Deux films se penchent sur les détails de la vie quotidienne sous les nazis
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Deux films se penchent sur les détails de la vie quotidienne sous les nazis

"Qui écrira notre histoire ?" et "Les Invisibles" cherchent à parler des difficultés du quotidien pendant la Shoah en mettant en lumière la précision omise dans les témoignages

L'actrice Jowita Budnik interprète Rachel Auerbach travaillant dans une cuisine. (Anna Wloch/ photo personnelle)
L'actrice Jowita Budnik interprète Rachel Auerbach travaillant dans une cuisine. (Anna Wloch/ photo personnelle)

NEW YORK — Je n’ai jamais vraiment prêté attention à l’expression « Le peuple élu ». Cela me semblait juste un peu prétentieux. Mon surnom préféré a toujours été le « Peuple du livre ». Cela donne une impression de sérieux, et cela pourrait bien correspondre au genre d’interprétation que vous pourriez trouver – au milieu de notes de bas de pages à rallonge – dans un livre très important.

Je voudrais croire que l’historien juif polonais Emanuel Ringelblum du début du 20e siècle avait ce double sens en tête quand il a imploré ses collègues, eux aussi piégés dans le ghetto de Varsovie, de « tout coucher sur le papier ». Mais comme le montre très bien le remarquable film « Qui écrira notre histoire ? », la légèreté n’était pas exactement sa priorité absolue.

Le groupe de Ringleblum, avec le nom de code « Oyneg Shabes » (Honneur du Chabbat), rassemblait des écrivains, des artistes, des critiques sociales, des économistes, des enseignants, des rabbins, des statisticiens et d’autres qui vivaient (ou ont été amenés) dans le ghetto de Varsovie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ringelblum a compris l’énormité de ce qui se produisait et a eu le sentiment que la meilleure chose à faire était de garder des archives – de véritables archives – et espérait que cela pourrait un jour servir à l’humanité.

« Personne ne l’a chargé de cette mission », a déclaré l’historien Samuel D. Kassow dans ce film captivant, à la fois documentaire mais avec des scènes jouées. Il l’a simplement fait.

Ringelblum travaillait au Comité commun de distribution juive, la dernière infrastructure restante pour l’énorme communauté juive à Varsovie avant et pendant la période du ghetto. Il a pu rassembler une grande quantité d’informations concernant les mouvements du peuple, mais aussi des petites histoires d’expériences individuelles humiliantes qui auraient facilement pu être oubliées. Rassemblées, elles forment le véritable tableau des atrocités nazis et de l’antisémitisme institutionnalisé.

 » Qui écrira notre histoire ? », est un film inhabituel. Il se base sur le livre éponyme de Kassow de 2007, mais la réalisatrice Roberta Grossman (et la productrice Nancy Spielberg, la plus jeune sœur de Steven) propose un mélange d’interviews, d’images historiques et de « scènes » jouées par des acteurs. Ce n’est pas simple de suivre ce type de structure, mais Grossman parvient à maintenir un rythme qui est (et je n’aime pas décrire des films sur la Shoah de cette manière) assez divertissant. Quand Ringelblum compose son équipe, on a l’impression que s’agit du « Ocean’s 11 » de la Shoah.

Les réunions d’Oyneg Shabes étaient quelque chose à mi-chemin entre une réunion classique d’une salle de rédaction et une garde aux urgences. Alors qu’autour d’eux la communauté juive volait en éclats, et ils essayaient de la reformer avec détermination, ayant juste assez de temps pour en conserver une copie. Quand ils avaient fini un écrit, ils allaient à le déposer à une archive. Alors que le groupe se composait de plus de 60 membres, très peu savaient où les documents étaient réellement conservés. (On ne peut pas vous faire dire sous la torture des informations que vous ne connaissez pas).

L’importance de ces documents est évidente. Sans eux, presque tout ce qui a été conservé sur le ghetto de Varsovie provenait des nazis. Des photographes allemands ont pris des photos allemandes. Les films de propagande (inclus dans ce film) présentaient les nazis comme les survivants d’une populace polonaise infestée de Juifs sales, voleurs, sournois et couverts de poux.

Les documents rassemblés pour les archives sont des témoignages directs de la vie sous le joug allemand, et ce sont des témoignages en temps réel.

Ce sont les détails qui m’ont surtout frappés. La photo de femmes forcées de retirer leur sous-vêtements pour les utiliser comme des chiffons afin de nettoyer la rue, avant de leur demander de les remettre dans un froid glacial est un élément qui ne peut que provenir d’un témoin direct. C’est le genre de choses qui, au fil du temps, pourrait disparaître dans une phrase plus générale du type (« ils étaient très durs avec nous ») prononcée par quelqu’un qui essayerait d’oublier. Il était également choquant de découvrir les réactions écrites aux premières informations de meurtres en masse qui se produisaient dans des camps eh dehors de la ville.

