De plus en plus d’Israéliens se mettent à l’arabe
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De plus en plus d’Israéliens se mettent à l’arabe

Les enseignants et les écoles de langues observent une hausse du nombre de résidents qui étudient l'arabe; et l'angle d'apprentissage diffère d'un enseignant à l'autre

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Anwar Ben-Badis, linguiste et professeur d'arabe, donne un cours dans le quartier de Katamon, à Jérusalem. (Crédit : Anwar Ben-Badis)
Anwar Ben-Badis, linguiste et professeur d'arabe, donne un cours dans le quartier de Katamon, à Jérusalem. (Crédit : Anwar Ben-Badis)

Depuis 20 ans que le linguiste Anwar Ben-Badis enseigne l’arabe, il a entendu toutes les raisons possibles et imaginables qui expliquent pourquoi les Juifs israéliens choisissent d’apprendre sa langue maternelle.

Il y a les libéraux et les gauchistes, qui espèrent la paix et voient en cet apprentissage un moyen de combler les disparités.

Ils y a les droitistes et les résidents d’implantations ; l’un d’eux a fini par quitter la Cisjordanie pour s’installer dans les lignes de 1967.

Même le président Reuven Rivlin a étudié avec Ben-Badis, tout comme le député Benny Begin.

Ses élèves sont généralement des hiérosolymitains, qui, en tant que résidents d’une ville à la fois cosmopolite et divisée, rencontrent leurs voisins arabes au supermarché, au centre commercial, au cinéma, et veulent pouvoir dire « excusez-moi » en arabe (aläafw) ou « je ne parle pas bien l’arabe » (anaa ataHaddath faqaT qaliil min aläarabiyya).

Peut-être veulent-ils aussi savoir ce que clame l’imam depuis le minaret, à 4 heures du matin.

Ses élèves ; ils sont environ 300 chaque année, étudient à raison de trois heures par semaine, en plus des devoirs, et espèrent parvenir à un niveau d’arabe courant.

Anwar Ben-Badis, durant ses cours du mercredi, au Jerusalem’s Islamic Museum of Art (Crédit :Jessica Steinberg/Times of Israel)

« C’est important pour moi de les aider à comprendre que c’est tout à fait acceptable d’apprendre l’arabe, même si c’est la langue de l’ennemi », a explique Ben-Badis.

« J’essaye de faire en sorte que l’étudiant israélien se détache de l’idée que c’est la langue de l’ennemi, mais que c’est la langue qui leur permet de communiquer avec moi. Ça ne coule pas de source pour eux. »

En réalité, apprendre les rudiments d’arabe est assez tendance, notamment auprès des jeunes adultes qui ont du temps libre, et qui pensent que quand votre voisin parle une autre langue, c’est important de savoir ce qu’il dit.

La mairie de Jérusalem propose des cours de langue chaque année, pour apprendre l’arabe et l’hébreu, mais aussi l’espagnol, l’italien et le yiddish. La demande pour les cours d’italien n’est pas énorme, précise Hagit van der Hoven, qui supervise le département de la formation continue, mais les classes d’arabe sont toujours pleines.

Cette année, la mairie a ouvert les cours d’arabe à ses employés. « Nous nous sommes dit que c’était la bonne chose à faire », a expliqué van der Hoven. « À Jérusalem, nous vivons en communauté, et nous en avons besoin. »

Le bien-nommé Ishmael Ben-Israel, qui souhaite que l’arabe soit enseigné comme une culture, sans connotation militaire. (Autorisation ; Ishmael Ben-Israel)

À Tel Aviv, Ishmael Ben Israel, le linguiste et cofondateur de A.M.A.L. (L’Arabe courant pour tous) – une organisation à but non-lucratif qui mandate des étudiants d’université palestiniens dans les écoles primaires de Tel Aviv et des environs, pour qu’ils soient les ambassadeurs de la culture arabe – est également le PDG de LingoLearn, une plate-forme de formation linguistique en ligne. Il a des centaines, peut-être des milliers d’élèves qui étudient actuellement l’arabe, a déclaré Ben Israel, que les parents « hippie » ont nommé d’après le fils aîné d’Abraham, un prophète et patriarche de l’islam.

Ariel Olmert, le fils de l’ancien Premier ministre Ehud Olmert, a fondé Ha-ambatia (La Baignoire). C’est une école de langue privée, qui a des filiales à Tel Aviv et à Haifa. En ajoutant l’arabe aux cours de français il y a 4 ans, l’école compte désormais 400 élèves en cours d’arabe. L’école conçoit ses propres ressources éducatives, et œuvre pour faire de l’acquisition linguistique une entreprise vivante et vibrante.

