Devine qui vient dîner, en Allemagne
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La plupart des invités ne se connaissaient pas ; certains des Allemands non juifs n’avaient jamais rencontré de juifs allemands avant

Devine qui vient dîner, en Allemagne

Le documentaire “Allemands & Juifs”, réalisé par deux amies d’origines différentes, explore, lors d'un dîner, comment l’Holocauste continue de façonner la vie allemande

Le dîner à Berlin de "Allemands & Juifs" (Crédit : First Run Features)
Le dîner à Berlin de "Allemands & Juifs" (Crédit : First Run Features)

En 2009, Tal Recanati s’est rendue en Allemagne pour la première fois. Elle y a été à de nombreuses reprises depuis.

Fille d’une mère israélienne et d’un père juif américain qui a passé la plupart de son enfance en Israël, elle avait toujours considéré le pays comme une terre brûlée, un endroit où les juifs n’allaient pas après la Seconde Guerre mondiale. De plus, tous les juifs qui ont fini en Allemagne vivaient aussi « sur des valises faites », prêts à fuir.

Recanati a été par conséquent surprise de découvrir que quelque 200 000 juifs vivent aujourd’hui en Allemagne, et que 15 000 d’entre eux sont Israéliens.

Recanati est rentrée chez elle à New York et a raconté sa découverte à son amie proche, qu’elle connaît depuis trente ans, Janina Quint. Quint a elle aussi été choquée.

Née et élevée à Hambourg, en Allemagne, Quint a tout appris de l’Holocauste pendant son enfance. Mais elle n’avait jamais rencontré de juif et n’avait jamais imaginé qu’ils vivaient parmi les Allemands, après la guerre.

Cet échange a été le point de départ de « Allemands & Juifs », un documentaire auto-financé que Recanati et Quint ont fait ensemble et qui leur a pris cinq ans. Il pose des questions incisives, et a eu des critiques positives du New York Times et d’autres après sa première l’été dernier à New York. Il a également été diffusé à Los Angeles et dans d’autres villes américaines.

Il sera projeté en décembre au Festival du film de Jérusalem.

Quint avait déjà réalisé de courts documentaires pendant les années 1990, mais Recanati n’avait jamais filmé avant. Productrice exécutive sur le projet, elle était déterminée à raconter cette histoire et a appris pendant la réalisation.

Les deux femmes, qui ont une petite cinquantaine d’années, voulaient comprendre comment tant de juifs avaient choisi de vivre en Allemagne aujourd’hui. Le premier intérêt des réalisatrices a été déclenché par le nombre, mais elles savaient qu’il y avait une histoire plus large à découvrir et à transmettre.

« Je savais que nous n’allions pas juste raconter l’histoire d’Allemands et de Juifs. C’était la plus grande histoire de la culture du souvenir, de la réconciliation, et de comment un pays plonge dans son passé, l’accepte, et l’utilise pour améliorer sa société. L’Allemagne a une société civile si forte, et l’Holocauste est toujours rappelé à l’esprit quand le pays envisage des possibilités et fait des choix sur ce qu’il doit faire », a déclaré Recanati au Times of Israël.

Tal Recanati (autorisation)
Tal Recanati (autorisation)

« Je ne pense pas que les gens sachent vraiment combien l’Holocauste occupe une part importante de la politique allemande, qu’il joue un rôle implicite dans la façon dont l’Allemagne veut toujours faire ce qui est juste », a ajouté Quint.

Bien que par nécessité il ne puisse pas se passer de l’Histoire, « Allemands & Juifs » est essentiellement concentré sur le présent et le futur. Le film, principalement tourné à Berlin, ne compte quasiment aucune image d’archives de l’époque nazie.

« Nous voulions porter la discussion vers les deuxièmes et troisièmes générations d’après-guerre, et ne pas rester coincées dans le passé. Les images de l’Holocauste font toujours cesser la conversation, donc nous ne voulions pas les utiliser », a expliqué Quint, qui a réalisé le documentaire.

