformation des faits », ajoutant qu’il se rendait dans le pays pour « rendre visite à mes sœurs et frères de la communauté juive afin de consoler et de rendre hommage aux familles en deuil et à la communauté ».
La manifestation annoncée souligne les inquiétudes de certains qui craignent que cette visite ne suscite davantage de réactions négatives à l’encontre d’une communauté juive locale déjà en difficulté. Mais Mike Kelly, ancien ministre travailliste et actuel coprésident des Labour Friends of Israel (LFI), pense plutôt que cette visite sera couronnée de succès.
« Elle pourrait permettre de recalibrer les relations entre le Parti travailliste fédéral et Israël. Je sais qu’il y aura des manifestations nationales [contre la visite de Herzog] et des accusations selon lesquelles il serait un criminel de guerre, mais c’est tout simplement ridicule », a déclaré Kelly.
« Herzog est un progressiste : il s’est battu pour les droits des homosexuels en Israël, il s’est battu contre le dérèglement climatique, il a été une voix pour la paix et il soutient la solution à deux États. C’est exactement le genre de personne avec laquelle vous voulez vous engager. Il vient ici pour montrer sa solidarité et son soutien à la communauté juive. »
Alors que les responsables ont déclaré lors d’une conférence de presse en début de semaine « ne pas avoir connaissance d’une menace particulière » à l’encontre de Herzog, un jeune homme de 19 ans originaire de Sydney a été libéré sous caution jeudi après avoir été inculpé pour avoir proféré des menaces en ligne à l’encontre du président israélien.
Une famille en deuil accepte les mesures compensatoires
Gutnick, qui est devenue l’une des principales voix appelant à la création d’une commission royale, s’est dite satisfaite de la décision du gouvernement d’aller de l’avant avec cette commission.
« C’est un grand soulagement de savoir que le gouvernement va maintenant mener une enquête en bonne et due forme sur les circonstances dans lesquelles mon père et tant d’autres Juifs australiens ont pu être assassinés à Bondi Beach », a-t-elle déclaré.
Outre la commission, une loi a également été annoncée en urgence. Cette législation criminalise la direction ou le soutien de groupes extrémistes prônant la haine, alourdit les peines pour les crimes motivés par la haine et donne aux autorités le pouvoir d’interdire des organisations et d’annuler les visas des personnes qui encouragent la haine. Elle comprend également de nouvelles mesures de contrôle des armes à feu, dans le cadre du premier programme national de rachat d’armes à feu depuis 1996 : le retrait de certaines armes de la circulation, un renforcement des vérifications des antécédents et la création de nouveaux pouvoirs pour lutter contre les discours de haine et les groupes extrémistes.
Malgré un large soutien en faveur d’une protection renforcée, cette législation a suscité un débat animé. Ses détracteurs ont averti que certaines dispositions avaient été adoptées à la hâte et pourraient porter atteinte aux libertés individuelles. Certains propriétaires d’armes à feu et opposants politiques ont fait valoir que les propriétaires d’armes à feu légaux étaient injustement visés. Certains dirigeants de la communauté juive estiment par ailleurs que les lois ne vont pas assez loin pour lutter contre les discours de haine et la violence extrémiste.
Cette controverse a également divisé le principal bloc d’opposition australien, composé de deux partis : le Parti libéral et le Parti national, axé sur les zones rurales. Plusieurs politiciens du Parti national se sont opposés à l’octroi de pouvoirs élargis au gouvernement pour interdire des organisations et annuler des visas, arguant que ces pouvoirs pourraient être utilisés à mauvais escient pour restreindre la liberté d’expression ou être appliqués de manière injuste à des groupes minoritaires.
Jeremy Leibler, président de la Fédération sioniste australienne, a exprimé sa déception quant au fait que les lois ne mettent pas pleinement en œuvre les recommandations formulées par Jillian Segal, envoyée spéciale du gouvernement pour l’antisémitisme, dans un rapport publié en juillet 2025 et contenant des propositions détaillées pour lutter contre l’antisémitisme en Australie.