« La raison pour laquelle les Juifs ne parlent pas arabe est compliquée », analyse Olmert. « Notre idée, c’était que nous devions le faire avec joie, pas parce qu’il fallait le faire, ou parce que c’était la bonne chose à faire. »

Ben Israel pense que l’intérêt grandissant pour la série télévisée « Fauda », sur une unité secrète de l’armée, infiltrée dans les territoires Palestiniens, y est pour beaucoup. Tous les agents secrets parlent arabe couramment, et les dialogues en arabe sont nombreux dans la série.

« ‘Fauda’ a joué un grand rôle, [cette série] a fait le buzz », explique Ben Israel. « Parler arabe est devenu cool, les jeunes voient ces agents infiltrés chanter en arabe, et ils veulent les imiter. »

Une bonne partie des dialogues de ‘Fauda’ est en arabe, et la série a annoncé le lancement de la deuxième saison avec des panneaux en arabe à travers le pays. (Autorisation : ‘Fauda’)

Ce n’était pas le cas quand il était enfant. Ben Israel, aujourd’hui âgé de 38 ans, a appris l’arabe au lycée avec une soldate. Cela lui semblait raisonnable à l’époque, mais il a plus tard mis le doigt sur l’illogisme de la chose.

« Les connotations militaires de l’apprentissage de l’arabe ne sont pas normales », dit-il.

Il veut étudier l’arabe pour aider les jeunes israéliens à penser à une société civile partagée, et à percevoir l’arabe comme une langue de paix, et non pas comme une langue de guerre.

Et il en va de même pour les enseignants qu’il recrute, qui sont arabophones de naissance.

Amal Gaoui, une étudiante à l’université de Tel Aviv qui enseigne l’arabe à l’école primaire Gavrieli de Tel Aviv, apprécie se fait que ses élèves de CM1 n’ont aucune idée préconçue.

Enfin, pour la plupart. Quand elle leur a enseigné le terme « Allahu Akbar », qui signifie « Dieu est grand », et qui est souvent associé aux attentats terroristes, les étudiants se sont regardés et ont rigolé, raconté Gaoui. « Ils ont dit : c’est ce que dit le Hamas. »

Cette leçon s’est transformée en une leçon sur les gens bons et mauvais. « Il ne s’agit pas uniquement d’apprendre des mots », dit-elle, « mais de comprendre pourquoi nous apprenons cette langue. »

Ben Israel emploie souvent des femmes arabes en télétravail, pour sa plate-forme de formation en ligne.

« Elles gagnent leur vie, et maintenant, elles ont des liens avec les Juifs », dit-il. « Dans les écoles, c’est la première fois, pour l’écrasante majorité des élèves, qu’ils tissent une relation significative avec les Arabes. »

Lee Gancman est un immigrant canadien qui enseigne l’arabe à un petit groupe d’adultes dans l’école de langues qu’il a ouvert, Damascus Gate. Gancman a appris l’arabe à l’université, puis a suivi des formations en Jordanie et à Damas, avant de prendre la direction d’Israël.

Ses étudiants sont des Juifs hyérosolomitains, qui veulent pouvoir converser avec des forains du marché de Mahane Yehouda, ou parler de la pluie et du beau temps avec leur boucher.

Lee Gancman (à gauche) de Damascus Gate, propose des cours particuliers d’arabe.(Autorisation)

Quand Gancman a fait sa propre publicité, sur le groupe Facebook Secret Jerusalem, connu pour ses publications diverses et variées, depuis le meilleur endroit pour trouver du bacon à Jérusalem, jusqu’à des avis de recherche des propriétaires d’un chien errant, il s’est retrouvé avec de nombreux commentaires sur les raisons d’apprendre l’arabe.

« Vous seriez surpris de voir [qui sont] les étudiants », dit-il.

Ce sont des élèves pratiquants, qui entrent souvent en contact avec des arabophones, généralement dans la Vieille Ville, explique Gancman. « Les élèves laïcs disent : ‘je ne sais pas où trouver des arabes’. »

Qui est ton enseignant ?

L’une des questions importantes de l’apprentissage de la langue arabe se pose sur le choix de celui qui enseignera ce sujet lourd de sens et sensible aux Juifs israéliens.

Les profs d’arabe de la mairie de Jérusalem sont des enseignants juifs diplômés, qui enseignent depuis des années, a indiqué van der Hoven.

