De la synagogue au foyer : lorsque les Juifs de Berlin et les réfugiés créent des liens
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Reportage'Une bonne action mène à une autre'

De la synagogue au foyer : lorsque les Juifs de Berlin et les réfugiés créent des liens

Lors de la Journée annuelle de la Mitzvah, des membres de la communauté juive se sont portés bénévoles auprès d’enfants vivant dans un foyer allemand, donnant des leçons aux adultes.

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Hannah Dannel, à gauche, et Yael Dinur, à droite, bénévoles au foyer pour réfugiés de  Spandau le 13 novembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Hannah Dannel, à gauche, et Yael Dinur, à droite, bénévoles au foyer pour réfugiés de Spandau le 13 novembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

BERLIN, Allemagne — Ce sont plusieurs membres de la synagogue située dans l’Oranienburger Strasse à Berlin qui jouent avec des dizaines d’enfants au milieu des cris stridents. Les marmots, le visage peint, jouent au ping-pong et s’en donnent à cœur joie.

Plus loin, d’autres bénévoles, portant des maillots verts où l’on peut lire « une bonne action mène à une autre » en allemand et en hébreu, donnent des leçons d’allemand à une table de pique-nique située à l’extérieur de la salle allouée aux enfants, loin du tapage.

Ces membres de la communauté juive de Berlin se sont portés volontaires à l’occasion de la Journée annuelle, dimanche, de la Mitzvah pour les juifs allemands et qui s’est déroulée cette année au foyer pour les réfugiés Spandau de la ville.

Cet événement entre dans le cadre de l’effort livré par la synagogue et d’autres groupes juifs dans le pays de se porter volontaire auprès des migrants et des réfugiés qui sont arrivés en Europe pendant toute l’année.

Les bénévoles espèrent aider les réfugiés et les familiariser avec la communauté juive de façon positive, et ils continuent dans cette mission en dépit de certaines préoccupations au sein de leur propre communauté portant sur les réfugiés et d’un possible retour de flamme de l’extrême-droite allemande.

« Ils devraient se sentir les bienvenus. Nous ne savons pas comment cela continuera mais nous voulons leur donner un bon départ », explique Hannah Dannel de l’organisation-cadre du Conseil Central des Juifs d’Allemagne.

Des membres de la synagogue, aux côtés d’autres Juifs de Berlin, se sont portés volontaires dès l’année dernière, après que les réfugiés ont commencé à arriver en Allemagne en grand nombre.

“La première fois que nous sommes venus ici, tout le monde nous a demandé d’où nous venions. Nous avons répondu que nous étions des Juifs de la synagogue. Les gens ont été complètement choqués”, raconte Yacob Yanai, bénévole, un israélien venu à Berlin pour faire ses études.

Aujourd’hui, dit-il, « ils sont impatients de nous voir. Les enfants ont vraiment créé des liens avec les volontaires ».

“J’aime bien les jeux, particulièrement la peinture sur le visage, et j’aime bien apprendre à connaître les bénévoles”, dit Alreza, 7 ans, originaire d’Afghanistan, avant de faire peindre sa frimousse d’un masque qui ressemble à celui de Spiderman.

Yacob Yanai, un Israélien vivant à Berlin, bénévole auprès des enfants au foyer pour réfugiés de Spandau, le 13 novembre 2016. (Courtesy)
Yacob Yanai, un Israélien vivant à Berlin, bénévole auprès des enfants au foyer pour réfugiés de Spandau, le 13 novembre 2016. (Courtesy)

Le centre pour les réfugiés de Spandau est situé dans un immeuble à deux étages indéfinissable en face d’un champ ouvert dans le nord-ouest de la ville, à environ une heure de bus du centre.

Un gardien vérifie les cartes d’identités à la porte, et à l’intérieur, quelques résidents sont assis à des tables de pique-nique alignées, remplies de gobelets de cafés vides, dans un espace commun caverneux. Une carte sur le mur désigne les ressources offertes par le quartier, les églises, les mosquées, le centre de natation et la bibliothèque.

Le refuge a été établi au mois d’octobre dernier en tant que foyer temporaire pour accueillir des cas d’urgence, mais certains réfugiés y sont restés depuis lors. La plupart des résidents sont irakiens, iraniens, afghans et syriens, même si les Syriens bénéficient en règle générale plus facilement du statut de réfugié et qu’un grand nombre d’entre eux ont quitté le foyer de Spandau pour de meilleurs logements, explique Frank Rehnen, un Allemand employé au centre.

Les familles qui restent n’ont que peu de choses à faire dans leur quotidien.

“Rester là, dans cet endroit, en permanence est simplement horrible pour un enfant”, s’exclame Yanai.

Les bénévoles ont pour objectif de s’amuser avec les petits et de leur présenter le peuple juif et Israël, commente Yael Dinur, Israélienne qui a déménagé à Berlin pour travailler auprès de l’Organisation Sioniste Mondiale.

“Les enfants n’ont pas encore entendu parler d’antisémitisme”, a ajouté Dinur. « Et c’est peut-être la première fois qu’ils entendent parler d’Israël ».

Les bénévoles veulent également faire changer le point de vue sur les Juifs des adultes du foyer.

“Un grand nombre de ces réfugiés a grandi dans des lieux où ils ont appris à haïr et à craindre les Juifs. Tout ce que je peux faire, c’est leur montrer, l’un après l’autre, que les Juifs sont de bonnes personnes », explique Michael Grant, un membre de la synagogue originaire du Royaume-Uni.

