Défiant la politique impitoyable, Gantz sacrifie tout – pour la stabilité
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Analyse

Défiant la politique impitoyable, Gantz sacrifie tout – pour la stabilité

Tandis que Lapid continue à manœuvrer malgré l'urgence nationale, Gantz abandonne volontairement sa carrière politique pour s'allier avec Netanyahu pour tenter d'aider la nation

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le chef du parti Kakhol lavan, Benny Gantz, lors d'une conférence de presse à l'hôtel Kfar Maccabiah, à Ramat Gan, le 26 février 2020. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Le chef du parti Kakhol lavan, Benny Gantz, lors d'une conférence de presse à l'hôtel Kfar Maccabiah, à Ramat Gan, le 26 février 2020. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

La volte-face de Benny Gantz, jeudi, a entraîné une vive amertume de la part de ses anciens alliés.

« Benny Gantz a décidé aujourd’hui de faire éclater Kakhol lavan et de ramper vers un gouvernement Netanyahu », s’est indigné Yair Lapid, leader de Yesh Atid qui, au cours de l’année passée, a été le numéro deux de Gantz au sein de Kakhol lavan.

« Nous nous étions présentés ensemble parce que Benny Gantz m’avait affirmé, les yeux dans les yeux, que jamais il n’intégrerait ce mauvais gouvernement. Et je l’ai cru », a-t-il ajouté.

Et Lapid s’est interrogé : Qu’est-ce qui a décidé Gantz à procéder à cette dissolution ?

Parce que « ce qui s’est formé aujourd’hui, ce n’est pas un gouvernement d’unité et ce n’est pas un gouvernement d’urgence. C’est un autre gouvernement Netanyahu. Et Benny Gantz a rendu les armes sans combattre et il a rejoint en rampant vers le gouvernement de Netanyahu, il a rejoint le bloc extrémiste haredim« , a-t-il continué.

Et il a certainement raison en grande partie. Gantz semble être le perdant le plus manifeste dans cette décision de rejoindre Netanyahu.

Gantz a abandonné ses cartes les plus précieuses alors que le combat était à son apogée, que Kakhol lavan avait enfin pris le contrôle de la Knesset, qu’un nouveau président devait être désigné à la tête du Parlement et que Netanyahu, craignant une Knesset défavorable à son encontre, suppliait, pour la toute première fois, pour la mise en place de négociations d’unité sérieuses.

Comme Ofer Shelah, de Yesh Atid, l’a clamé, acerbe, dans la journée de jeudi : « Au moment de vérité, Gantz s’est défait ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset le 26 mars 2020. (Knesset)

Pire : l’alliance Kakhol lavan a éclaté jeudi après-midi alors que Gantz n’avait encore obtenu rien d’autre que de vagues promesses de Netanyahu. Les négociations sur les détails du nouveau gouvernement sont encore en cours et le Likud a même émis un communiqué pour préciser que rien n’était fait.

Et Gantz a scellé toute possibilité future visant à défier Netanyahu dans les urnes. La machine politique qu’il a démantelée était constituée de son parti Hossen LeYisrael et, de manière cruciale, de Yesh Atid de Yair Lapid – une organisation resserrée fortement implantée sur le terrain.

Il a renoncé à son seul levier décisif en faveur de l’avancée de Netanyahu, faire passer des lois qui auraient interdit à un député mis en examen de devenir Premier ministre – ce qui est le cas de Netanyahu.

Et il a rompu la promesse de campagne qui l’avait défini aux yeux des électeurs : chasser Netanyahu du pouvoir.

C’est vrai, Netanyahu promet dorénavant de quitter le poste de Premier ministre dans 18 mois, en septembre 2021, et c’est vrai aussi qu’Aryeh Deri aurait promis de garantir que Netanyahu tiendrait son engagement. Mais personne – et surtout pas Gantz – ne le croit.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) avec le Président de la Knesset, Yuli Edelstein, lors d’une réunion de la faction du Likud à la Knesset, le 30 avril 2019. (Noam Revkin Fenton/Flash90)

Le fait que Gantz est bien conscient qu’il a tout perdu – et même, probablement, qu’il n’occupera jamais le fauteuil de Premier ministre, une perspective qui ne cesse de s’éloigner – est évidente dans sa demande d’être nommé président de la Knesset alors que les pourparlers de coalition sont toujours en cours.

Il tient à obtenir ce poste, un moins bon levier contre Netanyahu, parce qu’il lui permettrait (comme Yuli Edelstein, du Likud, en a fait la démonstration au cours des deux dernières semaines) de perturber les projets législatifs de Netanyahu s’il devait revenir sur ses engagements, notamment en faisant avancer des lois défavorables au Premier ministre.

Ceci dit, Gantz n’est pas totalement convaincu que Netanyahu ne lui mettra pas un coup de poignard dans le dos un jour ou l’autre – par exemple, en profitant de la dissolution de Kakhol lavan pour tenter maintenant d’intégrer un autre acteur dans la coalition, laissant Gantz sur le bord de la route. Et ce, peu importe ce qui arriverait en septembre 2021.

