Israël en guerre - Jour 226

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Analyse

Donnant son aval au nucléaire à Ryad, Israël se prépare à la guerre avec Téhéran

Face au peu d’empressement de la communauté internationale à faire reculer l'Iran, Israël sait que Ben Salmane pourrait finir par obtenir la bombe. Serait-ce le but recherché ?

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Illustration : Des chasseurs F-35 israéliens escortant un bombardier B-52 américain à travers l'espace aérien israélien, le 10 novembre 2022. (Crédit : Armée israélienne)
Illustration : Des chasseurs F-35 israéliens escortant un bombardier B-52 américain à travers l'espace aérien israélien, le 10 novembre 2022. (Crédit : Armée israélienne)

Chaque jour semble apporter une nouvelle avancée dans l’évolution rapide des efforts américains pour construire une alliance israélo-saoudienne au Moyen-Orient.

L’intérêt israélien et saoudien d’un tel partenariat est évident. Les deux pays partagent un ennemi implacable et expansionniste et s’offrent mutuellement d’uniques avantages pour faire face à cet ennemi. Si un accord israélo-saoudien est conclu, les deux pays devront beaucoup à Téhéran pour les avoir si habilement poussés dans les bras l’un de l’autre.

L’Iran a surjoué son rôle, en jouant trop fort sur les tambours de la guerre dans toute la région. Alors que les dirigeants iraniens ont tenté de dissuader l’Arabie saoudite de conclure l’accord, Téhéran a convaincu les Saoudiens, de son propre chef et pendant de nombreuses années, qu’une entente avec la République islamique n’apporterait aucune paix, que Téhéran cherche à dominer la région, qu’il est prêt à anéantir des pays sur son passage et qu’il ne peut être contenu que par la force – le genre de force que possèdent les Israéliens.

La politique régionale de l’Iran est faite de bâtons et non de carottes, alors qu’Israël offre à ses alliés potentiels une surabondance de carottes : économiques, technologiques et diplomatiques. Contrairement à des puissances lointaines comme l’Amérique ou à des hésitants locaux comme le Qatar, l’État juif est également un allié fiable dans le simple sens où il ne peut ni se retirer de la région ni rester neutre dans la grande compétition régionale. Pour les Saoudiens, il est difficile d’imaginer un allié régional contre l’Iran qui soit aussi puissant, fiable, non menaçant et reconnaissant qu’Israël.

Et la belligérance iranienne l’a rendu indispensable.

Bien entendu, d’autres facteurs moins urgents poussent les Israéliens et les Saoudiens à s’unir. L’Arabie saoudite regorge de liquidités et souhaite diversifier son économie au-delà de l’énergie. Le petit Israël regorge d’entreprises innovantes qui pourraient réaliser de grandes choses grâce à l’afflux de liquidités saoudiennes.

Les troupes spéciales saoudiennes faisant le salut devant un écran montrant les images du roi saoudien Salmane, à droite, et du prince héritier Mohammed ben Salmane après une parade militaire en préparation du pèlerinage annuel du Hajj à la Mecque, en Arabie saoudite, le 3 juillet 2022. (Crédit : Amr Nabil/AP Photo)

Les Saoudiens ont déjà beaucoup gagné en faisant miroiter la possibilité d’un rapprochement avec Israël. Il y a trois ans, le gouvernement saoudien était persona non grata aux États-Unis, en particulier chez les Démocrates. Aujourd’hui, les liens entre Ryad et Washington se sont réchauffés. Avant même d’avoir donné quoi que ce soit aux Américains, il a déjà gagné un nouveau bail à vie en tant qu’allié de l’Amérique.

Qu’en est-il des intérêts d’Israël ? Il y a l’évidence : l’État sunnite le plus puissant est un allié ouvert contre le plus grand ennemi de l’État juif, avec toute la coopération militaire et en matière de renseignement que cela implique.

