Comment un homme a percé le mystère du cauchemar de la Shoah de sa mère
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Comment un homme a percé le mystère du cauchemar de la Shoah de sa mère

Dans son nouveau livre, le professeur Stanley Goldman se confie sur une histoire personnelle encore jamais racontée concernant sa mère

Genya Morag, à gauche, et Malka Goldman en Suède après la guerre, en 1946. (Crédit : Stanley Goldman)
Genya Morag, à gauche, et Malka Goldman en Suède après la guerre, en 1946. (Crédit : Stanley Goldman)

Malka ne pleurait pas alors qu’elle s’apprêtait à pénétrer dans la chambre à gaz.

Elle et les autres femmes de son groupe avaient été conduites à Auschwitz depuis le Ghetto de Lodz la semaine précédente. Elles se tenaient maintenant nues et le crâne rasé. Une volute de fumée s’échappait vers le ciel.

Subitement, la SS qui les surveillait ordonna aux 500 femmes de se mettre en ligne. Des gardiens les emmenèrent ailleurs, leur donnèrent des vêtements et les entassèrent dans un train direction une usine de munitions en périphérie de Berlin. C’est ainsi que Malka fut « sauvée d’une conséquence fortuite du mal », écrit Stanley Goldman dans son nouveau livre (uniquement disponible en anglais), « Left to the Mercy of a Rude Stream: The Bargain That Broke Adolf Hitler and Saved My Mother » (Laissée à la merci d’un violent courant : le marché qui signa la fin d’Hitler et sauva ma mère).

Mêlant histoire et récits biographiques, le livre de Stanley Goldman se plonge dans la terreur vécue par sa mère en captivité, sa survie improbable et les effets à long terme de son expérience sur leurs deux vies. Malka n’ayant jamais confié beaucoup de détails sur la guerre à son fils, ce n’est qu’en 2012, des années après sa mort, qu’il a trouvé le courage de raconter son histoire.

« Left to the Mercy of a Rude Stream », de Stanley Goldman.

« Je me suis décidé à raconter l’histoire de ma mère, son temps passé dans les camps, sa survie. Je n’avais pas prévu d’écrire sur ma mère ou sur moi. Mais un ami m’a dit que j’étais l’épitomé des enfants de survivants. Malgré la douleur viscérale provoquée par le fait de revivre certains moments de ma vie, je me suis rendu compte qu’il fallait que j’aborde ma relation avec ma mère », explique l’auteur, directeur du Centre d’études du droit et des génocides de l’université de Loyola, en Californie.

Sa mère lui ayant peu parlé de son expérience, sauf une fois à son chevet, Stanley Goldman a réalisé plusieurs entretiens avec l’amie de sa mère, Genya Kovalsky (qui a survécu aux camps avec elle), et avec la fille de cette dernière, Dvora Morag. Il a parcouru les archives de Yad Vashem et du musée de la Shoah des États-Unis. Il s’est également appuyé sur des recherches et articles précédents qu’il avait écrits pour une revue de droit international et comparé de son université.

En s’immergeant dans l’histoire de sa mère, il a découvert comment la chance lui a souvent été défavorable comme favorable.

Pour commencer, Malka est presque née aux États-Unis.

Malka Goldman assise, entourée de Genya Kovalsky et d’autres survivants des camps, en 1946. (Crédit : Stanley Goldman)

Ses parents étaient arrivés dans le pays juste après la Première Guerre mondiale. Mais le mal du pays les a poussés à retourner dans leur shtetl polonais, Biala Rawska, où le couple eut neuf autres enfants, dont Malka.

Malka finit par se marier. Elle eut un fils, Archie, et une fille nommée Genya. Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir, Malka et sa famille furent contraints de rejoindre le ghetto de Lodz. Les nazis fusillèrent son mari plusieurs mois après et, en 1942, entassèrent les enfants du ghetto dans des camions pour les conduire à un camp situé près du fleuve Ner à Chelmno, où ils furent tous gazés.

Après la dissolution du ghetto, Malka fut envoyée à Auschwitz, puis à l’usine près de Berlin et, enfin, à Ravensbrück. Elle y aurait péri si un homme n’avait pas négocié avec Heinrich Himmler.

Stanely Goldman, Genya Kovalsky et Malka Goldman, pour la dernière venue de Malka à Los Angeles en 1998. (Crédit : Stanley Goldman)

Norbert Masur, né en Allemagne et représentant de la branche suédoise du Congrès juif mondial, se rendit à Berlin pour rencontrer Himmler. D’après Stanley Goldman, Himmler avait compris que la guerre était proche et espérait que les Alliés lui réserveraient un meilleur traitement s’il relâchait quelques Juives de Ravensbrück. Sa mère fut l’une d’elles.

Un heureux hasard épargna une fois de plus Malka.

Au fils des ans, alors qu’elle refaisait sa vie en Californie, se remaria et éleva Stanley Goldman, elle ne mentionnait que rarement les camps. Son fils sentait simplement qu’il s’agissait d’un sujet tabou. Quand il recolla enfin les morceaux de l’histoire de sa mère et fut confronté à son passé, il en fut transformé — littéralement.