Le film est ancré par un dîner à Berlin, organisé par les réalisatrices et auquel sont présents des habitants juifs et non juifs qui ont entre 30 et 60 ans. La plupart des invités ne se connaissaient pas auparavant, et certains des Allemands non juifs n’avaient même jamais rencontré de juifs allemands avant. (Ce qui n’est pas si surprenant étant donné que les juifs ne représentent que 0,2 % des 80,6 millions d’habitants du pays.)

« C’était l’un des soirs les plus mémorables. C’était une discussion incroyablement vive », a raconté Recanati.

Janina Quint (autorisation)
Janina Quint (autorisation)

Le film revient plusieurs fois sur le dîner et la conversation autour de la table. Les discussions sont centrées sur ce que c’était de grandir en Allemagne dans l’ombre de l’Holocauste pour les invités, les juifs et les Allemands partageant leurs expériences divergentes les uns avec les autres.

Les non juifs parlent de la culpabilité et du fardeau d’être les descendants des auteurs de l’Holocauste, leur fuite conséquente du patriotisme, et leurs impératifs, menés par la culpabilité, de construire une société civile forte. Beaucoup parmi cette génération, y compris la réalisatrice Quint, ne connaissaient même pas l’hymne national, et n’avaient jamais brandi de drapeau allemand.

Les juifs nés en Allemagne racontent ne jamais s’être sentis totalement Allemands, leur sentiment de mystère sur le passé, et les incertitudes sur le futur. Ils n’ont jamais été assez à l’aise pour afficher leur judaïsme. A présent parents d’adolescents, ils sont ébahis par leurs propres enfants, qui se sentent complètement Allemands et portent fièrement des uniformes marqués « Allemagne » pendant des évènements sportifs, y compris les Maccabiades.

Au contraire, les juifs qui ont immigré en Allemagne depuis l’ancienne Union soviétique après la chute du bloc de l’est au début des années 1990 (ces immigrants ont énormément renforcé la population juive de l’Allemagne, qui ne comptait que 27 000 personnes 50 ans après la guerre) ne portent pas le même bagage émotionnel et historique. Pour ces juifs qui ont vécu le communisme, l’Allemagne représentait une opportunité de vivre ouvertement en tant que juifs pour la première fois.

Les Israéliens présents au dîner disent à quel point ils se sentent en sécurité en tant que juifs dans l’Allemagne contemporaine, et ironiquement plus en sécurité que dans l’Etat juif. Il y a de nombreuses raisons pour les Israéliens, dont beaucoup sont de jeunes artistes, musiciens, auteurs et entrepreneurs, de vivre en Allemagne. Une des premières raisons est le coût de la vie significativement plus bas en Allemagne, mis en lumière par les « Manifestations des produits laitiers » il y a quelques années, qui ont appelé les Israéliens à « faire l’alyah vers Berlin ».

Entre les extraits du dîner, le film fournit une histoire chronologique de la relation entre Allemands et juifs d’Allemagne, de la fin de la guerre à aujourd’hui. Des commentaires de nombreux historiens, socio-psychologues, professionnels de musée, pédagogues et dirigeants de fondation mémorielle, les spectateurs apprennent d’abord les principales étapes du chemin du peuple allemand vers la prise de responsabilité pour le mal qui a été déchaîné dans le monde par leur pays.