Qu’est-ce qui a pu entraîner Gantz vers une telle capitulation ? Et pourquoi maintenant, alors que Netanyahu paraissait le plus désespéré, et qu’il était pour la toute première fois depuis un an sérieusement désireux de procéder à des pourparlers d’unité suite à la démission d’Edelstein de la Knesset, – la veille seulement ?

La réponse pourrait d’abord être trouvée dans la conduite et les priorités de Yair Lapid pendant la crise du coronavirus.

Yair Lapid (à gauche) et Benny Gantz, chef du parti Kakhol lavan, devant leurs partisans à Tel Aviv, le 20 février 2020. (Tomer Neuberg/FLASH90)

Rien de fondamental n’a changé dans la vision du monde de Gantz. Il reste persuadé que Netanyahu est corrompu, que son influence sur la vie publique israélienne l’est tout autant et qu’il est un homme susceptible de se préoccuper, dans un sens général, du bien public – mais qui choisira toujours ses intérêts personnels, en définitive, si cela s’avère nécessaire pour lui.

Mais, au cours du mois dernier, Gantz a paru être de plus en plus convaincu que son principal partenaire politique, Yair Lapid, ressemblait beaucoup à … Netanyahu.

Alors que la pandémie de coronavirus explosait, Gantz, le soldat solitaire, avait observé Lapid et Netanyahu continuer à manigancer et à manœuvrer. Gantz avait exprimé son horreur et son indignation lors de la fermeture sans précédent par Yuli Edelstein de la Knesset dans le contexte de la pandémie mondiale pour ralentir la prise de contrôle par Kakhol lavan du gouvernement.

Mais Gantz avait également été au premier rang pour assister aux manigances de son propre camp – avec la tentative de la part de Lapid de faire nommer un député de Yesh Atid, Meir Cohen, au poste de président de la Knesset ou celle de la monopolisation des présidences ds commissions afin de garantir le départ du pouvoir de Netanyahu.

Gantz, ancien chef d’Etat-major de l’armée et politicien néophyte – dont le baptême du feu aura été marqué par trois cycles électoraux éprouvants – sait ce que peut être la férocité de la politique. Mais la pandémie de coronavirus semble l’avoir néanmoins secoué.

Comme son entourage l’a expliqué jeudi et comme il l’a également clairement établi son discours inaugural de président de la Knesset, il a semblé véritablement effrayé par le fait que la politique infernale de l’année passée ait pu continuer son train malgré l’urgence publique difficile.

Lorsqu’un homme politique entreprend une initiative inattendue, il est généralement utile d’examiner la manière dont il envisage les options qui lui sont présentées. Et dans le cas de Gantz, c’est un exercice qui est relativement simple.

Benny Gantz arrive au meeting de lancement de campagne de son parti Hossen LeYisrael à Tel Aviv, le 29 janvier 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Gantz a été sous-estimé de manière répétée pendant l’intégralité de sa courte carrière politique. La droite et la gauche avaient ridiculisé son parti Hossen LeYisrael lorsqu’il avait été fondé, fin 2018.

Les deux parties avaient été surprises par la formation de Kakhol lavan, quatre mois plus tard, mais elles avaient trouvé un nouveau sujet de moquerie dans la promesse de rotation au poste de Premier ministre faite à Yair Lapid, une promesse qui avait cimenté l’alliance.

La droite avait été certaine que la bulle Kahol lavan éclaterait dans les urnes lors du scrutin du mois d’avril, puis encore une fois en septembre. Une certitude qui avait disparu lors de la campagne en vue des élections du 2 mars.

Et au moins depuis le 2 mars, cela aura été Lapid qui aura sous-estimé Gantz. Le leader de Yesh Atid aura présumé que Gantz en était venu à jouer le type de politique prédatrice, obstinée, âpre à la victoire à laquelle Netanyahu lui-même se prête – et dont Lapid lui-même s’est également imbibé au contact de l’actuel Premier ministre au fil des années. Lapid pensait également que le comportement calme de Gantz signifiait qu’il se plierait sans intervenir au combat législatif sans précédent et sans relâche visant à faire quitter le pouvoir à Netanyahu une bonne fois pour toutes.

Il y a bien entendu une certaine vérité aux accusations lancées jeudi par Lapid, Nitzan Horowitz du Meretz et d’autres – pour qui Gantz s’est saisi d’un million de « votes anti-Netanyahu » pour entraîner ses électeurs dans un gouvernement placé sous l’autorité de ce dernier.

Pour Gantz, toutefois, la vérité est à la fois plus déterminante et plus simple : Il pense avoir devant lui deux Netanyahu, deux politiciens dont il ne partage pas, en fin de compte, les priorités. L’un d’entre eux, Lapid, n’est pas en capacité de lui apporter une coalition stable au beau milieu d’une crise nationale d’ampleur. L’autre – Netanyahu – le peut.

