Comment le suivi des portables vous surveille encore plus précisément qu’un GPS
Rechercher

Comment le suivi des portables vous surveille encore plus précisément qu’un GPS

Un téléphone mobile moyen possède 14 capteurs qui fournissent des informations sur le "micro-environnement" de son détenteur, selon un ingénieur qui aide le gouvernement israélien

Des Israéliens sur la plage de Tel-Aviv malgré les ordres du gouvernement d'éviter les rassemblements publics en raison de la propagation du nouveau coronavirus, le 21 mars 2020. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)
Des Israéliens sur la plage de Tel-Aviv malgré les ordres du gouvernement d'éviter les rassemblements publics en raison de la propagation du nouveau coronavirus, le 21 mars 2020. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Le suivi des téléphones portables lié au coronavirus ne se contente pas d’indiquer aux gouvernements plus ou moins où se trouvent leurs citoyens, mais peut également montrer le « micro-environnement » des propriétaires de téléphones et fournir une véritable mine d’informations sur leur environnement physique, a révélé un ingénieur système à l’origine de la technologie utilisée dans la lutte contre la propagation des coronavirus.

Ori Shaashua, de la société Neura basée à Herzliya, a déclaré au Times of Israël que si beaucoup de gens supposent que le suivi ne concerne que les informations GPS, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Sa société traite toutes sortes d’autres données complexes que les téléphones portables – à l’insu de la plupart de leurs utilisateurs – recueillent constamment.

« Les données que nous analysons concernent le micro-environnement dans lequel se trouve une personne », explique Ori Shaashua, vice-président des produits chez Neura, en précisant qu’un téléphone moyen possède 14 capteurs qui fournissent des informations sur le mouvement, l’accélération, la lumière et d’autres aspects de l’environnement physique d’une personne.

Il a ajouté que Neura travaille avec des organisations de santé dans plusieurs pays, et « aide » le gouvernement en Israël, bien qu’il ait accepté de ne discuter du travail de son entreprise qu’en termes généraux, sans entrer dans les détails de son rôle en Israël.

Mercredi dernier, Israël a introduit l’utilisation de la technologie numérique, y compris le suivi téléphonique, pour surveiller les déplacements de tous les habitants du pays, afin de les avertir s’ils ont été involontairement en contact étroit avec un porteur de virus et s’ils doivent se mettre en quarantaine. L’utilisation sans précédent d’une telle surveillance intrusive a été introduite dans le cadre des dispositions d’urgence, prises sans contrôle parlementaire, car la commission compétente de la Knesset n’avait pas terminé ses délibérations sur la question. La Cour suprême de justice a levé mardi son injonction interdisant à la police d’utiliser les téléphones portables des Israéliens pour vérifier s’ils transgressent la quarantaine relative au coronavirus suite à la création d’un comité de surveillance.

Ori Shaashua, vice-président de Neura. (Autorisation)

La précision du suivi téléphonique des cas de coronavirus suscite une grande perplexité. La confusion règne quant à la précision des fonctions de localisation GPS sur les smartphones, qui sont souvent inexactes, qui fait que les gens ratent un virage avec Waze ou commandent un trajet à la mauvaise adresse.

Ori Shaashua indique que sa société détenait la réponse à cette confusion. Ses procédés permettent d’obtenir une image très précise de l’endroit exact où une personne infectée s’est trouvée. Elle utilise des niveaux précis de lumière ambiante et d’autres caractéristiques de l’environnement, ainsi que des informations telles que les réseaux WiFi et les appareils Bluetooth disponibles et la puissance du signal, que la personne en question l’ait activé ou non. Les capteurs de mouvement sont un indicateur de la présence de personnes dans la même voiture, le même bus ou le même train.

Les algorithmes de Neura explorent les informations des téléphones portables collectées par les autorités sanitaires et déterminent qui d’autre se trouvait dans le même environnement – ce qui peut être déterminé même si un téléphone se trouvait dans une poche ou un sac. Lorsqu’il y a une correspondance, les autorités la voient sur leurs systèmes et peuvent choisir de placer cette personne en quarantaine.

« Nous trouvons des aiguilles dans des bottes de foin », commente Ori Shaashua, dont la technologie est normalement utilisée par les entreprises qui veulent améliorer les relations avec leurs clients grâce à l’intelligence artificielle.

Il estime que le succès de la lutte contre le coronavirus à Taïwan prouvait l’efficacité de ce type de technologie – mais il a refusé de confirmer ou d’infirmer que sa société était impliquée.

