Israël en guerre - Jour 342

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Interview

Comment expliquer le succès des séries israéliennes ? Réponses de Jérôme Bourdon

Jérôme Bourdon est historien, sociologue, spécialiste des représentations du conflit israélo-palestinien dans les médias occidentaux

Jérôme Bourdon, historien et sociologue des médias enseignant à l’université de Tel-Aviv, spécialiste des représentations du conflit israélo-palestinien dans les médias occidentaux, donne des pistes d’explication au succès des séries israéliennes.

Comment expliquer que des sujets aussi locaux que ceux décrits dans « Fauda », « Our Boys » ou « Shtisel » suscitent un tel intérêt en dehors d’Israël ?

Jérôme Bourdon : « Pour les séries prenant pour sujet le conflit israélo-palestinien, comme ‘Fauda’ et ‘Our Boys’, il faut souligner qu’il s’agit du seul conflit au monde pour lequel toute la réception de la fiction est préparée par l’actualité. Pendant des années, il y a tout un public qui a vu des images du conflit et en connaît l’histoire, même si aujourd’hui l’intérêt a un peu baissé.

Quant au monde ultra-orthodoxe juif, dépeint dans une série comme ‘Shtisel’, il y a une vraie curiosité pour ce qui est juif, pour cette communauté religieuse fermée qui a une histoire de représentations très longue, y compris dans l’antisémitisme, mais pas seulement.

L’équipe de Shtisel à Jérusalem. (Crédit : ‘Shtisel’)

Aujourd’hui, Israël-Palestine, juifs-arabes, ce sont des sujets locaux qui ont une portée universelle et la création israélienne en bénéficie automatiquement.

Israël est aujourd’hui le seul pays en conflit à faire de ‘l’actu-fiction’, au cinéma et dans la littérature. C’est incroyable comme sur une actualité assez épouvantable, l’histoire de trois gamins assassinés et d’un gamin brûlé vif (‘Our Boys’), ils bâtissent une histoire. C’est une des dimensions démocratiques de ce pays : il y a une liberté de création et de parole qui existe toujours malgré les menaces de la ministre de la Culture (Miri Regev) et les déclarations (du Premier ministre Benjamin) Netanyahu sur le fait que c’est une série antisémite. »

« Our Boys » est considéré par les professionnels israéliens comme une des meilleures séries créées en Israël ces dernières années. Partagez-vous cet avis ?

« ‘Our Boys’ est un thriller formidable, avec tous les ingrédients de l’excellence dans le genre : le montage alterné, la violence qui monte, les flics qui essayent de s’y opposer, l’enquête. Le sujet est original mais du point de vue du genre, c’est une série qui est parfaitement cadrée, avec l’utilisation de ressources modernes dans l’enquête qui fait penser aux séries américaines : caméras de surveillance, interrogatoires, cellules d’isolement…

Le contexte lui est original : une enquête criminelle du Shabak (renseignements intérieurs israéliens, ndlr) dans le monde palestinien, ce qui introduit la dimension interculturelle. On voit le monde religieux, une colonie, on navigue entre Jérusalem-Est et Ouest.

Il faut aussi souligner la qualité des acteurs dans ‘Our Boys’. Il y a un ‘pool’ d’acteurs limité mais excellent en Israël qui porte le cinéma et aussi les séries télévisées. »

Une image tirée de la série « Our Boys ». (Ran Mendelson/HBO)

Comment expliquer le dynamisme israélien dans le domaine de la création de séries ?

« Je crois qu’il faut poser la question de façon plus générale : pourquoi une telle créativité de la société israélienne ? Il y a une ‘gnaque’ en Israël qu’on retrouve dans l’art contemporain, dans les musées, dans la danse.

Une des explications sociologiques classiques est qu’une société en conflit, en tension, génère de l’énergie. Cela joue à un double niveau, les Israéliens, juifs et arabes, essayent toujours de s’adresser au monde, ils ont toujours quelque chose à prouver à l’extérieur par rapport au conflit. Et à l’intérieur de la société israélienne, très divisée, chacun plaide pour sa cause, se bagarre pour prouver son point de vue : la droite contre la gauche, les laïcs contre les religieux, les artistes contre Regev.

Il faut aussi mentionner la quantité et l’excellent niveau des écoles de cinéma et de télévision d’où sort un nombre très important de gens très bien formés par rapport à la taille du pays ».

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