Il y a aussi l’immense avantage politique pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’avantage qui explique l’urgence du côté israélien non seulement pour la normalisation, mais pour la normalisation maintenant et pratiquement à n’importe quel prix : l’espoir que la politique intérieure israélienne se détourne enfin du plan de refonte du système judiciaire politiquement catastrophique de son gouvernement pour se tourner vers l’accord de paix le plus important du monde arabe depuis le traité avec l’Égypte, il y a plus de quarante ans.

Un programme nucléaire inoffensif ?

Et puis, il y a l’enthousiasme surprenant de l’establishment de la Défense israélienne à l’idée de conclure un accord. Ce soutien est loin d’être acquis au vu de la principale exigence des Saoudiens en matière de normalisation : une infrastructure nucléaire civile sur le sol saoudien.

Il est impossible d’exagérer l’importance du tournant que cela représente pour Israël. Pendant cinquante longues années, les agences de sécurité israéliennes ont ardemment travaillé pour perturber la construction d’infrastructures nucléaires au Moyen-Orient ; aujourd’hui, ils l’acceptent. Ce revirement n’est pas dû à la confiance d’Israël dans les garanties internationales ou dans les intentions saoudiennes. Pour l’instant, Ryad conditionne ses projets d’armes nucléaires à Téhéran. Si l’Iran obtient une bombe, « nous devrons en obtenir une », avait déclaré le prince héritier de facto Mohammed ben Salmane à Fox News le mois dernier. Mais personne en Israël n’a été surpris par l’aveu ni ne croit sérieusement qu’un programme nucléaire saoudien sera rendu définitivement bridé et inoffensif par les exigences américaines ou internationales.

Du point de vue israélien, le Moyen-Orient est déjà bien engagé dans une course aux armements nucléaires. La guerre secrète contre le programme nucléaire iranien a retardé les progrès du programme d’une décennie, voire plus. Mais la guerre secrète a toujours eu ses limites. La communauté internationale n’était guère excitée par une nouvelle guerre au Moyen-Orient, et l’Iran le savait. Malgré les sanctions imposées à l’Iran depuis des années, malgré les échecs constants du programme nucléaire, malgré les efforts de sabotage israéliens qui ont connu un succès limité, le régime iranien est parvenu, à force de détermination (c’est-à-dire avec la volonté d’ignorer les coûts considérables pour la société et l’économie iraniennes), à mettre lentement en place l’infrastructure d’un État au seuil de la nucléarisation.

Aujourd’hui, les Saoudiens veulent lancer leur propre programme, dont l’infrastructure se trouverait sur leur territoire. Peu importe la rigueur des garanties, la détermination de l’Occident à surveiller et à contrôler soigneusement chaque partie du programme, peu importe le nombre de promesses solennelles faites par les grands maîtres des affaires mondiales, les Saoudiens savent qu’ils opèrent dans un monde nouveau, le monde après la nucléarisation de l’Iran, un monde qui ne sera plus jamais ce qu’il était auparavant.

Un F-15 Strike Eagle de l’armée de l’air israélienne volant en formation avec un B-1B Lancer de l’US Air Force au-dessus d’Israël dans le cadre d’un vol de dissuasion, le 30 octobre 2021. (Crédit : US Air Force/Senior Airman Jerreht Harris via AP)

L’Iran est devenu un État du seuil nucléaire en dépit d’une opposition quasi-totale, en dépit du Traité de non-prolifération (TNP) des armes nucléaires prétendument sacré dont il était signataire, en dépit des sanctions et des menaces de toutes les administrations américaines. L’accord nucléaire conclu en 2015 – connu sou l’acronyme JCPOA – par l’ancien président américain Barack Obama, qu’on le soutienne ou non, était indéniablement une concession sur l’échec du TNP, sur le fait que la communauté internationale, habituée à la paix et échaudée par les échecs de guerres trop ambitieuses au Moyen-Orient, n’était plus disposée à faire ce qu’il fallait pour appliquer le TNP à un Téhéran récalcitrant. L’Iran, pensait-on, pouvait être convaincu de se détourner de l’option nucléaire avec des carottes. On pourrait l’acheter.