Gros plan sur le mémorial Gleis 17 à la gare de Grünewald, à Berlin. Ce sont les rails sur lesquels roulaient les trains déportant les juifs de Berlin. (Crédit : First Run Features)
Gros plan sur le mémorial Gleis 17 à la gare de Grünewald, à Berlin. Ce sont les rails sur lesquels roulaient les trains déportant les juifs de Berlin. (Crédit : First Run Features)

Dans les années de l’immédiat après-guerre, les Allemands, traumatisés par de lourdes pertes, étaient plus préoccupés par l’auto-apitoiement que par la prise de leurs responsabilités. Puis en 1952, l’Allemagne de l’Ouest a signé un accord de dédommagement avec Israël. En 1961, le procès du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann à Jérusalem a fourni un autre tournant. A la fin des années 1960, le mouvement de contre-culture étudiant a entraîné la deuxième génération à accuser ses parents et ses grands-parents d’avoir été des nazis et des fascistes, les poussant à mettre fin au silence sur ce qu’il s’était passé pendant la guerre.

Des journalistes juifs et des dirigeants de communauté juive parlent de l’ambivalence qu’ils ont ressentie en grandissant en Allemagne de l’Ouest, et de la décision de leurs parents de rester, même s’ils n’étaient pas totalement acceptés par les Allemands. A présent âgés d’une quarantaine ou une cinquantaine d’années, ils ont grandi « assis sur des valises faites », puisqu’ils vivaient entre les auteurs de l’Holocauste et ses survivants. Pourtant, ils ne se sont jamais sentis menacés.

« On nous regardait comme une espèce en voie de disparition qui devait être protégée », dit l’un des commentateurs.

La diffusion en Allemagne de l’Ouest en 1979 de la série télévisée américaine « Holocauste » a été un moment charnière. Vingt millions d’Allemands de l’Ouest l’ont regardée, et beaucoup ont participé à des programmes de discussion sur ce qu’ils avaient vu. (Quint avait regardé la série, mais se souvient que sa mère avait refusé de la rejoindre, citant son dégoût à l’idée d’ « hollywoodiser » l’Holocauste.)

Le journal anglophone Jewish Voice From Germany. (Crédit : First Run Features)
Le journal anglophone Jewish Voice From Germany. (Crédit : First Run Features)

Dans les années 1980, l’Allemagne de l’Ouest était totalement engagée dans un combat sur ce que cela signifiait d’être une démocratie moderne et pluraliste confrontée à son passé. Dans la fin de cette décennie, les débats publics sur la redéfinition de l’identité allemande en relation au passé nazi étaient fréquents. Ils ont été suivis par l’érection dans tout le pays de monuments rappelant aux Allemands les crimes du national-socialisme.

La chute du mur de Berlin en 1989 a forcé l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est à intégrer leurs approches opposées du passé. Le défi était important étant donné que la première critiquait les nazis, tandis que la seconde ne s’était jamais senti responsable du passé nazi, et critiquait plutôt les communistes.

La question surgit aujourd’hui de savoir si les Allemands s’identifient à présent avec l’Holocauste, entraînant cette vision des juifs uniquement comme des victimes spectrale, et pas comme des compatriotes vivant parmi eux. Il a été suggéré qu’il y avait une sur-saturation de l’éducation à l’Holocauste, et qu’il pourrait être temps de cesser cette discussion, toujours présente.

Là encore, cela pourrait bien ne pas être du tout le moment d’arrêter.

« Allemands & Juifs » a été achevé avant l’afflux actuel de plus d’un million de réfugiés du Moyen Orient en Allemagne. On ne peut pas ne pas se demander ce qu’une future suite de ce film pourrait être, en prenant en compte qu’un important pourcentage de la population né à l’étranger de l’Allemagne provient à présent de pays anti-Israël et de cultures antisémites.

Quint fait écho aux sentiments de beaucoup dans la communauté juive allemande, qui s’inquiètent que la puissance de la mémoire de l’Holocauste ne mène dangereusement l’Allemagne à la naïveté politique.

« Il doit y avoir un équilibre entre la bonne volonté et la faisabilité », a-t-elle déclaré.

Il semble qu’il y aurait beaucoup de bonnes raisons d’organiser à nouveau ce dîner à Berlin, puisqu’il y aura bien plus à discuter à la lumière des récents évènements.

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