Des écoles de New York s’allient pour lutter contre l’enseignement profane
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Des écoles de New York s’allient pour lutter contre l’enseignement profane

Les yeshivot orthodoxes, les écoles catholiques et les établissements privés d'élite s'opposent à une initiative gouvernementale qui encadrerait le contenu de leur enseignement

Un bus scolaire dépose des enfants devant une yeshiva du quartier de South Williamsburg, à Brooklyn, le 9 avril 2019. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images via JTA)
Un bus scolaire dépose des enfants devant une yeshiva du quartier de South Williamsburg, à Brooklyn, le 9 avril 2019. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images via JTA)

NEW YORK (JTA) — Les yeshivot orthodoxes, les écoles catholiques et les établissements privés d’élite de New York se sont alliés pour s’opposer à une initiative gouvernementale qui consisterait à encadrer de manière plus précise le contenu de leur enseignement.

La proposition, une série de lois du département de l’Education, vise à garantir que les écoles privées dispensent un enseignement qui soit au moins aussi bon que l’enseignement dispensé dans les écoles privées. Les écoles estiment que ces lois sont inutiles et menacent leur autonomie.

Les défenseurs de la proposition ont mis en évidence des plaintes de la part de certains anciens élèves des yeshivot orthodoxes qui auraient été mécontents d’avoir reçu une éducation profane sommaire, et que par conséquent, ils ont éprouvé des difficultés à jouir d’une autonomie financière.

La Jewish Telegraphic Agency a consulté des personnes de part et d’autre de ce débat pour tenter de le dégrossir.

Sur quoi portent les propositions de loi ? 

Les lois sont liées à la loi sur l’instruction obligatoire (Compulsory Education Law). Adoptée en 1895, la loi impose aux enfants entre 6 et 16 ans de fréquenter un établissement scolaire. Il y est stipulé que ceux qui fréquentent une école privée doivent recevoir une instruction « au moins substantiellement équivalente à l’instruction dispensée aux enfants du même âge dans les écoles publiques de la ville ou du district de résidence de l’enfant ».

Photo datée du 18 juillet 2018 photo, Pesach Eisen pose devant l’école orthodoxe qu’il a fréquentée étant enfant, dans le quartier de Borough Park, à Brooklyn. Il se plaint que l’enseignement ne lui a pas permis d’avoir le niveau suffisant pour intégrer le monde du travail. (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan)

Les régulations proposées visent à encadrer ce en quoi consiste un enseignement « substantiellement équivalent ». Les écoles seront dans l’obligation d’enseigner certaines matières – les mathématiques, l’anglais et les sciences – et de préciser combien d’unités d’enseignement chaque enfant suit. Les régulations prévoient également que les enfants aux compétences linguistiques limitées bénéficient de cours pour améliorer leur anglais. Les écoles privées seraient sujettes à des inspections régulières pour garantir qu’elles se plient aux nouvelles règles.

Les écoles qui, à l’issue d’une inspection, n’auraient pas un résultat satisfaisant, auront l’opportunité de procéder à des changements. S’ils ne le font pas, les parents devront scolariser leurs enfants ailleurs ou risquent d’enfreindre le Compulsory Education Law et risquer ainsi une peine de prison. Les écoles qui ne s’y plient pas perdront leur financement pour les manuels scolaires, les bus scolaires et autres services publics.

Pourquoi ces changements sont-ils envisagés aujourd’hui ?

La proposition fait suite à une plainte déposée en 2015 par 39 anciens élèves d’écoles orthodoxes de la ville. Ils avaient accusé l’école, dans un courrier, de n’avoir pas dispensé d’enseignement profane suffisant, notamment en anglais.Les détracteurs du système des yeshivot affirment que le problème concerne principalement les écoles de garçons, car l’accent est mis sur les études religieuses.

Leur appel a été entendu en novembre dernier par le département de l’Education, qui a mis à jour ses directives sur ce en quoi consiste un enseignement « substantiellement équivalent ».  Ont alors suivi des plaintes de plusieurs groupes et des poursuites judiciaires intentées par trois organisations représentant les yeshivot orthodoxes, les écoles catholiques et les écoles indépendantes dans l’Etat.

Chacun des groupes soutenait que le département de l’Education n’avait pas pris les bonnes mesures pour introduire ces directives. En avril, la Cour suprême du comté d’Albany avait confirmé que le Département devait suivre certaines procédures, notamment laisser un délai de consultation publique.

En mai, le Département a soumis une fois de plus les propositions de loi et déclaré qu’il acceptait les consultations publiques jusqu’au 2 septembre.