Le retrait de l’administration Trump du JCPOA était une politique contraire, mais un acte similaire de foi injustifiée, cette fois dans la capacité de l’Occident à inverser le programme de l’Iran par des moyens plus énergiques.

L’Iran a prouvé qu’ils avaient tous tort. On ne peut plus compter sur le TNP pour protéger un pays contre la nucléarisation d’un voisin moins responsable. Pour les voisins de l’Iran, il ne s’agit pas d’un problème théorique.

Ainsi, aucun programme nucléaire civil saoudien ne pourra jamais être considéré comme civil. Le programme iranien a toujours eu des visées militaires, bien qu’il prétend avoir un but civil. Il s’agit d’un mensonge si flagrant et si évident qu’il n’a jamais pu être proféré de bonne foi par ses auteurs. Le programme est beaucoup trop important pour la recherche nucléaire et beaucoup trop petit pour la production d’énergie, mais il a juste la bonne taille pour un programme d’armement. Le programme saoudien commencera à petite échelle, mais ce n’est pas un hasard si toutes les infrastructures se trouveront sur le sol saoudien, ce qui permettra aux Saoudiens de développer lentement l’expertise locale et les machines nécessaires pour le moment où Ryad décidera de faire cavalier seul.

Diverses machines centrifuges alignées dans un hall de l’installation d’enrichissement de l’uranium de Natanz, le 17 avril 2021. (Crédit : Capture d’écran/Islamic Republic Iran Broadcasting-IRIB/AP)

Un gouvernement saoudien prêt à supporter les coûts d’une paix avec Israël sans État palestinien est un gouvernement qui considère les intentions iraniennes avec plus d’inquiétude que les décideurs politiques occidentaux ne semblent le comprendre. Ce n’est pas une nouvelle conscience environnementale ou une amnésie momentanée de la part des Saoudiens concernant leurs vastes réserves de pétrole qui a attiré leur attention sur la technologie nucléaire. Il s’agit seulement et uniquement d’un programme militaire in potentia, et donc d’un avertissement à l’Iran et d’une menace à l’Occident de ne pas abandonner le régime saoudien d’une manière qui pourrait le rendre désespéré.

Et pourtant, pour la première fois, Israël est de la partie.

Le nouveau Moyen-Orient

En Israël, un débat discret, mais angoissé, est en cours sur la signification de la nucléarisation de l’Arabie saoudite. Inexplicablement, les responsables américains insistent sur le fait que le programme restera à jamais sous le contrôle et la surveillance des États-Unis. Il est difficile d’imaginer que les responsables israéliens de la sécurité aient été influencés par de tels engagements. En fin de compte, la volonté fondamentale d’Israël de permettre la diffusion de l’infrastructure nucléaire aux Saoudiens n’est rien d’autre qu’un tout premier clin d’œil israélien à un programme nucléaire arabe qu’il sera impossible d’arrêter. Il s’agit d’un changement radical pour Israël à une échelle qu’il est impossible d’exagérer.

Des combattants du Hezbollah défilant devant une affiche représentant le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, lors d’un rassemblement à l’occasion de la Journée d’Al-Qods, dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 14 avril 2023. (Crédit : Hussein Malla/AP Photo)

Les responsables américains considèrent toujours l’Iran comme un pays rationnel et capable d’être dissuadé, un régime plein de bruit et de fureur mais finalement dévoué à sa propre survie et à sa stabilité, et donc peu enclin à s’engager dans des conflits qu’il ne serait pas certain de remporter. Les Israéliens voient l’Iran différemment. Il s’agit d’un régime révolutionnaire prêt à détruire des nations – un régime qui sape activement la paix et la stabilité dans toute la région, à son propre détriment, et qui est maintenant sur le point de pouvoir le faire sous le parapluie nucléaire que lui tend un monde qui n’est pas disposé à l’arrêter.

