Coronavirus : Talmud, éthique et Lady Gaga
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Coronavirus : Talmud, éthique et Lady Gaga

Lors d'un Zoom philosophique, des économistes et des penseurs ont soulevé les questions éthiques qui devaient être au centre des débats sur le Covid-19

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Des employés du Magen David Adom dans des vêtements de protection contre le coronavirus évacuent un malade aux abords d'une unité de prise en charge COVID-19 de l'hôpital Shaare Zedek de Jérusalem, le 20 avril 2020. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)
Des employés du Magen David Adom dans des vêtements de protection contre le coronavirus évacuent un malade aux abords d'une unité de prise en charge COVID-19 de l'hôpital Shaare Zedek de Jérusalem, le 20 avril 2020. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

S’il y a un bon côté à la pandémie de coronavirus, c’est le souhait – ou l’espoir – que cette crise puisse aboutir à une société plus juste et plus éthique, comme cela a pu probablement arriver avec d’autres pandémies et d’autres guerres.

Le sujet de l’éthique à l’époque du coronavirus a été le thème d’une conférence en ligne qui a été organisée le 20 avril et intitulée « Éthique et judaïsme en temps de crise », avec le parrainage du département de Pensée juive de l’université Bar Ilan, à laquelle ont assisté environ 200 personnes sur Zoom et Facebook.

Parmi les intervenants, un économiste, plusieurs philosophes et un rabbin qui ont tous évoqué la manière dont Israël et le monde entier ont cherché à réagir face à la crise du coronavirus. Ils ont également imaginé quels types de changements positifs pourraient émerger une fois l’épidémie terminée.

La professeure Noam Zohar, de l’Institut Shalom Hartman, qui a aidé à élaborer la charte bioéthique du ministère de la Santé sur le coronavirus, s’est tout d’abord interrogée : « Que pouvons-nous attendre de cette crise ? Des comportements plus éthiques de notre part peuvent-ils ressortir de cela ? ».

La professeure Elise Brezis, qui enseigne l’économie à l’université Bar-Ilan, a averti que les conséquences économiques de la pandémie en Israël seraient catastrophiques et que le gouvernement avait l’obligation morale d’intervenir sur le marché de l’immobilier avant qu’un grand nombre d’Israéliens ne soient plus en mesure de payer leurs loyers.

La professeure d’économie de l’université Bar Ilan, Elise Brezis, le 20 février 2020 (Capture d’écran : Zoom)

« On verra la catastrophe dès que nous rouvrirons l’économie », a dit Elise Brezis. « Nous pouvons nous attendre à un taux de 10 % de chômage même si nous rouvrons tout dès aujourd’hui. Nous n’avons pas vécu une chose similaire depuis plus de dix ans. Et on peut s’attendre à une baisse de 10 % des salaires réels et à un déficit gouvernemental de plus de 10 %, ce qui signifie que le gouvernement n’aura plus d’argent pour toutes sortes de choses ».

Elle a présagé que les ravages sur l’économie deviendraient apparents dès la fin du mois, lorsque les Israéliens devront payer leurs loyers.

« Les gens ont vécu dans un contexte de croissance économique, toutes ces années, et ont emménagé dans des appartements dont les loyers sont élevés. Ce virus a été comme une météorite qui s’est abattue sur eux. De nombreuses personnes vont être dans l’incapacité de payer leur loyer », a-t-elle affirmé.

L’universitaire a ajouté que si le marché devait être abandonné à lui-même, les prix des locations s’effondreraient, mais que cela pourrait prendre un an ou plus – le temps que les propriétaires réalisent qu’ils ne peuvent pas obtenir le prix qu’ils demandent pour leurs biens.