Grant passe sa journée au centre à enseigner l’Allemand à deux réfugiés venus d’Iran. Il est venu au foyer en portant sa kippa et habillé d’un maillot aux couleurs de la Journée de la Mitzvah, faisant le tour de la pièce commune pour tenter de recruter des élèves pour le “Cafe Deutsch,” de la synagogue, où des bénévoles donnent des cours d’allemand aux nouveaux arrivants.

C’est la quatrième fois que Grant se porte volontaire au foyer et il n’a jamais vécu de mauvaise expérience, raconte-t-il. Lorsqu’il est arrivé pour la Journée annuelle de la Mitzvah portant le maillot de la synagogue et sa kippa, l’un des résidents est venu vers lui pour le remercier du travail fourni par la synagogue, indique-t-il.

La majorité des réfugiés ne rencontre pas de Juifs en Allemagne parce que la communauté est très petite, explique Grant tout en relisant lentement une fiche comportant des nom d’animaux aux côtés d’un migrant iranien nommé Saeid et arrivé au centre trois semaines auparavant. La plupart des résidents du foyer ne connaissent pas encore l’Allemand, la barrière de la langue reste par conséquent significative.

Saeid, qui porte un pantalon de survêtement, un maillot en jean et une paire de baskets noires, jette de constants coups d’œil à l’application Google translate sur son téléphone pour vérifier l’orthographe et la bonne compréhension des mots.

Certains membres de la communauté juive sont toutefois moins enthousiastes sur le travail effectué auprès des migrants que d’autres.

“Ils veulent envoyer des vêtements ou autres, mais ils ne veulent pas y aller avec leurs enfants”, a expliqué Dannel.

Il y a eu plusieurs attentats terroristes perpétrés par les demandeurs d’asile en Allemagne, et les inquiétudes au sein de la communauté juive allemande relatives à l’éventuel antisémitisme des réfugiés sont réelles.

Une autre préoccupation des bénévoles est l’extrême-droite allemande. Des néo-nazis ont fait circuler une liste des sites juifs de Berlin lors de l’anniversaire de la Nuit de Cristal la semaine dernière, et les leaders juifs allemands ont critiqué la montée du parti politique d’extrême-droite de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Les organisateurs ont pourtant fait imprimer des tee-shirts pour fêter la Journée de la Mitzvah afin que les bénévoles puissent le porter, ainsi que des flyers et des stickers.

“Les Nazis ne savent pas ce qu’est une mitzvah,” explique Dannel.

Des objets d'art et d'artisanat durant la Journée de la  Mitzvah au foyer pour réfugiés de Spandau. L'une des cartes affiche : "Une bonne action mène à l'autre".  13 Novembre  2016. (Courtesy)
Des objets d’art et d’artisanat durant la Journée de la Mitzvah au foyer pour réfugiés de Spandau. L’une des cartes affiche : « Une bonne action mène à l’autre ». 13 Novembre 2016. (Courtesy)

Les activités de la Journée de la Mitzvah sont une manière positive pour la communauté juive de pouvoir s’affirmer publiquement en Allemagne, dit Dinur. De nombreux Allemands déclarent que la population juive du pays dissimule son identité, ajoute-t-elle.

« Lorsque vous marchez dans la rue à Berlin, vous ne voyez personne porter la kippa. Les gens ont peur de l’antisémitisme », explique Dinur. « Cela a une signification forte pour nous, en tant que Juifs, de travailler avec les réfugiés. C’est également important pour nous de ne pas cacher le fait que nous sommes Juifs », poursuit-elle.

Les membres de la synagogue, ainsi que plusieurs volontaires de la branche berlinoise du mouvement de jeunes israéliens Hashomer Hatzair et d’autres habitants juifs de Berlin, ont passé quelques heures aux côtés des enfants, avant que les parents ne viennent les rechercher dans la pièce. Des parents heureux que des gens viennent s’occuper de leurs enfants, déclare Dannel, le quotidien étant ennuyeux pour les enfants au sein du foyer.

La synagogue de la Oranienburger Strasse, synagogue traditionnelle située dans le quartier Mitte de la ville, avait également consacré sa Journée de la Mitzvah en 2015 au travail avec les réfugiés, et a travaillé à leurs côtés depuis lors. Les volontaires de la synagogue se rendent ainsi au centre une fois par mois.

Les efforts ont vite payé, explique Dannel.

Lorsqu’ils sont arrivés la première fois, nous avons dit : “C’est l’Allemagne, ce sont les règles, nous tentons de vivre ensemble”, raconte Yanai. “Et certains d’entre eux ont véritablement changé leurs perspectives”.

Après la Journée de la Mitzvah l’année dernière, un syrien rencontré là-bas est venu à la synagogue pour l’houmous. Il ne parvenait pas à croire qu’il pouvait se trouver dans une synagogue avec des Juifs trois mois après avoir quitté la Syrie, raconte Dannel.

La Journée de la Mitzvah est un événement annuel international, axée sur le bénévolat. Cette initiative juive, établie au Royaume-Uni en 2005, a pour objectif de soutenir les autorités locales et de construire des relations interconfessionnelles. L’année dernière, ce sont 40 000 personnes qui y ont participé dans 21 pays.

Le Conseil Central des Juifs d’Allemagne a organisé sa première journée de la Mitzvah en 2013. Cette année, 105 projets ont été menés à travers tout le pays, indique Dannel dont 10 à 15 programmes à destination des réfugiés.

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