Au Liban, une année surréaliste pour pompiers et secouristes
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Au Liban, une année surréaliste pour pompiers et secouristes

Avant l'incendie du port de Beyrouth, pompiers et secouristes avaient déjà travaillé sans relâche, notamment contre la pandémie et les feux de forêt au sud de Beyrouth

Des pompiers libanais éteignent un incendie sur la scène d'une explosion dans le port de Beyrouth, capitale du Liban, le 4 août 2020. (Crédit : STR / AFP)
Des pompiers libanais éteignent un incendie sur la scène d'une explosion dans le port de Beyrouth, capitale du Liban, le 4 août 2020. (Crédit : STR / AFP)

Feux de forêt ravageurs, drame dévastateur au port de Beyrouth et incendies de bâtiments à répétition : au Liban, pompiers et secouristes n’en reviennent toujours pas de l’année noire qu’ils viennent de vivre.

Dans la caserne de la capitale, Afraa Obeid se remémore le funeste 4 août. Son amie Sahar Fares faisait partie d’une équipe dépêchée au port pour éteindre un incendie.

Une mission de routine qui a viré au cauchemar, avec une déflagration dévastatrice ayant fait plus de 190 morts et 6 500 blessés. Parmi les premières victimes, dix pompiers.

« Ca aurait pu être moi », souffle Afraa Obeid, chargée de missions de premiers secours. « J’étais là le lendemain, pour retirer sa dépouille. C’était très dur, on a tous craqué », raconte, encore émue, la jeune femme de 27 ans aux longs cheveux noirs.

Située à proximité du port, la caserne porte encore les stigmates de l’explosion : murs éventrés, faux-plafonds effondrés, câbles électriques qui pendent et fenêtres ayant volé en éclat.

« La brigade de Beyrouth, c’est aujourd’hui un microcosme du Liban », résume-t-elle. « L’édifice est démoli et ceux qui y travaillent le sont aussi. »

Deux mois après le drame, les travaux n’ont toujours pas démarré, faute de moyens. Des tentes ont été dressées dans la cour en guise de dortoir.

À l’étage, deux panneaux en bois portant les noms de trois victimes sont posés derrière un lit où ils avaient l’habitude de s’assoupir.

Un médecin libanais prend la température d’un homme susceptible d’avoir attrapé le coronavirus à l’hôpital universitaire Rafiq Hariri de Beytouth le 20 mars 2020 (Crédit : AFP)

Pire qu’une guerre

Avant la tragédie, pompiers et secouristes avaient déjà travaillé sans relâche, mobilisés sur des feux de forêt au sud de Beyrouth ou dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19.

« Nous n’avons jamais connu une année pareille », confie le lieutenant Ali Najm, engagé avec la brigade depuis près d’un quart de siècle, citant les feux d’octobre 2019 dans les forêts de Mechref, puis les opérations de stérilisation à Beyrouth pour lutter contre le virus. L’explosion a été le « coup de grâce ».

À quelques kilomètres de là, dans la salle d’opérations de la défense civile, une poignée de secouristes sont sur le qui-vive.

Ces dernières semaines, plusieurs incendies se sont déclarés à Beyrouth – dont un au port, le 10 septembre, nouveau traumatisme pour des Libanais encore sous le choc.

Ayman al-Taher, volontaire depuis 17 ans, évoque une année infernale.

« Même la guerre de juillet n’a pas eu cet impact sur moi. Pourtant j’ai vu des morts, des morceaux de corps et beaucoup de destructions », affirme ce quadragénaire, père de six enfants, en référence au conflit meurtrier de 2006 entre le Hezbollah et Israël.

Pour les 5 000 volontaires de la défense civile, l’engagement est d’autant plus un défi que, sur le plan personnel, ils ont été pris dans le tourbillon d’une crise économique inédite, accompagnée d’une dégringolade de la livre libanaise et d’une explosion du chômage.

Une loi votée en 2014 devait garantir un emploi aux volontaires. Mais, en raison notamment de restrictions budgétaires, l’écrasante majorité n’a jamais pu être titularisée et seuls 500 membres sont officiellement fonctionnaires.

« La plupart de nos bénévoles ont perdu leur travail (…) et nous souffrons comme tout le monde de l’hyperinflation », affirme Georges Abou Moussa, directeur des opérations.

« C’est très difficile psychologiquement. Nous partons éteindre des incendies avec l’esprit préoccupé », ajoute-t-il.

Alina Mourtada, mobilisée pour répondre aux appels du numéro de la défense civile, le confirme. Cette vétérinaire de 29 ans est au chômage depuis deux mois et demi.

Un vaste incendie frappe le port de Beyrouth, le 10 septembre 2020. (Crédit : AP Photo/Hussein Malla)

« Projet de martyr »

Entre les restrictions budgétaires et l’explosion, les équipements des pompiers et secouristes n’ont pas été épargnés.

« Seuls 10 % de nos 56 véhicules sont aujourd’hui fonctionnels, contre 50 % en octobre dernier », indique Ali Najm.

Mais la mobilisation reste intacte.

Pour l’incendie du 10 septembre, les « pompiers ont répondu à l’appel sans hésitation », assure le lieutenant, partant immédiatement à l’assaut des flammes dévorantes, juchés sur des camions ou des plateformes.

Les Libanais ont salué leur courage et leur dévouement, contrastant avec un État en délitement.

Ces épreuves ont aussi suscité des vocations. « Nous recevons beaucoup de candidatures pour le volontariat », se réjouit M. Abou Moussa.

Quant aux anciens, ils n’en démordent pas.

« Chaque volontaire est un projet de martyr », martèle Ayman Taher. « Sauver les autres restera ma priorité. »

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