Au Liban, le vaccin anti-Covid nouveau variant du clientélisme électoral
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Au Liban, le vaccin anti-Covid nouveau variant du clientélisme électoral

Le système de "votes-contre-vaccins", à moins d'un an des législatives, semble gagner du terrain dans les grands partis libanais

Un homme brandit un drapeau du Liban durant une manifestation sur l'autoroute qui relie Beyrouth à Tripoli, pendant des manifestations contre l'augmentation des impôts et la corruption au sein du gouvernement, le 26 octobre 2019. (Crédit : JOSEPH EID / AFP)
Un homme brandit un drapeau du Liban durant une manifestation sur l'autoroute qui relie Beyrouth à Tripoli, pendant des manifestations contre l'augmentation des impôts et la corruption au sein du gouvernement, le 26 octobre 2019. (Crédit : JOSEPH EID / AFP)

Secoués par un soulèvement populaire à l’automne 2019 et à court de ressources publiques depuis la crise financière, les partis politiques libanais adaptent leurs vieilles pratiques clientélistes, puisant désormais dans la vaccination anti-Covid pour se refaire une santé.

Dans ce pays en plein effondrement, avec désormais 55 % de la population sous le seuil de pauvreté, les partis communautaires en perte de vitesse peinent à fidéliser ou reconquérir leurs bases populaires, estiment certains.

« Les forces politiques tentent de manière directe ou indirecte de s’immiscer dans la campagne vaccinale (…) Le vaccin anti-Covid constitue pour elles un investissement rentable », affirme une source anonyme au sein de Comité national de vaccination.

Depuis des décennies, les grands partis libanais achètent les votes avec de l’argent liquide, des emplois dans le secteur public ou des prises en charge de frais d’hospitalisation ou de scolarité.

Privés de fonds publics, depuis la faillite financière de l’Etat, et d’aides internationales, faute de réformes vitales de leur part, une de leurs nouvelles armes de choix semble être un système de « votes-contre-vaccins » à moins d’un an des législatives.

Illustration : Un assistant médical prépare une dose du vaccin Pfizer-BioNTech COVID-19 dans un centre de vaccination de l’Université du Nevada, Las Vegas, le 22 janvier 2021. (AP Photo / John Locher, File)

Parmi d’autres, le Courant du futur, du Premier ministre désigné Saad Hariri (musulman sunnite) a lancé début mai une campagne de vaccination dans l’ensemble du pays.

« Plus de 7 000 personnes » ont déjà reçu le vaccin russe Sputnik V et « des dizaines de milliers de nouvelles doses » sont prévues dans les prochaines semaines, selon son responsable média Abdel Salam Moussa.

Chez les Forces Libanaises (FL) et le Courant patriotique libre (CPL) – du président Michel Aoun – , plusieurs initiatives privées ont été lancées par des membres ou proches des deux formations chrétiennes.

C’est le cas de l’ancien ministre de la Défense Elias Bou Saab, proche du CPL, qui a loué un hôpital privé en banlieue de Beyrouth pour la vaccination anti-Covid.

Dans la région de Baalbeck-Hermel (Est), le député FL Antoine Habchi a, lui, piloté l’inoculation du vaccin à 1 600 personnes jusqu’ici « grâce aux fonds levés auprès de la diaspora », indique-t-il à l’AFP.

« Comment aurais-je fait ? »

Pour beaucoup de « clients », il s’agit d’une aubaine alors que la monnaie locale a perdu plus de 85 % de sa valeur face au dollar et que la vaccination publique, quoique gratuite, était lente à ses débuts.

Le vaccin russe, importé par une société privée, est vendu aux compagnies et associations à 38 dollars sur le marché local, soit environ 75 % du salaire minimum.

A Beyrouth, Firas et son épouse ont pu en bénéficier gratuitement le mois dernier grâce aux faveurs d’un parti local. Le couple s’était inscrit sur la plateforme nationale mais a préféré ne pas attendre plus longtemps, de crainte de contracter le virus. « Je suis au chômage depuis six mois. Comment aurais-je fait pour financer deux vaccins ? », demande cet ancien assureur de 52 ans.

Comme lui, environ 60 000 personnes ont déjà profité de ce mécanisme sur les quelque 900 000 habitants déjà vaccinés, souligne Mohamad Haïdar, conseiller du ministre de la Santé.

Le puissant mouvement terroriste du Hezbollah chiite n’a, lui, mis en place aucun dispositif vaccinal, assure une source du parti sous anonymat.

Depuis le début de la pandémie, la formation pro-iranienne a toutefois mené plusieurs opérations de séduction dans ses fiefs : désinfection des espaces publics, transport des patients vers les hôpitaux ou encore enterrement des victimes du Covid.

« Le Hezbollah n’a pas besoin d’importer des vaccins puisqu’il peut s’appuyer sur le ministre de la Santé, lui-même membre du parti », explique le politologue Hilal Khachan.

Mort ou muté ?

Au lieu de disparaitre sous l’effet de la crise à laquelle il a contribué, le clientélisme au Liban tente ainsi de nouvelles mutations.

Pour le directeur de la Lebanese Transparency Association, Julien Courson, ces nouvelles formes d’aide pourraient être « exploitées à des fins politiques » à l’approche « des législatives » de mai 2022.

Lors des derniers scrutins, 47 % des électeurs ont reçu des pots-de-vin en contrepartie de leurs votes, selon l’ONG Transparency International.

Aujourd’hui, outre les vaccins, certains partis distribuent des colis alimentaires et des médicaments, sur fond d’hyperinflation et de fortes pénuries.

Le CPL va lancer une plateforme d’échange de médicaments entre partisans, confie Marwane Zoghbi, coordinateur du comité anti-Covid du parti du président Michel Aoun.

De son côté, le Hezbollah a introduit une carte permettant à ses détenteurs de bénéficier d’escomptes sur de nombreux produits alimentaires, dont certains importés d’Iran.

Malgré cette forte mobilisation, la marge de manœuvre des partis s’amenuise, estime toutefois Hilal Khachan.

Selon lui, l’ampleur de la paupérisation actuelle révèle l' »échec » de ce système de parrainage.

C’est pourquoi, ajoute-t-il, les partis cherchent des palliatifs et « attisent désormais les sensibilités confessionnelles » dans l’espoir de se maintenir au pouvoir.

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