Quand les élèves potentiels d’Olmert, à Ha-ambatia, s’interrogent sur l’identité des profs d’arabe, il leur dit : « nos enseignants sont arabophones de naissance. Ce n’est pas une question de race. »

Près de la moitié des étudiants de Ha-ambatia sont issus de familles qui parlaient arabe, et ils souhaitent renouer avec leurs racines, explique Olmert.

Parallèlement, 20 % de la population d’Israël parle arabe, et le manuel d’apprentissage d’arabe le plus vendu a été écrit dans les années 60 par un prêtre français, précise-t-il.

« C’est un très bon livre, il est vraiment amoureux de la langue », a-t-il dit. Mais il est rédigé en hébreu phonétique, ce qui cause des difficultés, relève-t-il.

« Apprendre la langue est un cheminement ardu », affirme Olmert, qui en est venu à enseigner la langue à travers l’étude de la littérature française et neuf ans passés à Paris. « Ils y a des problèmes et des paradoxes dans l’apprentissage de l’arabe parlé, ; l’arabe est une langue qui est partout et nulle part à la fois. Nous voulons que nos étudiants soient en mesure de parler, et qu’ils ne se perdent pas dans les règles. »

Ariel Olmert, (au fond à droite), right), est le fondateur de Ha-ambatia, une école de français et d’arabe, à Tel Aviv et à Haifa (Crédit ; Ha-ambatia)

De retour à Jérusalem, Ben-Badis n’a pas peur de parler de la politique derrière l’apprentissage de l’arabe. C’est peut-être le hiérosolymitain qui sommeille en lui qui s’exprime.

Il pense que sa langue maternelle ne devrait être enseignée que par des arabophones de naissance, qui comprenne le personnage israélien.

« Vous n’enseignez pas juste une langue, mais une culture », fait-il remarquer. « Nous sommes dans une région spéciale. Dès lors qu’un Juif israélien décide d’apprendre l’arabe, ce n’est pas qu’une langue, c’est une culture, ce sont des fêtes, un quotidien. Ils n’en ont aucune idée. »

L’arabe est la deuxième langue officielle de l’état juif.

Le linguiste, titulaire d’un doctorat de l’université hébraïque, est également interprète et enseigne l’araméen. Il n’a pas les outils pour appréhender l’étudiant israélien lambda.

Elevé dans le nord par sa mère musulmane et son père arabe chrétien, Ben-Badis s’est dirigé vers Jérusalem pour y faire ses études. C’est dans cette ville que sa mère a grandi, et que sa grand-mère maternelle a étudié, à l’Université hébraïque, quand les cours se déroulaient à Kiryat Moriah.

Il vit dans le quartier de Baka, à un pâté de maisons de la maison de pierre dans laquelle sa grand-mère vivait, sur la rue Ben Yehuda, et qui est maintenant voisine d’un centre du mouvement de jeunesse Bnei Akiva, et de deux écoles publiques juives religieuses.

« Ici, je ne suis pas un touriste. Je suis un enfant du pays. Je connais chaque recoin de cette ville », dit-il.

Il a épousé une Juive américaine qui a grandi en Israël, et son beau-père est un rabbin réformé très engagé dans les initiatives de paix interconfessionnelles. Leur fille de 3 ans parle arabe, hébreu et anglais, et Ben-Badis parle d’elle en disant « 100 % mélange, pas 50/50 ».

« Jérusalem est exactement comme ma fille, avec toutes ses particularités », dit-il. « Nous sommes très attachés à cette ville, parce qu’elle nous ressemble, et donc nous y sommes proches. Je n’ai pas choisi Jérusalem. »

Il enseigne l’arabe avec cette même ferveur, « avec sa vérité », dit-il.

Anwar Ben-Badis, professeur d’arabe,accueille ses élèves avant un cours hebdomadaire.
(Crédit ; Jessica Steinberg/Times of Israel)

Pour la plupart des professeurs d’arabe, travailler avec des Juifs israéliens est un défi, parce qu’il est difficile de faire face à la ‘houtzpa (insolence) typiquement israélienne, notamment durant les périodes sensibles, pendant les guerres ou les vagues d’attentats.

