Corbyn accuse le Brexit et les médias de l’échec du Labour, pas l’antisémitisme
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Corbyn accuse le Brexit et les médias de l’échec du Labour, pas l’antisémitisme

Tout en reconnaissant sa responsabilité, le dirigeant estime que l'opposition a besoin d'une meilleure stratégie contre les médias "influencés et appartenant à des milliardaires"

Jeremy Corbyn, chef du Parti travailliste de l'opposition britannique, prend la parole lors de la déclaration de son siège aux élections générales de 2019 à Islington, Londres, le vendredi 13 décembre 2019. (Crédit : AP/Alberto Pezzali)
Jeremy Corbyn, chef du Parti travailliste de l'opposition britannique, prend la parole lors de la déclaration de son siège aux élections générales de 2019 à Islington, Londres, le vendredi 13 décembre 2019. (Crédit : AP/Alberto Pezzali)

Pointant du doigt les médias « appartenant à des milliardaires et influencés » et le débat du Brexit pour justifier la défaite écrasante du Labour lors des élections britanniques, le dirigeant du parti Jeremy Corbyn a néanmoins reconnu samedi une part de responsabilité.

« Nous avons subi une lourde défaite, et j’assume ma responsabilité », a réagi Corbyn dans une tribune publiée dans le Guardian samedi.

Les appels à sa démission au sein du Labour s’intensifient depuis le 12 décembre, après que les conservateurs de Boris Johnson ont remporté 365 sièges à la Chambre des communes, le meilleur résultat du parti depuis la dernière victoire de Margaret Thatcher en 1987, tandis que le Parti travailliste n’en a obtenu que 203, sa pire performance depuis 1935.

Vendredi, le responsable travailliste a fait savoir qu’il démissionnerait au terme de primaires prévues l’an prochain, après avoir d’abord déclaré qu’il resterait pour accompagner le parti dans une « période de réflexion ».

Plusieurs membres de la formation estiment que le style de direction de Corbyn, ses politiques socialistes et les accusations d’antisémitisme à son encontre ont joué un rôle dans la débâcle du parti – inédite depuis 1935.

Cependant, l’intéressé et ses soutiens accusent, de leur côté, une incapacité à se rapprocher des électeurs concernant le divorce imminent de l’UE et une forte hostilité des médias.

Le chef du parti travailliste d’opposition britannique, Jeremy Corbyn, brandit le programme de son parti alors qu’il s’adresse à une foule à l’extérieur d’une salle de campagne électorale générale à Swansea, dans le sud du Pays de Galles, le 7 décembre 2019. (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

Dans sa tribune de ce week-end, Corbyn a rappelé que c’était la décision du parti de tenter de porter le vote sur plus que le Brexit, ou de remettre en question les résultats du référendum de 2016, qui a nui au Labour dans les urnes.

« La polarisation sur le Brexit a rendu les choses plus difficiles pour un parti soutenu par des électeurs des deux camps. Je pense que nous avons payé le prix d’être perçus comme étant tentés de renforcer cette division ou de refaire le référendum », a-t-il écrit.

Il a également fait porter la responsabilité aux « attaques des médias sur le Parti travailliste depuis quatre ans et demi », qu’il a décrites comme « plus féroces que jamais ».

« Quiconque souhaite insuffler un vrai changement fera l’objet d’une opposition virulente des médias », a-t-il accusé. « Le parti a besoin d’une stratégie plus robuste pour faire face à cette hostilité influencée et aux mains de milliardaires, et lorsque possible, la tourner à notre avantage ».

Dans la tribune titrée « Nous avons gagné le débat, mais je regrette que nous n’ayons pas converti cela en une majorité favorable au changement », Corbyn estime : « Je suis fier que sur l’austérité, sur la puissance des multinationales, sur l’inégalité et sur l’urgence climatique, nous ayons gagné le débat et redéfini les termes du débat politique. Mais je regrette que nous n’ayons pas réussi à convertir cela en une majorité parlementaire aspirant au changement ».

Dans une lettre oubliée dans le Sunday Mirror il a repris la plupart de ces arguments. « Je regrette que nous ayons échoué et j’en assume la responsabilité », a-t-il écrit.

Manifestation devant les quartiers généraux du Labour, à Londres, le 4 septembre 2018. (Crédit : AFP PHOTO / Daniel LEAL-OLIVAS)

Il n’a pas mentionné les scandales d’antisémitisme qui secouent le parti.

