Dans le nord-ouest de la Syrie, on s’éclaire à l’électricité turque
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Dans le nord-ouest de la Syrie, on s’éclaire à l’électricité turque

Créée en 2014, Green Energy a commencé en mai à fournir aux habitants l'électricité acheminée de Turquie, qui a installé de son côté de la frontière une station de transfert

Un employé d'une compagnie d'électricité syrienne dans les principales installations de distribution d'électricité dans la ville d'Idlib, au nord-ouest, tenue par les rebelles, le 6 juin 2021. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)
Un employé d'une compagnie d'électricité syrienne dans les principales installations de distribution d'électricité dans la ville d'Idlib, au nord-ouest, tenue par les rebelles, le 6 juin 2021. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Dans sa pâtisserie d’Idleb, Abou Imad aligne les gâteaux dans ses vitrines, sans craindre une coupure de courant qui viendrait éteindre ses réfrigérateurs: une compagnie alimente désormais le nord-ouest de la Syrie depuis la Turquie voisine.

Cette nouvelle donne illustre une fois encore l’influence dont jouit Ankara dans le nord de la Syrie, où les habitants utilisent au quotidien des puces téléphoniques turques et peuvent payer leurs transactions avec la livre turque.

C’est aussi un soulagement pour la population de la région d’Idleb, dominée par des jihadistes et des rebelles, où la guerre a détruit depuis 2011 une grande partie du réseau électrique.

Les habitants dépendent de groupes électrogènes privés coûteux qui alimentent leur quartier et dont l’efficacité est limitée, avec seulement quelques heures d’électricité par jour. Certains ont aussi installé un générateur à leur domicile ou des panneaux solaires sur le toit.

« L’électricité, c’est le nerf de mon commerce: sans elle, je ne peux pas travailler », confie Abou Imad, 31 ans, entre deux clients venus acheter une glace dans sa boutique, sur une place animée de la ville d’Idleb.

Lorsqu’il dépendait du générateur de son quartier, il devait éteindre ses réfrigérateurs et limiter sa production pour éviter le gaspillage.

Désormais, Green Energy – une entreprise syrienne basée dans la province d’Idleb et qui réhabilite les lignes électriques et autres infrastructures – fournit plus de 15 heures de courant quotidien aux commerces, et dix heures aux particuliers.

Le directeur de Green Energy, Osama Abu Zeid, dans son bureau au siège de la société, dans la ville d’Idlib, au nord-ouest, tenue par les rebelles, le 5 juin 2021. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

« Avant on préparait seulement un ou deux types de pâtisseries, mais on a recommencé à diversifier notre production et à remplir les frigidaires, parce qu’on peut les faire fonctionner », se réjouit Abou Imad.

« Entreprise prestataire »

Dans les rues, les employés de Green Energy, vêtus de vestes jaunes frappées de son logo, sont souvent aperçus en train d’installer de nouveaux compteurs.

Créée en 2014, la compagnie a commencé en mai à fournir aux habitants l’électricité acheminée de Turquie. Pour cela, elle a obtenu le feu vert des autorités turques, qui ont installé de leur côté de la frontière une station de transfert, explique le directeur de Green Energy, Oussama Abou Zeid.

Pour le moment, seules les zones densément peuplées sont desservies. A mesure que le réseau sera réhabilité, le service pourra être étendu, juge M. Abou Zeid.

Pour une consommation électrique qui permet de faire fonctionner l’éclairage, un ventilateur et le réfrigérateur, un foyer doit débourser en moyenne de 75 à 100 livres turques par mois – ce qui représente environ un quart d’un bas salaire à Idleb.

L’électricité venue de Turquie permet aussi à certains services publics de fonctionner, « comme les stations d’eau, des établissements de santé, des hôpitaux, mais aussi des boulangeries, des centres de stockage céréaliers », souligne M. Abou Zeid.

La compagnie, qui « prend en charge la réhabilitation du réseau, des lignes moyenne tension et les postes de transformation », n’a pas d’affiliation politique et ne reverse aucun de ses bénéfices à une faction ou un groupe jihadiste, dit-il.

« Bénéfice stratégique »

Outre son déploiement militaire dans le nord de la Syrie, la Turquie a aussi érigé un semblant de protectorat en installant une administration civile et multipliant les investissements dans des secteurs frontaliers comme Azaz, Jarablos, ou encore Afrine.

Dans ces zones, dont certaines ont été conquises lors de son offensive « Bouclier de l’Euphrate » en 2016, on trouve des bureaux de la poste turque, des écoles où sont enseignées la langue turque et des agences de l’opérateur mobile Turk Telekom.

Même si cette présence n’est pas aussi importante à Idleb, des ONG turques ont entamé la construction de véritables cités en blocs de béton près de la frontière, pour remplacer les tentes de fortune des camps de déplacés informels.

Des employés d’une compagnie d’électricité syrienne installent un compteur dans la ville d’Idlib, au nord-ouest du pays, tenue par les rebelles, le 6 juin 2021. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR / AFP)

Environ 15 000 maisonnettes en parpaing, toutes d’une superficie de 24 m2, ont déjà été érigées par l’ONG turque IHH, a annoncé son directeur, cité par l’agence turque Anadolu. A terme l’objectif est de construire 50.000 unités avec l’aide des autres ONG présentes, a-t-il assuré.

Pour Dareen Khalifa, de l’International Crisis Group (ICG), « l’investissement » d’Ankara à Idleb « sur le plan militaire ou financier » vise surtout à empêcher un nouvel afflux de Syrien vers la Turquie, qui accueille déjà environ 3,6 millions de réfugiés.

« La Turquie n’a pas les moyens, économiquement ou politiquement, d’absorber une nouvelle vague de réfugiés », remarque-t-elle.

« Le bénéfice est stratégique », selon elle: « maintenir le statu quo et garder les Syriens à Idleb, de l’autre côté de la frontière. »

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