Dans la bulle juive de la station thermale Marienbad, – avant la Shoah
Rechercher

Dans la bulle juive de la station thermale Marienbad, – avant la Shoah

Des mémoires décrivent l'apogée de la ville thermale, où les Juifs de toute l'Europe, affluaient pour des soins médicaux, des retrouvailles et de bonnes doses de politique

Des Juifs hongrois en vacances à Marienbad, la station thermale tchèque située près de la frontière avec l'Allemagne. (Domaine public)
Des Juifs hongrois en vacances à Marienbad, la station thermale tchèque située près de la frontière avec l'Allemagne. (Domaine public)

Il y a plus d’un siècle, les médecins juifs prescrivaient à leurs patients des « promenades solitaires dans la forêt » et de l’eau de source bohémienne. Marienbad, l’une des trois villes thermales tchèques, où les Juifs affluent de façon saisonnière, était prête à faire face à l’assaut de touristes parlant principalement le yiddish.

Entourée de dizaines de sources à haute teneur en minéraux, Marienbad était le lieu où les grands érudits de la Torah, venus de Pologne, côtoyaient le roi Edward VII de Grande-Bretagne et Sigmund Freud. Parsemée de fontaines, de promenades et de salles de réunion élaborées, la ville était parfaite pour les conventions et les conférences.

« À Marienbad, ils se mêlaient tous ensemble et les Rabbanim essayaient d’influencer le public d’une manière juive et positive, sans le contrarier », écrit David Leitner, auteur de Marienbad & Beyond, un livre sur le rôle de sa famille dans l’apogée juive de la station thermale.

Avant la Shoah, la famille hassidique de Leitner exploitait l’hôtel David Leitner National, fondé par l’arrière-grand-père de l’auteur. Accueillant aussi bien des célébrités que des travailleurs, le personnel de l’hôtel était informé des événements mondiaux par les acteurs eux-mêmes, a expliqué M. Leitner, qui vit à Manchester, en Angleterre.

Entrée de l’Hôtel National appartenant à la famille Leitner de Marienbad. Le rebbe de Vishnitz est représenté quittant l’hôtel avec des disciples. (Crédit : David Leitner)

Par exemple, lorsque la reine Wilhemina des Pays-Bas visita Marienbad, elle vit des milliers de personnes accueillir le rabbin Tzvi Hirsch Spira à la gare. Demandant à rencontrer le légendaire érudit, la reine avait l’intention de parler à Spira – connu sous le nom de Rabbi Muncaj – de son incapacité à donner naissance à un héritier.

Après avoir prononcé quelques bénédictions au cours de leur rencontre, le Rabbi Muncaj a assuré à la reine que sa lignée se poursuivrait. Quelques mois plus tard, la reine était enceinte de la princesse Juliana, héritière du trône. (Des années plus tard, alors que l’Allemagne nazie s’empare de l’Europe, la reine Wilhemina intervient pour aider 80 rabbins éminents à obtenir des visas d’entrée aux Pays-Bas).

Une scène pour la politique

Connu en tchèque sous le nom de Mariánské Lázně, Marienbad a ouvert son premier centre de soins – « La Boule d’or » – à la fin du 18e siècle.

Le Gerrer Rebbe – ou ‘Imrei Emes’ – et ses disciples à Marienbad, 1920. (Domaine public)

En 1820, les Juifs sont autorisés à s’installer à Marienbad, qu’ils avaient déjà fréquenté pour des soins. La communauté construit une synagogue et gère de nombreuses institutions, comme l’illustrent les dizaines de photos compilées par Leitner pour son livre.

Bien que Marienbad n’ait jamais été exclusivement juive, les trois grandes villes thermales de Bohème – Marienbad, Carlsbad et Franzensbad – étaient souvent appelées « villes juives ». Les communautés juives de Vienne, Prague et Berlin ont contribué à financer un hôpital local à Marienbad, ce qui a permis aux pauvres d’accéder aux sources.

L’auteur David Leitner (Autorisation)

À l’Hôtel National, la nourriture casher et l’eau courante, dans chaque chambre, étaient la norme. L’entrée était flanquée de panneaux, indiquant les différentes commodités, notamment un ascenseur pour les étages supérieurs et le chauffage central.

Les installations religieuses de l’hôtel comprenaient un bain rituel connu sous le nom de ‘mikveh’ et une synagogue dont le plafond était peint en bleu foncé. Dans le hall d’entrée, on pouvait voir une affiche avec les images de 50 grands érudits de la Torah qui ont fréquenté l’établissement.

Selon M. Leitner, l’aspect le plus important du travail de sa famille était « de rencontrer personnellement et de répondre aux différents besoins du large éventail de Gedolim [grands érudits], d’apprendre d’eux, de leur éthique et de leur personnalité. Cela permettait à chacun de tirer parti de ces leçons et d’approfondir sa propre Yiddishkeit », écrit l’auteur.

Une section du livre de Kurt Leitner est consacrée aux souvenirs du troisième Congrès mondial juif, ou « Grande Knesset » du mouvement orthodoxe, organisé par Agudas Yisroel en 1937.

Kurt Leitner – le père de l’auteur – était le secrétaire de l’organisation, chargé de communiquer avec les 5 000 délégués logés dans des hôtels de la ville, dont le sien.

Le congrès de 1937 d’Agudas Yisroel, à Marienbad (Crédit : David Leitner)

La principale résolution du Congrès était claire en ce qui concerne le sionisme : « Un État juif non fondé sur les principes de la Torah est un déni de l’origine juive, s’oppose à l’identité et à la véritable stature de notre peuple, et sape les bases de l’existence de notre peuple. »

Il s’agit du dernier congrès organisé par le judaïsme orthodoxe avant la Shoah.

« Ils se sont tous mélangés »

Le glas de la Marienbad juive a sonné avec la Nuit de Cristal en 1938. La synagogue et le cimetière ont été détruits, et la plupart des membres de la communauté ont fui vers Prague. Le journal local se vantait d’une « ville sans juifs » peu après.

Kurt Leitner, a été secrétaire de la Fédération des Juifs tchèques pendant l’occupation nazie. Selon David Leitner, son père a contribué à la publication d’un document fondamental, « La persécution des Juifs en Slovaquie nazie », qui a permis d’alerter le monde sur les étapes du génocide en cours.

Le rebbe de Belz et ses fidèles à Marienbad, en 1920. (Domaine public)

Après la Shoah, il y a eu une modeste résurgence de la vie juive à Marienbad. Toutefois, en 1972, les principales institutions juives ont fermé leurs portes, par manque de financement et de participation. Depuis lors, la principale source de vie juive est le flux de touristes israéliens de passage à Prague.

« La clientèle juive de Marienbad a disparu et on aimerait beaucoup qu’elle revienne, pour des raisons économiques », a déclaré Leitner au Times of Israel. « Beaucoup de Russes et d’Allemands visitent encore cette ville unique et je crois savoir que les Allemands y achètent des appartements de vacances. »

Au carrefour entre l’est et l’ouest, Marienbad était l’endroit où Franz Kafka pouvait rejoindre le rebbe Belzer pour une promenade en forêt. Bien que Marienbad ne soit plus une destination juive, Leitner a visité la ville à plusieurs reprises et dit s’y être amusé.

« Marienbad n’est pas corrompu par les divertissements modernes », a déclaré Leitner. « Il n’y a pas d’affiches pornographiques affichées et c’est donc un endroit très « moralement » propre pour des vacances naturelles. »

Carte postale commémorant la visite du roi d’Angleterre Edward VII à Marienbad. (Domaine public)

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...