« Les Israéliens n’aiment pas écouter, ils n’aiment pas qu’on leur dise quoi faire, ils pensent qu’ils savent tout sur tout », explique Ben-Badis. « Je les traite comme des élèves. Ce n’est pas facile d’enseigner une langue, c’est assez contraignant. Il faut beaucoup d’investissement, et nous travaillons dur. Mais ici, c’est moi le patron, pas eux. »

Un étudiant, ancien colonel de l’armée, a déclaré à Ben-Badis qu’il avait passé sa vie à donner des ordres à des arabes, et qu’il ne lui semblait pas naturel d’inverser la situation. Parfois, un étudiant demande à Ben-Badis d’écrire quelque chose au tableau, mais il leur dira en hébreu, et sous la forme d’un ordre, et Ben-Badis ne réagit pas.

« Les rapports de force sont différents ici, et c’est comme ça que nous progressons », dit-il. « Je suis qui je suis. Je suis Anwar, et j’utilise ma langue comme une forme de résistance, pour protéger mon identité. »

Quand il parle hébreu, il roule légèrement les ‘r’ et accentue les ‘ayin’, et ce délibérément, afin de donner une composante arabe à la langue juive.

« Je ne cache pas que je suis arabe, je le montre à tout le monde », dit-il.

Il a été une fois agressé, à bord d’un bus Egged, alors qu’il parlait arabe avec son neveu. Quand son frère, medécin à Haifa, s’est rendu dans un hôpital de Gaza pendant la guerre de 2012, Ben-Badis a montré à ses élèves les messages qu’ils s’échangeaient, ce qui donnait lieu à des conversations et à des réactions difficiles.

Un policier israélien a été dépêché dans la classe de Ben-Badis pour vérifier qu’il n’incitait pas à l’insubordination.

Mais cela n’a pas empêché Ben-Badis d’essayer de montrer sa culture au maximum.

Quand ses propres parents étaient plus jeunes, Ben-Badis avait pour habitude d’envoyer ses étudiants passer la nuit chez eux, pour qu’ils pratiquent l’arabe, et qu’ils soient exposés à leur mode de vie. Ils revenaient avec une seule phrase à la bouche : « je n’aurais jamais cru que les Arabes étaient comme ça ».

« La relation entre Israéliens et Arabes dépasse le cadre d’un cours de langue, si l’enseignant est arabe, et qu’il les expose à la culture et aux réalités de la vie », dit-il.

En classe

Mercredi, 13 heures. Cela signifie qu’il est bientôt l’heure du deuxième cours de la journée, au très élégant Jerusalem’s Islamic Art Museum, dans le quartier de Katamon, où Ben-Badis dispense des cours hebdomadaires.

Ses étudiants affluent. Parmi eux, un activiste américain de La Paix maintenant, un ancien professeur d’histoire de l’Art, à l’université de Tel Aviv et un couple dans la vingtaine, qui détonne dans la foule grisonnante. Au cours précédent, un journaliste et un ancien ambassadeur faisaient partie des élèves.

Vers la fin de chaque année, Ben-Badis emmène ses étudiants en visite, dans le cadre de l’apprentissage de la langue. Ils visitent la mosquée d’Al-Aqsa, font une escale dans des bibliothèques arabes de Jérusalem Est, et prennent pas à des iftar en écoutant de la musique soufi, durant le Ramadan.

« Nous ne sommes pas dans un contexte normal, où l’apprentissage d’une langue consiste simplement à communiquer. Ici, c’est totalement différent », explique Ben-Badis.

« C’est la différence entre un étudiant juif qui apprend l’arabe, et un Palestinien de Jérusalem Est qui apprend l’hébreu. Les Juifs peuvent vivre et gagner leur vie sans parler l’arabe, mais l’Arabe a besoin de l’hébreu comme outil pour gagner sa vie. Pour les Juifs, parler l’arabe est un bonus, un privilège, parce qu’il est en position de force. »

Enseigner la langue aux Juifs israéliens, dit-il, n’est pas une question de coexistence ou de paix. En réalité, explique Ben-Badis, il n’utilise plus le terme coexistence.

« Je veux aider les gens, quels qu’ils soient, à mieux me connaitre, moi, Anwar, et ma nation, et ma famille et le peuple qui m’entoure », dit-il.

« Je ne cherche pas à les convaincre de changer, je cherche juste à ouvrir de nouvelles fenêtres, de nouvelles portes. Je ne veux pas être leur ami, je veux leur montrer autre chose au travers de la langue. La langue est un outil. »

Les écoles de langues mentionnées ci-dessus peuvent être contactées en cliquant sur les liens suivants : LingoLearn, Ha-ambatia, Damascus Gate 
Vous pouvez joindre Ben-Badis via le Jerusalem Intercultural Center.
Des programmes d’échanges linguistiques sont également disponibles sur Facebook.

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