Le député Kakhol lavan, Yair Lapid, lors d’un événement post-électoral à Tel Aviv, le 3 mars 2020 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Priorités

Il est également dorénavant clair que Gantz estimait que la fenêtre d’opportunité de Kakhol lavan était en train de se fermer rapidement. La Douzième chaîne a rapporté, jeudi, que Kakhol lavan avait réalisé des sondages qui montraient que l’alliance perdrait un quatrième scrutin de manière décisive. Gantz lui-même avait déjà dit qu’il trouvait difficilement supportable la perspective d’une autre élection dans le contexte de la pandémie de COVID-19.

Gantz avait également eu entre les mains un sondage qui montrait que 61% de l’électorat ayant accordé sa préférence, au mois de mars, à Kakhol lavan préférait la formation d’un gouvernement d’unité d’urgence – même sans Lapid – à un gouvernement minoritaire du Likud issu de l’opposition et soutenu par Kakhol lavan – la proposition faite par Lapid, ces derniers jours, qui serait devenue inévitable si Meir Cohen avait été élu président de la Knesset jeudi.

Un responsable de Kakhol lavan, allié de Gantz, a pour sa part déclaré jeudi que « Yair Lapid s’opposait à tout. Il pensait diriger Kakhol lavan et pour des raisons personnelles » – il faut entendre par cela que le leader de Yesh Atid aurait occupé une fonction de responsable de second plan dans un gouvernement unitaire – « il a décidé de dissoudre Kakhol lavan » plutôt que de suivre Gantz dans un gouvernement placé sous l’autorité de Netanyahu.

Les anciens alliés de Gantz l’accusent de trahison. Mais pour Gantz, ce pas vers Netanyahu est un acte de rébellion contre la politique de plus en plus acrimonieuse de Netanyahu et de Lapid.

Comme il l’a écrit sur Twitter jeudi aux environs de minuit, en réponse aux dénonciations de Lapid et de Moshe Kahlon dans un style empreint de retenue : « Yair [Lapid], Bogi [Yaalon], merci d’avoir fait ce chemin avec moi pendant l’année qui vient de s’écouler. A mes yeux, vous serez toujours des patriotes qui aiment leur pays et qui se battent pour lui, où que vous vous trouviez. Finalement, je pense que nous ne devons pas entraîner Israël vers une quatrième élection dans une période si difficile, alors que le pays fait face au coronavirus et à ses retombées. Nous sommes en désaccord sur ce point ».

Benjamin Netanyahu, (à gauche), Reuven Rivlin, (au centre), et Benny Gantz, réunis à Jérusalem le 15 mars 2020. (Kobi Gideon/ GPO)

La rébellion de Gantz contre la conception de la politique de Lapid et de Netanyahu – tout du moins comme il l’appréhende – semble avoir été le moteur de ses choix pour l’avenir à court-terme. Des informations qui ont filtré des pourparlers de coalition en disent beaucoup sur la manière dont Gantz envisage les prochains mois « d’unité » avec Netanyahu. Pour le dire simplement, il prévoit d’entraver et de perturber ce qu’il considère comme les pires élans du Premier ministre et de ses alliés de droite.

Il prévoit de repousser le Premier ministre – qu’il considère toujours comme un criminel – aussi loin que possible des situations moralement à risque – demandant pour Hossen LeYisrael le ministère des Communications, où Netanyahu aurait aidé des magnats qui, en contrepartie, lui auraient offert une couverture positive dans leurs médias.

Il réclame aussi le ministère de la Justice, actuellement occupé par Amir Ohana, fervent allié de Netanyahu, et qui est chargé de la supervision administrative des procureurs de l’Etat dans les affaires de corruption qui accablent le Premier ministre.

Des informations antérieures ont laissé entendre qu’Avi Nissenkorn, plus haut-responsable de Hossen LeYisrael après Gantz, pourrait devenir ministre de la Justice. L’ex-chef d’Etat-major veut également faire remplacer Miri Regev, femme politique provocatrice issue des rangs du Likud, au ministère de la Culture.

Pour résumer, c’est une grande partie de l’agenda le plus véhément de la droite qui sera gelé ou se trouvera infléchi tant que durera le « partenariat » entre Netanyahu et Gantz.

Pas besoin de se demander pourquoi Ayelet Shaked, ex-ministre de la Justice et membre de Yamina, a tweeté furieusement, jeudi matin, lorsque l’information des demandes de Gantz a fuité des pourparlers, que « la remise par le camp de droite du portefeuille de la Justice à la gauche s’apparente à une reddition ».

La droite fête actuellement la sortie de Netanyahu d’un marathon de trois élections en moins d’un an et clame sa victoire. Mais comme cela a été le cas des célébrations prématurées de la droite, le 3 mars, cette dernière pourrait regretter la nouvelle alliance que Gantz a bien l’intention d’imposer à son vainqueur. Gantz, sous-estimé périodique, semble s’être donné pour mission de faire disparaître un grand nombre de sourires de ces visages aujourd’hui satisfaits.

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