Le département a indiqué qu’il s’attendait à ce qu’à l’issue de la période de consultation, les régulations soient soumises, à l’automne, au Board of Regents, qui supervise l’instruction dans l’Etat de New York. C’est lui qui décidera de faire ou non entrer en vigueur ces propositions.

Pourquoi certains luttent contre les régulations ?

Les trois groupes qui ont intenté des poursuites au printemps affirment que les régulations interfèrent avec l’autonomie des établissements scolaires. De nombreuses écoles privées ont demandé aux parents d’élèves d’envoyer des courriers au département de l’Education pour manifester leur opposition aux propositions de loi.

Le rabbin Chaim Dovid Zwiebel est impliqué dans deux organisations qui s’opposent aux propositions de loi : Parents for Educational and Religious Liberty in Schools, qui représentent les yeshivot orthodoxes et le groupe-cadre orthodoxe Agudath Israel of America. On estime à 160 000 le nombres d’élèves scolarisés dans les quelques 450 écoles religieuses de l’Etat, et nombre d’entre elles se verraient dans l’obligation de modifier considérablement leurs programmes scolaires dans le cadre de ces propositions, a-t-il dit.

Le rabbin Chaim Dovid Zweibel, vice-président de l’Agudath Israel of America, s’adresse aux journalistes devant le Manhattan High School for Girls pendant une visite de Betsy DeVos, secrétaire d’Etat à l’Education, le 15 mai 2018. (Crédit : AP/Mark Lennihan)

« L’écrasante majorité des écoles juives de New York devront apporter d’importants changements dans leurs emplois du temps et diminuer l’accent mis sur les études juives, et d’une certaine manière, compromettre la mission pour laquelle ces écoles ont été créées », a-t-il dit au JTA.

Zwiebel estime que si certaines écoles ne dispensent pas d’enseignement profane convenable, cela doit être géré en interne, ou au cas par cas.

« Nous devons travailler sur ces choses et les régler, et le faire école par école plutôt que de créer une nouvelle structure de supervision agressif qui, à ce que je sache, dépasse ce qui existe dans les 50 autres Etats », a-t-il dit.

Parallèlement, la New York State Association of Independent Schools, qui représente 196 écoles privées, estime que les propositions de loi vont à l’encontre de l’autorité dont jouissent ses membres.

L’association, qui est à l’origine de l’un des procès, compte parmi ses membres une dizaine d’écoles juives, tous courants confondus, notamment SAR Academy, Ramaz School, Abraham Joshua Heschel School et Solomon Schechter School of Manhattan.

« Utiliser un conseil scolaire local qui n’a pas d’autorité légale directe sur les écoles non publiques existantes, pour prendre la décision finale quant à la conformité des écoles non publiques avec les lois sur l’éducation du NYS, mine l’indépendance et l’autorité des administrateurs du conseil scolaire indépendant », a déclaré Mark Luria, directeur de l’association, dans un communiqué adressé au JTA.

L’association dispose de son propre système d’accréditation pour approuver les membres de l’école.

Qui soutient les propositions de loi ? 

Le groupe Yaffed (Young Advocates for Fair Education) soutient les propositions de loi. Il est à l’origine de la plainte adressée en 2015 au département de l’Education.

Le fondateru de YAFFED, Naftuli Moster. (Autorisation)

Yafeed a été fondé par des anciens élèves des yeshivot et cherche à y améliorer l’enseignement profane. Son directeur exécutif, Naftuli Moster, a été scolarisé dans les yeshivot hassidiques du quartier de Borough Park, à Brooklyn, et a affirmé qu’en sortant de l’école, il parlait à peine anglais.

« Les [yeshivot] continuent de faire ce qu’elles ont toujours fait, ce qui est, de notre point de vue, de la maltraitance éducative de masse, et privent les enfants d’une instruction, les condamnant à vivre une vie de pauvreté et de dépendance de l’aide du gouvernement », a-t-il dit au JTA.

Un rapport de 2017 de son organisation a affirmé que jusqu’à l’âge de 13 ans, un élève moyen d’une yeshiva hassidique bénéficie, en moyenne, de 6 heures d’enseignement profane par semaine. Passé cet âge, ils ne bénéficient d’aucune étude profane, poursuit le rapport.

Moster estime que les propositions de loi permettraient de réformer un système qui laisse des milliers de jeunes garçons orthodoxes démunis lorsqu’ils doivent intégrer le monde du travail.

« Les hommes qui en sortent ne se sentent pas qualifiés pour quoi que ce soit », dit-il. « A peine capable de parler la langue, [ils] n’ont aucune compétence professionnelle et ne peuvent pas non plus intégrer une université. »

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