Collabos des Nazis ? Une historienne attaquée en diffamation par sa famille
Dans une procédure au civil, deux membres de la famille de Cécile Desprairies, dont son frère, l'accusent d'avoir inventé cette histoire familiale
Le lourd passé d’une famille de « collabos » des Nazis est-il affabulé ? L’historienne de l’Occupation Cécile Desprairies est jugée mercredi au tribunal de Paris, assignée en diffamation par des proches pour un livre sur leur famille durant l’occupation allemande (1940-1944).
Publié à l’été 2023 aux éditions du Seuil comme roman autobiographique, « La propagandiste » raconte la collaboration avec les autorités nazies de plusieurs membres de la famille de la narratrice, particulièrement sa mère.
Celle-ci y est présentée comme une « collaborationniste zélée » au sein de l’Oraff, organe de la propagande nazie en France sous Vichy, tandis qu’un grand-oncle est décrit comme le directeur d’un journal pro-allemand à Paris.
Inscrit à sa parution sur la première liste de livres en lice pour le prix Goncourt, « La propagandiste » a bénéficié d’une campagne promotionnelle axée sur son inspiration autobiographique.
Lors de sa traduction aux États-Unis en 2024, le magazine The New Yorker saluait dans cet ouvrage le « geste profondément personnel d’expiation » d’une « histoire familiale radioactive ».
« C’est un fait : j’ai grandi dans une famille collabo. Tous l’étaient plus ou moins », déclarait Cécile Desprairies dans la brochure de présentation des nouveautés du Seuil de la rentrée littéraire 2023.
Or, dans une procédure au civil dont l’AFP a eu connaissance, deux membres de sa famille, dont son frère, l’accusent d’avoir inventé cette histoire familiale.
Moins de trois mois après la publication, ils l’ont assignée en diffamation aux côtés des éditions du Seuil devant le tribunal judiciaire de Paris pour obtenir le retrait de la vente de « La propagandiste », une procédure qui sera examinée mercredi par la 17e chambre.
« Le ressentiment de l’auteure vis-à-vis des personnes visées suinte de l’ouvrage tout entier, conçu comme une véritable vengeance familiale », arguent-ils dans leurs conclusions remises à la justice.
Les demandeurs arguent de la « parfaite mauvaise foi » de l’écrivaine de 68 ans et de l’ « absence d’éléments probatoires » sur la prétendue collaboration de leur mère, oncle ou grand-père, sur lesquels sont calqués les protagonistes du livre.
« Libération de la parole » ou « vengeance » ?
Agissant juridiquement en qualité d’héritiers directs de personnages de l’ouvrage jugés reconnaissables, bien qu’ils y soient nommés différemment, les deux demandeurs revendiquent le soutien de la famille élargie Desprairies-Manevy.
Dans des attestations sur l’honneur, une trentaine de ses membres dénoncent le « caractère mensonger des allégations » et « la souffrance qu’elles ont pu engendrer dans la famille, assimilée dans son ensemble à des pro-nazis persistants ».
En réponse, Cécile Desprairies et le Seuil arguent du droit à la fiction propre à un ouvrage étiqueté comme « roman », au contraire d’un « essai » historique.
« Les éditions du Seuil contestent toute atteinte aux plaignants dans le roman attaqué. Elles ne peuvent que déplorer une démarche qui tend à faire obstacle à la liberté de création du romancier et censurer la liberté d’expression », a réagi auprès de l’AFP leur avocate Bénédicte Amblard.
« La plupart des protagonistes dont j’ai pu m’inspirer étaient morts, donc il y a une libération de la parole », expliquait Cécile Desprairies dans l’émission La Grande Librairie en octobre 2023, en estimant que la fiction « est le seul moyen de rendre compte d’une époque, de son rapport au passé et à l’Histoire ».
https://www.youtube.com/watch?v=YF_Aooan4nM
À l’appui de ses affirmations, l’historienne a notamment communiqué à la justice une photo montrant trois personnes à la montagne, dont sa mère selon elle, interprétant cette participation aux sports d’hiver comme un « attachement manifeste aux valeurs sportives prônées par le Reich ».
Elle affirme aussi avoir retrouvé dans le grenier de la maison familiale des affiches de propagande nazie, dont elle a fourni des scans.
L’une d’entre elles présente exactement les mêmes déchirures qu’une affiche conservée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, et téléchargeable sur internet, a fait remarquer la partie adverse.








