Au Liban, l’explosion du port a accentué le sentiment anti-Hezbollah
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Au Liban, l’explosion du port a accentué le sentiment anti-Hezbollah

"Dans les heures qui ont suivi l'explosion, beaucoup ont blâmé le Hezbollah", affirme un organisateur des manifestations d'octobre contre les dirigeants libanais

La silhouette en carton du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah est suspendue à un nœud coulant lors d'une manifestation à Beyrouth, le 8 août 2020, suite à l'explosion meurtrière dans la capitale libanaise. (Capture d'écran : Twitter)
La silhouette en carton du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah est suspendue à un nœud coulant lors d'une manifestation à Beyrouth, le 8 août 2020, suite à l'explosion meurtrière dans la capitale libanaise. (Capture d'écran : Twitter)

À Beyrouth, quelques jours après l’explosion tragique du 4 août, des manifestants en colère ont érigé des potences factices avec des silhouettes en carton à l’effigie des principaux dirigeants, la corde au cou, parmi lesquelles celle du chef du groupe terroriste chiite du Hezbollah, longtemps considéré comme intouchable.

Cette scène inédite, ayant fait tomber un tabou de longue date, a été suivie de l’incrimination par un tribunal international d’un membre du Hezbollah dans l’assassinat il y a quinze ans de l’ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri, un nouveau revers pour le parti chiite allié de l’Iran et du régime syrien.

« Dans les heures qui ont suivi l’explosion, beaucoup ont blâmé le Hezbollah », affirme Fares al-Halabi, un organisateur des manifestations massives déclenchées en octobre dernier contre les dirigeants.

De nombreux Libanais ont vu dans cette explosion, qui a dévasté des pans entiers de la capitale et tué au moins 181 personnes, une preuve flagrante que la corruption tue, accusant leurs dirigeants d’être responsables du drame.

Sur les réseaux sociaux, les langues se sont déliées. Une image de l’énorme champignon provoqué par la déflagration a été coiffé d’un turban noir avec la mention « On sait que c’est toi », en allusion au chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

De nombreux Libanais s’accordent sur la responsabilité de tous les partis au pouvoir, notamment le Hezbollah, qui domine la vie politique.

Certains accusent le mouvement terroriste chiite d’avoir cherché à maintenir l’énorme quantité de nitrate d’ammonium à l’origine de la catastrophe, stockée au port, pour l’utiliser dans la guerre en Syrie, où il appuie le régime. Le Hezbollah nie un tel projet.

L’explosion à Beyrouth, le 4 août 2020. (Crédit : Anwar AMRO / AFP)

Tabou brisé

Ce drame survenu après des mois d’une descente aux enfers dans un Liban embourbé dans une crise politique, économique et sociale inédite, a accentué l’hostilité de la rue envers la classe dirigeante et le Hezbollah, écorné par ailleurs par la justice internationale.

Mardi, le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), basé aux Pays-Bas, a déclaré coupable un membre présumé du parti, Salim Ayyach, dans l’attentat ayant tué en 2005 Rafic Hariri.

L’enquête n’a pas établi de lien direct avec les dirigeants du Hezbollah ou le régime syrien, mais a consacré le caractère « politique » du crime. Après quoi le hashtag « Hezbollah terroriste » s’est répandu sur la toile libanaise.

La popularité du mouvement avait déjà été mise à l’épreuve à l’automne dernier, dans le sillage de la contestation populaire.

Le nom de Hassan Nasrallah avait figuré timidement dans des slogans conspuant la classe politique.

Le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah prononce un discours après l’explosion mortelle à Beyrouth, le vendredi 7 août 2020. (Capture d’écran al-Manar)

« Il y avait un accord tacite entre les révolutionnaires d’épargner le Hezbollah et ses armes » dans un pays où le désarmement du mouvement a longtemps divisé les politiques et la rue, affirme M. Halabi.

Mais le tabou s’est effrité lorsque le parti s’est retourné contre la « révolution », devenant « le premier parti à attaquer les gens », explique M. Halabi.

Les tentes dressées par les contestataires à Beyrouth ont été prises pour cible par des partisans du mouvement, qui ont passé à tabac des manifestants.

« Le Hezbollah a choisi de protéger un édifice qui s’effondre », a déclaré à l’AFP Sami Atallah, directeur du Centre libanais d’études politiques.

Des manifestants libanais, furieux de l’explosion mortelle imputée à la négligence du gouvernement, affrontent les forces de sécurité pour la deuxième soirée près d’une rue d’accès au Parlement dans le centre de Beyrouth, le 9 août 2020. (JOSEPH EID/AFP)

Parti « pro-establishment »

L’implication dans le conflit syrien du Hezbollah, officiellement depuis 2013, avait également porté un coup à l’aura du mouvement, bâtie durant des décennies sur la « résistance » contre Israël.

Mais en se jetant dans le marais politique libanais, le Hezbollah s’est surtout exposé au risque d’être tenu pour responsable des défaillances de l’État, dont l’explosion du 4 août est une illustration criante.

Durant de nombreuses années, « le Hezbollah avait réussi à se présenter comme un parti anti-establishment », a rappelé Naji Abou Khalil, militant du Bloc national, parti ayant pris part à la contestation.

Aujourd’hui, son image de « parti comme tout autre domine celle d’un parti de résistance », selon lui.

Le Hezbollah a longtemps exercé son pouvoir en coulisses sans avoir à justifier publiquement ses décisions ou rendre des comptes.

Désormais, il constate qu’être aux commandes n’a pas que des avantages, estime Fares al-Halabi.

« Le Hezbollah est le dirigeant de facto et tout ce qui se passe relève de son autorité. Tout dirigeant en place est celui qui assume la responsabilité de n’importe quelle conséquence négative » de sa gestion.

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