« Je vais bientôt avoir 70 ans, et les gens croient toujours que je me teins les cheveux. Mes amis, leurs épouses me demandent quel produit j’utilise », explique l’auteur au Times of Israël, dans un entretien accordé dans sa maison de Los Angeles. « Je ne les teins pas. Je ne plaisante pas. Puis j’ai commencé à écrire sur ma mère et moi. En six mois, mes tempes étaient devenues grises. »

L’interview ci-dessous a été modifiée par souci de concision et de clarté.

Pouvez-vous nous parler un peu de votre décision d’écrire ce livre en partie comme des mémoires, en partie comme une histoire ?

Quand j’étais un jeune homme visitant le musée de l’Holocauste ici à Los Angeles, j’ai découvert quelque chose sur les 500 femmes [sauvées d’Auschwitz]. J’ai creusé un peu plus et j’ai décidé que je voulais écrire sur le sauvetage de ma mère. Après avoir travaillé sur le livre pendant quelques années, je savais que je devais écrire plus particulièrement sur ma mère et moi, mais il y avait beaucoup de choses que je n’avais jamais racontées à qui que ce soit.

Je n’avais jamais dit que mon père était mort d’une crise cardiaque. Je n’avais jamais répété que ma mère disait que son fils [Archie] s’était « parfaitement habillé » le jour où les nazis l’ont enlevé. Je n’avais jamais parlé à personne du fait que les noms de mon frère et de ma sœur étaient inscrits à côté de celui de ma mère sur sa pierre tombale. Le livre était une façon d’en parler.

Photo de mariage de Morris et Malka Goldman. 1947. (Stanley Goldman)

Comment avez-vous appris l’existence de votre frère et de votre sœur ?

Je ne les considérais pas comme mon frère et ma sœur jusqu’à ce que j’aie la trentaine. J’ai toujours pensé qu’ils étaient les deux premiers enfants de ma mère. J’avais essayé de me tenir à distance d’eux parce que c’était trop douloureux. Je ne voulais pas non plus me trouver à sympathiser avec [ma mère]. C’était mon ennemie à l’époque, elle essayait toujours de me contrôler.

Ne pas penser à eux était un moyen de me protéger. Ce n’est que lorsque j’ai commencé à affronter ma relation avec ma mère que j’ai commencé à les considérer comme mes frères et sœurs. Ce fut une révélation.

Avez-vous posé des questions à votre mère au sujet de son expérience lorsque vous étiez enfant ? Ou y avait-il plutôt une entente tacite qui vous interdisez de la questionner ?

Une fois, quand j’étais adolescent, je lui ai demandé si elle avait jamais essayé de savoir si mon frère et ma sœur étaient vraiment morts. Les a-t-elle vus se faire tuer ? Les a-t-elle vus morts ? Elle n’a pas répondu.

Même si j’ai vécu seul avec ma mère de mes 11 ans jusqu’à mes 40 ans, ma mère ne m’a jamais vraiment parlé de son expérience. Parfois, elle laissait quelques petits éléments s’échapper.

Ensuite, après qu’elle eu sa première attaque, je me suis assis sur son lit et j’ai enregistré une demi-heure d’entretien avec elle. Une des premières choses dont elle a parlé était son fils et sa fille, mon frère et ma sœur, en train d’être emmenés.

Malka et Stanley Goldman, 1994. (Stanley Goldman)

Comment se positionne votre livre vis-à-vis de la montée du négationnisme de la Shoah et de l’antisémitisme ?

Peut-être est-ce à cause de la manière dont j’ai été élevé, mais l’antisémitisme va et vient. Les choses s’apaisent mais ne disparaissent jamais.

Je m’exprimais à l’association du barreau de LA l’autre soir. La principale question posée par les gens était : « Pourquoi Himmler accepterait de parler à un Juif sur n’importe quel sujet ? » C’est comme quand aujourd’hui les gens parlent de George Soros, ou du tueur de Nouvelle-Zélande dont le manifeste aurait mentionné les Juifs. Cela a pour origine l’idée antisémite que les Juifs détiennent le pouvoir, contrôlent et manipulent les choses. C’est le parallèle le plus important du livre avec la situation aujourd’hui.

Nous disons « Plus Jamais », et pourtant, depuis la Shoah, il y a eu le Cambodge, le Rwanda, la Bosnie et d’autres génocides. Quel est la leçon, ou le message, dans votre livre ?

Ma conclusion, après avoir mené des recherches pour ce livre, est que les Homo sapiens sont programmés pour avoir des sentiments très négatifs sur l’autre : la peur, la haine et la volonté de le détruire. Cela ne va pas changer dans 100 ans ou dans 1 000 ans. Peu importe qui vous êtes, nous avons tous ce sentiment enfoui au fond de nous.

S’il fallait retenir une chose que montre ce livre, c’est que nous devons être vigilants. Nous devons être vigilants en Hongrie et nous devons être vigilants en Pologne. Nous devons être vigilants en Autriche et nous devons être vigilants aux Etats-Unis.

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