Des patrons de petites entreprises et des enseignants de maternelle participent à un rassemblement réclamant des aides financières en pleine crise du coronavirus, en face de la Knesset à Jérusalem, le 19 avril 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

« Si nous ne faisons rien et que nous laissons faire le marché, de nombreux appartements vont rester vides et finalement, le prix des locations va baisser. Mais si le gouvernement intervient, nous pourrons trouver un nouvel équilibre, un nouvel optimum de Pareto, avec moins de douleur. Tous ceux qui pensent aujourd’hui que notre économie va reprendre là où elle s’est interrompue vivent dans un rêve », a-t-elle dit.

En comparaison, le 30 mars, le bras droit de l’économiste en chef du ministère des Finances avait prédit qu’Israël connaîtrait une croissance négative de 2 % cette année, mais que le pays « rebondira rapidement » lorsque l’économie sera pleinement rouverte.

L’éthique l’emporte sur l’économie libérale

Elise Brezis a clamé que le gouvernement avait l’obligation éthique d’intervenir et de soutenir les Israéliens qui n’avaient aucun moyen de prévoir le revers économique qui allait les frapper.

« Les économistes libéraux n’aiment pas les interventions gouvernementales », a-t-elle noté, parce que comme le philosophe Robert Nozick, ils pensent qu’une population, dans une société libre, choisit ses activités et son degré d’investissement individuel dans une tâche, et que le principe même de liberté exige d’affronter les conséquences de ses choix.

« Mais le coronavirus a été un choc que personne n’avait envisagé », a-t-elle ajouté.

Plusieurs intervenants ont évoqué ce que la tradition juive peut avoir à dire concernant une situation où le nombre de malades graves dépasse les ressources d’un hôpital – un tel scénario n’a pas eu lieu en Israël.

Ils ont cité une parabole connue du Talmud, dans laquelle deux personnes traversent le désert, l’une d’elles seulement disposant d’une gourde remplie d’eau. Si les deux boivent de son contenu, tous les deux mourront. Mais si un seul boit, alors il sera en mesure de survivre.

Commentant ce passage, un rabbin spécialiste du Talmud, Ben Petura, a déclaré qu’il valait mieux que les deux puissent boire plutôt que de laisser l’un d’entre eux assister à la mort de son ami. Le rabbin Akiva, d’un autre côté, a estimé que le propriétaire de la gourde devait boire l’eau parce que « votre vie passe en premier – avant la vie de votre ami ».

Selon Irit Offer Stark, chercheuse à l’institut Shalom Hartman de New York, ces deux approches talmudiques résument les deux approches éthiques d’un problème plus global : que faire lorsqu’il y a une pénurie d’équipements vitaux ?

Irit Offer Stark (Crédit : Hartman Institute)

« L’une de ces approches repose sur le principe d’égalité et l’autre pourrait établir des critères qui accorderaient une préférence à un malade au détriment de l’autre », a-t-elle expliqué.

Elle a précisé qu’un critère de ce type était celui du pronostic – la durée de survie probable d’un patient s’il devait bénéficier du soutien d’une machine vitale.

Irit Offer Stark a cité un spécialiste rabbinique contemporain qui avait estimé qu’il était acceptable d’accorder un traitement préférentiel à une personne présentant un meilleur pronostic de survie, mais elle a ajouté que s’il y a deux malades – dont l’un et d’ores et déjà relié à un respirateur – et qu’un autre, avec un meilleur pronostic de survie, il n’était pas imaginable de débrancher le premier malade.

Le rabbin Yuval Cherlow, qui s’est également exprimé lors de la conférence, a déclaré qu’en principe, il pensait qu’un malade ayant été lui-même à l’origine de sa contamination – par exemple en contrevenant ou en encourageant à contrevenir aux règles de distanciation sociale – ne devait pas nécessairement avoir un accès prioritaire aux technologies permettant sa survie.

« La personne qui est responsable de sa maladie ne doit-elle pas avoir la préférence ? C’est l’éthique de l’enveloppe de santé israélienne. Il y a une loi adoptée en 2009 qui stipule que si vous êtes responsable de votre propre maladie, vous verserez un paiement complémentaire plus élevé », a dit Yuval Cherlow.