Ainsi, les Israéliens, ou du moins les planificateurs politiques qui travaillent en coulisses, ne sont pas tant à la recherche de nouveaux traités de paix avec les États arabes que d’alliés partageant les mêmes idées et considérant la menace iranienne pour ce qu’elle est.

Tranquillement, et avec hésitation, Israël en vient à considérer la capacité de dissuasion nucléaire saoudienne à l’égard de l’Iran comme faisant partie d’une stratégie régionale plus large visant à contenir un ennemi nucléaire.

En d’autres termes, et si la nucléarisation de l’Arabie saoudite n’était pas une concession à contrecœur et irresponsable de la part d’Israël, comme le craint le chef de l’opposition Yaïr Lapid ? Et si c’était le but recherché ?

La capacité de dissuasion nucléaire d’Israël, c’est-à-dire la conviction iranienne que l’État juif possède une capacité de seconde frappe, est diminuée par la taille minuscule du pays, qui le rend particulièrement vulnérable à une attaque catastrophique avec seulement une poignée d’armes nucléaires. Élargir le cercle des adversaires nucléaires potentiels d’un Iran pleinement nucléaire est un moyen raisonnable de mettre un terme au rêve iranien d’une première frappe réussie.

La même question se pose dans l’autre sens, en plaçant la réflexion saoudienne sur Israël sous un jour nouveau. Les médias occidentaux ont généralement affirmé que les Saoudiens offraient une normalisation avec Israël comme le prix qu’ils étaient prêts à payer pour que les Américains acceptent une infrastructure nucléaire saoudienne locale. Mais que se passerait-il si cela ne tenait pas compte de l’urgence avec laquelle les Saoudiens considèrent le problème iranien ? Et si l’alliance avec Israël n’était pas un paiement pour une future capacité nucléaire saoudienne, et si elle faisait partie de cette capacité ?

Alors que l’Iran entraîne la région au bord de la course aux armements nucléaires, Israël offre à ses alliés potentiels une proposition de valeur unique. Alors que l’Iran peut probablement produire une seule bombe relativement rapidement, Israël en posséderait des dizaines, voire des centaines, et serait capable de les déployer sur des ogives pouvant être lancées. Pour les Saoudiens, Israël est un parapluie nucléaire, fiable et non menaçant de surcroît. C’est un palliatif utile jusqu’à ce que les Saoudiens prennent la décision, encore lointaine, concernant leur propre programme d’armement.

La nouvelle alliance israélo-saoudienne risque fort de s’avérer profonde et résistante. Les coûts mêmes que chaque partie semble disposée à payer pour l’alliance suggèrent qu’il s’agit de bien plus qu’un accord de normalisation. Il s’agit d’une convergence de la priorité suprême des deux pays en matière de défense, d’un filet de sécurité nucléaire commun pour faire face à une bombe atomique iranienne que ni l’un ni l’autre ne pense pouvoir dissuader d’une autre manière.

Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, à droite, accueillant le président américain Joe Biden au palais Al-Salam à Jeddah, en Arabie saoudite, le 15 juillet 2022. (Crédit : Bandar Aljaloud/Palais royal saoudien via AP)

Il est trop tôt pour déclarer que l’alliance est établie ou réussie, trop tôt pour savoir jusqu’où l’Arabie saoudite ou Israël seront prêts à aller en matière de nucléarisation saoudienne, ou comment cette nouvelle alliance affectera le reste de la région, et l’Iran en particulier. Les responsables israéliens et saoudiens eux-mêmes n’ont pas encore de réponses à ces questions.

Mais le nouveau Moyen-Orient est déjà là, un terrain d’essai pour ce qui viendra après la Pax Americana de l’après-guerre froide. La réponse semble être une nouvelle guerre froide régionale, une version locale du jeu des superpuissances du passé, avec un espionnage casse-cou palpitant et, déjà visible à l’horizon, une véritable politique de la corde raide nucléaire.

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