Le grand-rabbin du Royaume-Uni avait suggéré que l’antisémitisme avait envahi le parti tel un « nouveau poison », qui a été « avalisé » par la direction. Corbyn n’avait pas réussi à rassurer lors d’un entretien télévisé avec la BBC, esquivant toutes les nombreuses occasions données pour s’excuser auprès de la communauté juive britannique.

Lorsque la BBC lui a demandé vendredi s’il se sentait responsable de la défaite cuisante des travaillistes, il a répondu avoir « fait tout ce qu’il pouvait pour diriger ce parti… et depuis que j’en suis devenu le président, le nombre d’adhérents a plus que doublé, et le parti a développé un programme très sérieux, radical oui, mais sérieux et chiffré ».

Un sondage réalisé le jour du scrutin auprès des électeurs ayant indiqué qu’ils ne soutiendraient pas le Labour révélait que 43 % d’entre eux ont indiqué que la direction travailliste en était la raison principale, suivie de la position sur le Brexit (17 %) et ses politiques économiques (12 %).

L’ancienne députée Helen Goodman, l’un des nombreux parlementaires travaillistes ayant perdu son siège dans le nord de l’Angleterre, a estimé sur les ondes de la BBC que « le plus grand facteur était certainement l’impopularité de Jeremy Corbyn comme dirigeant ».

Margaret Hodge prend la parole lors de la Conférence du Jewish Labour Movement à Londres, le 2 septembre 2018. (Dan Kitwood/Getty Images/via JTA)

Dame Margaret Hodge, souvent très critique à l’égard de Corbyn, le qualifiant directement d’antisémite, est, elle, parvenue à conserver son siège. Elle a déclaré samedi qu’elle était « passée de la déprime et du chagrin… à la colère, car c’est une élection que nous aurions dû gagner ».

« Notre compromis sur le Brexit était problématique. Quand je faisais du porte-à-porte, les gens me parlaient sans arrêt de la gouvernance de Jeremy, du programme économique que nous proposions, ils aimaient nos idées, mais n’y croyaient pas. Ils nous considèrent comme un parti nauséabond, et cela est dû à l’antisémitisme », a dénoncé Dame Hodge, qui est juive.

Len McCluskey, numéro un du syndicat Unite et soutien de Corbyn en amont du scrutin, s’est retourné contre lui samedi, qualifiant son manifeste de « déballage incontinent de politiques qui semblait offrir tout à tout le monde immédiatement … et qui a nui à la crédulité des électeurs [tout en] obscurcissant le sens des priorités du parti ».

Dans un article paru sur le HuffPost britannique, le responsable syndical a également accusé « l’échec de Corbyn à s’excuser pour l’antisémitisme dans le parti lorsque encouragé à le faire, symbolisant des années de mauvaise gestion du problème ».

La députée travailliste Ruth Smeeth, qui a perdu son siège au profit des Conservateurs, a appelé le numéro un travailliste « à annoncer sa démission aujourd’hui. Il aurait dû partir il y a de nombreux, nombreux, nombreux mois ».

Smeeth dirige le Jewish Labour Movement, qui a rompu avec Corbyn en amont des élections de jeudi, lui reprochant son antisémitisme.

« Nous sommes devenus le parti raciste, le parti nauséabond en raison des actions de notre leader et le manque d’actions de notre leader », a-t-elle dénoncé.

Le président du Parti travailliste britannique Jeremy Corbyn réalise un discours lors d’un rassemblement contre la visite d’Etat du président à Londres, le 4 juin 2019. (Crédit : AP Photo/Matt Dunham)

L’intéressé a fait part vendredi de son désir de présider une période de « réflexion » au cours de laquelle la formation se regrouperait, une stratégie qui semble destinée à s’assurer que le « Corbynisme » — son socialisme pro-européen accordant un vaste rôle à l’État — ne disparaisse pas lorsqu’il sera remplacé.

Il pourrait, néanmoins, faire l’objet d’une opposition féroce des personnalités travaillistes souhaitant rediriger le parti vers le centre, comme l’avaient fait Tony Blair, Gordon Brown et Ed Miliband, qui avait été battu par les conservateurs en 2015, mais dans des proportions (beaucoup) moins considérables.

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