« Notre rôle est de déterminer la proximité », explique Ori Shaashua. « Prenons un exemple. Il y a eu un incident dans un centre commercial à Raanana, et des milliers de personnes ont été mises en quarantaine, car on ne savait pas qui était à proximité. Si cela se produit dans un hôpital ou un poste de police ou pour tout autre personnel essentiel, cela déclenche un effet domino. C’est là que nous intervenons ».

Illustration. Des adolescents israéliens jouent à Candy Crush sur leurs smartphones à Tzur Hadassah, le 15 novembre 2013.
(Nati Shohat/Flash90)

Avec la technologie de Neura, seules les personnes se trouvant dans la même partie du même centre commercial se retrouveraient en quarantaine, et si un médecin s’avère positif au coronavirus, même ses collègues du même service n’auraient pas besoin d’être mis en quarantaine s’ils ne se trouvaient pas dans le même « micro-environnement ».

Interrogé sur les problèmes de confidentialité, Ori Shaashua a pu répondre en ce qui concerne Neura, et non au nom des gouvernements et autres qui l’engagent. Il a déclaré que sa société ne sait rien des personnes dont elle analyse les données sur les smartphones, pas même leurs noms ni leurs numéros de téléphone. Les gouvernements indiquent à l’entreprise qui a le coronavirus en signalant leur téléphone avec un « code anonyme », et un code similaire est utilisé par Neura pour identifier les téléphones des personnes qui pourraient devoir être mises en quarantaine.

Il a indiqué que ces mêmes données « anonymisées » donnent le ton de ce que les dirigeants nationaux disent à leurs citoyens. Neura prend les données brutes et dresse pour les autorités un tableau du comportement des citoyens – leurs déplacements, l’ampleur de leurs rassemblements, l’importance de la foule et le type d’environnement dans lequel ils se trouvent. Elle peut même fournir des statistiques sur la distance qui sépare les gens les uns des autres, afin de déterminer dans quelle mesure les règles de distanciation sociale sont respectées.

Les données traitées par Neura s’avèrent utiles non seulement pour les ministères de la Santé et les organisations sanitaires qui envoient des personnes en quarantaine, mais aussi pour les rédacteurs de discours politiques, a-t-il indiqué, avec les messages délivrés par les dirigeants vus par le public aux informations du soir et ailleurs potentiellement guidés par l’image du comportement national recueillie à partir des données du jour sur les téléphones portables.

« Cela aide les responsables politiques à comprendre quels messages fonctionnent et quels messages ne fonctionnent pas », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il peut être utilisé bien au-delà des discours des politiciens, dans tous les aspects de la campagne publique.

Dans un État qui utilise le suivi, si un dirigeant reproche aux gens d’aller à la plage ou au parc, il ne s’appuiera pas sur des photos ou des publications des réseaux sociaux, mais plutôt sur les données cellulaires qui reconnaissent les environnements semblables à ceux des plages ou des parcs, explique Ori Shaashua.

Des Israéliens portant un masque par crainte du coronavirus font la queue devant la poste centrale du centre ville de Jérusalem le 15 mars 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

En Israël, plusieurs dirigeants ont formulé des remarques sur le comportement de la population. La semaine dernière, le président Reuven Rivlin a prononcé un discours spécial dans lequel il a déclaré avoir « entendu dire que nos plages et nos sentiers de randonnée sont en pleine effervescence. Le danger est réel. Permettez-moi de vous demander à nouveau de suivre les instructions concernant l’éloignement et de vous tenir à l’écart des rassemblements ». Deux jours plus tard, Itamar Grotto, le directeur général adjoint du ministère de la Santé a fait savoir qu’il y avait eu un changement dans l’attitude du public.

Ori Shaashua pense que des données cellulaires détaillées sont essentielles dans la lutte contre le coronavirus, parce que les dirigeants ont besoin de connaître au mieux les réactions des citoyens lorsqu’ils leur demandent de faire quelque chose qui est contre la nature humaine – se tenir à l’écart les uns des autres – et qu’il n’y a pas de sentiment de satisfaction immédiate.

« Comme pour la perte de poids, lorsqu’un individu ne voit pas de réaction immédiate, il est difficile de faire changer les comportements de la population », a-t-il déclaré. « C’est un changement de mentalité qui doit être fait, et on ne peut pas changer la mentalité de quelque chose qu’on ne comprend pas ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...