Rabbi Yuval Cherlow, le 20 avril 2020 (Capture d’écran : Facebook)

Il a toutefois reconnu que de manière pratique, il était très difficile de déterminer si un patient était à l’origine de son état médical.

« Disons que nous sachions avec certitude que quelqu’un est responsable de sa maladie dans la mesure où il a appelé d’autres à contrevenir aux règles sanitaires et qu’il a agi lui-même dans ce sens : alors, d’un point de vue éthique et par principe, nous pourrons déterminer qu’il n’aura pas la priorité. Mais j’accepte le fait qu’en réalité, nous ignorons comment répondre à la question de la responsabilité qui est très dure à établir ».

« Les pauvres de votre ville passent en premier »

Les participants à la conférence ont également discuté de l’éthique de la décision prise, selon certaines informations, par le Premier ministre Benjamin Netanyahu de refuser de prêter des respirateurs au Royaume-Uni et à l’Espagne.

« Nous avons parlé de la solidarité et du soin à accorder entre les individus », a dit George Yaakov Kohler, modérateur de la conférence. « Et entre les Etats ? Les Etats ont-ils l’obligation éthique de s’aider ? »

Brezis a répondu qu’il lui semblait raisonnable qu’Israël ait refusé de prêter des respirateurs à d’autres pays sans savoir au préalable combien d’Israéliens en auraient finalement besoin.

« Il y a un proverbe juif qui dit : ‘Les pauvres de votre ville passent en premier’. Nous n’avons aucune idée de combien de respirateurs nous allons avoir besoin. Et je suis sûre qu’une fois que nous aurons traversé cela, et que si nous constatons a posteriori que nous pouvons prêter des respirateurs à d’autres pays, alors nous le ferons ».

Brezis a ajouté que les économistes pensaient que la solidarité entre les pays ne survenait que lorsqu’il n’y a qu’une seule puissance hégémonique dans le monde.

« Au 20e siècle, les Etats-Unis étaient hégémoniques et avant, c’était le cas de la Grande-Bretagne avec sa Pax Britannia. Mais depuis 2010, les Etats-Unis ont perdu leur hégémonie et nous assistons à des batailles de pouvoir parmi les pays. Ce qui entraîne des guerres commerciales et ce qui signifie également qu’on peut oublier l’idée d’une éventuelle solidarité ou des comportements éthiques entre les pays », a-t-elle noté.

Hava Tirosh-Samuelson, professeure d’études juives à l’université d’Etat de l’Arizona, pour sa part, a exprimé l’espoir que le coronavirus puisse engendrer un nouvel esprit de solidarité global.

Mark Ronson, à gauche, Anthony Rossomando et Lady Gaga acceptent le prix de la meilleure chanson originale pour « Shallow » et « A star is born » aux Oscars organisés au Dolby Theatre de Los Angeles, le 24 février 2019 (Crédit : Chris Pizzello/Invision/AP)

« Nous pensions dans le passé que la mondialisation résoudrait tous nos problèmes, mais aujourd’hui nous observons ses facettes immondes. Nous réalisons que les ressources sont finalement distribuées au niveau de l’Etat. Et pourtant, je ne vais citer personne d’autre que la chanteuse Lady Gaga qui a récemment accueilli cet adorable festival de la musique citoyenne [qui a recueilli 35 millions de dollars pour financer des achats de matériel médical]. Elle a déclaré que ‘la gentillesse est la devise du nouveau monde’. »

Samuelson a exprimé l’espoir que le monde puisse mettre davantage l’accent sur le soin et le comportement éthique quand sera terminée la crise du coronavirus, et qu’il accorde une attention plus urgente au dérèglement climatique.

« Avant, seuls les profits étaient importants. Je ne veux pas sembler naïve, mais peut-être que maintenant, ce sera différent », a-t-elle dit.

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