Moins de deux semaines avant la tuerie de Bondi Beach, selon le Times of Israel, le Executive Council of Australian Jewry (ECAJ) a publié un rapport faisant état de 1 654 actes antisémites commis contre la communauté juive du pays, forte d’environ 120 000 personnes, entre le 1ᵉʳ octobre 2024 et le 30 septembre 2025. Ce chiffre est environ cinq fois supérieur à la moyenne annuelle enregistrée au cours de la décennie précédant l’assaut barbare et sanglant du 7-Octobre.
« Les lois ne sont pas allées aussi loin que nous l’aurions souhaité, en particulier en ce qui concerne la mise en œuvre complète des recommandations de l’envoyé spécial pour l’antisémitisme », a déploré Leibler.
Il a tout de même relevé certains résultats positifs.
« Étant donné que le Parlement a été rappelé prématurément et que la législation a été élaborée et adoptée dans des délais très courts, ils ont obtenu des résultats importants », a-t-il déclaré.
« Ils ont notamment créé un nouveau mécanisme visant à interdire les groupes extrémistes prônant la haine qui, jusqu’à présent, restaient légaux, notamment Hizb ut-Tahrir. Il s’agit là d’une avancée significative et nécessaire. »
Hizb ut-Tahrir est un groupe islamiste radical panislamiste qui prône l’instauration d’un califat islamique et l’application de la charia à l’échelle mondiale.
Une nouvelle législation peut-elle vraiment protéger les Juifs ?
Malgré ces mesures, certains experts restent sceptiques quant à la capacité du gouvernement à protéger les Juifs australiens contre de futures attaques. Josh Bornstein, avocat juif de renom et membre de la commission du JCA, une nouvelle organisation juive créée après le 7-Octobre, représente le point de vue des Juifs australiens non sionistes.
« Je ne suis pas optimiste quant à la capacité d’un État à protéger efficacement les Juifs contre de telles attaques. Les attaques dites ‘solitaires’ sont notoirement difficiles à empêcher », a-t-il déclaré.
Bornstein a également établi un lien entre la flambée de l’antisémitisme en Australie et la guerre contre le Hamas à Gaza.
« Je suis convaincu que si les Palestiniens jouissaient de dignité, de sécurité et d’égalité, nous assisterions à une baisse substantielle de l’antisémitisme [en Australie] », a-t-il déclaré.
Philip Dalidakis, ancien ministre travailliste de l’État de Victoria et membre de la communauté juive, estime que les nouvelles lois sont « nécessaires mais insuffisantes ».
« Les lois sont importantes, mais leur application l’est encore plus », a-t-il déclaré.
« Nous avons constaté des défaillances systémiques de la police d’État dans l’application des lois existantes, ainsi qu’un manque de volonté de la part des gouvernements des États d’engager des poursuites judiciaires. »
Dalidakis a demandé que les Frères musulmans soient ajoutés à la liste australienne des organisations terroristes interdites.
« La protection de la communauté juive nécessite une approche globale et gouvernementale plutôt qu’une simple mesure législative », a-t-il déclaré.
Dalidakis a également reconnu le récent changement de position du Premier ministre.
« Nous critiquons souvent nos dirigeants pour leur manque d’écoute, mais maintenant qu’il nous a écoutés, les gens doivent lui en être reconnaissants. Pour être clair, j’aurais préféré que cette mesure soit prise beaucoup plus tôt. Mais [le Premier ministre] Albanese a entendu la communauté et les familles qui ont perdu des êtres chers. Il a complètement changé de position et a convoqué le Parlement plus tôt que prévu pour faire adopter ces lois. C’était tard, mais mieux vaut tard que jamais. »
Pour Gutnick, la priorité reste la commission royale et la recherche de réponses quant aux circonstances ayant conduit au meurtre de son père.
« Nous méritons de savoir ce qui a mal tourné et pourquoi notre communauté n’a pas été protégée. J’espère que nous obtiendrons les réponses que nous méritons », a-t-elle déclaré.
La JTA a contribué à cet article.
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