On éprouve aussi une véritable émotion brute, que l’on pourrait peut-être comparer à une sorte de hoquet dans le récit général, comme celui de la colère juive contre la police juive qui faisait appliquer les règles allemandes, même avec un pistolet braqué sur la tête. Dans ce film, les séquences montrant des scènes de déportation de masse déferlent avec violence ; c’est la version des années 1940 de « blogging en direct », la vision du cameraman au milieu d’un cauchemar.

Il y a aussi des moments de réflexion, même de poésie. « C’est comme un film d’Hollywood, on ne voit que des étoiles », a dit un journaliste en référence aux brassards d’Etoile de David que les Juifs étaient forcés de porter.

Rachel Auerbarch, qui allait ensuite occuper une position clef à Yad Vashem, était l’une des atouts de Ringelblum. Elle travaillait dans la cuisine du ghetto, où des dilemmes du genre « faut-il nourrir une personne affamée pour qu’elle puisse survivre ou faut-il partager les maigres portions en 10 personnes pour garder en vie des gens une demie-journée ? » étaient courants.

La dimension de témoignage directe des archives fait apparaitre comme évident le fait que, à moins de l’avoir vécu, vous ne pourriez pas imaginer tout cela. En guise d’exemple, on peut citer le fait que Ringleblum a eu la chance de vivre dans la zone qui a fini par devenir le ghetto. Il n’a donc pas eu à se déplacer – et il a pu utiliser sa résidence comme une base. Les gens qui venaient d’autres endroits de la ville, ou de la campagne, n’avaient souvent pas assez de temps pour rassembler leurs objets de valeur. Sans rien à vendre pour obtenir de la nourriture, ils étaient souvent les premiers à mourir.

L’actrice Jowita Budnik interprète Rachel Auerbach travaillant dans une cuisine. (Anna Wloch/ photo personnelle)

Le fait même que ce film existe tient du miracle. A l’exception de trois personnes, tous les membres de l’Oyneg Shabes ont été tués, et seulement deux savaient où se trouvaient les documents. La première cachette a été retrouvée dans les décombres de Varsovie juste après la guerre. La deuxième dans les années 1950.

Il y a encore une troisième cachette non découverte là-bas. On pense qu’elle se situe sous l’ambassade chinoise. On pourrait penser que le gouvernement polonais allait trouver une solution logistique pour mettre la main dessus, tout particulièrement si l’on considère que le film se termine avec un message notant que seulement trois collections de documents de la Pologne sont dans la collection de la Mémoire du monde de l’UNESCO : la musique de Chopin, le travail scientifique de Copernic et les Archives d’Oyneg Shabes.

De manière assez intéressante, le même mois de la sortie américaine de « Qui écrira notre histoire ? » (et aussi au Quad Cinemas de New York), un autre film va sortir avec des thématiques et une technique similaires. « Les Invisibles » de Claus Räfle se déplace de Varsovie à Berlin, pour montrer les détails quotidiens dans les vies de quatre personnes qui se sont cachées pendant toute la durée de la guerre.

C’est un autre exemple de la facilité avec laquelle des individus sont anéantis par des forces extérieures. Il y a beaucoup d’Allemands qui veulent aider leurs voisins juifs, mais chacun à son point de rupture pour les risques qu’il est prêt à prendre.

Une scène du film « Les Invisibles » de Claus Räfle. (Photo personnelle)

Un Juif intelligent a utilisé une liste d’appartements connus pour leurs chambres supplémentaires, prévues pour héberger les jeunes hommes sur le point d’être « appelés ». Il errait de maison en maison, jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose de plus sécurisé. En parallèle, une femme à l’abri pouvait rester aussi longtemps que possible, jusqu’à ce que son hôte soit découvert par l’agence qui attribuait les chambres à ceux qui avaient été bombardés. Après quoi, elle finit comme domestique chez un nazi, sans jamais vraiment savoir s’il connaissait sa véritable identité.

Malheureusement, il manque au filme de Räfle l’attention qu’on trouve dans celui de Grossman, (mis à part le fait qu’il est extrêmement répétitif), mais il est plus intéressant, notamment lorsqu’il est question de sa précision sur la façon de survire à la guerre, dans la ville proclamée Judenrein par Joseph Goebbels.

Une scène du film « Les Invisibles », de Claus Räfle. (Autorisation)

L’une des femmes, Hanni Levy, avait trouvé des abris là ou elle pouvait, mais la plupart du temps, cela ressemble à une plaisanterie. Elle a juste… erré. Pendant des mois, les cheveux teints en blonds, sans étoile jaune, elle déambulait dans les rues de Berlin, entrant dans les cinémas, les parcs, tête baissés, sans jamais perdre espoir.

Levi est toujours en vie. Elle a 94 ans et vit en Allemagne. En ce qui la concerne, l’espoir et la  chance auront suffit. Ni « Les Invisibles » ni « Qui écrira notre histoire ? » ne sont assez naïfs pour suggérer que tout le monde aura eu droit à un tel miracle.

« Qui écrira notre histoire ? » est disponible sur grand écran en Amérique du nord, en Europe et en Israël depuis le 18 janvier. 

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