Elections de 2019 : un festival de prétendue indignation à l’égard de la gauche
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Analyse

Elections de 2019 : un festival de prétendue indignation à l’égard de la gauche

Les débats de fond sur la politique sont en suspens alors que les campagnes recourent à la manipulation et à la diffamation pour désigner leurs opposants

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse à la Knesset à Jérusalem pour souhaiter la bienvenue au Likud au ministre de l'Immigration Yoav Galant, le 9 janvier 2019. (Noam Revkin Fenton/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse à la Knesset à Jérusalem pour souhaiter la bienvenue au Likud au ministre de l'Immigration Yoav Galant, le 9 janvier 2019. (Noam Revkin Fenton/Flash90)

Mardi, un grand nombre de téléphones portables israéliens ont reçu un SMS d’un numéro non identifié qui contenait un avertissement terrible.

« Il y a vingt-deux ans aujourd’hui, Benjamin Netanyahu signait l’accord de Hébron avec le terroriste Yasser Arafat et se retirait de Hébron. Cliquez ici pour voir la poignée de main entre Netanyahu et Arafat qui marquait la cession de la Cité des Patriarches ». Un lien mène à cette page en hébreu avec des images d’un reportage de 1997 sur l’accord Netanyahu-Arafat sur Hébron.

Le texto continuait : « Maintenant, il verse 15 millions de dollars par mois au Hamas, alors même qu’il nous tire dessus. Les faits parlent d’eux-mêmes : Sans une vraie droite à ses côtés, Netanyahu est à gauche. »

Le SMS non sollicité – les Israéliens sont inondés de spam anonyme alors que la campagne électorale commence – fait partie d’un effort de l’extrême droite pour faire au Premier ministre Netanyahu ce qu’il a cherché à faire à tant d’autres : le dépeindre comme un gauchiste irresponsable et malléable en qui on ne peut avoir confiance en ce qui concerne la sécurité de la nation.

Nous n’en sommes encore qu’aux premiers balbutiements, mais jusqu’à présent, cette stratégie est en train de devenir le plus gros casse-tête de Netanyahu – et, en commençant lui-même à l’utiliser, représente pratiquement toute sa campagne.

L’ancien chef d’Etat-major Benny Gantz avec les membres de la communauté druze et des activistes devant son domicile de Rosh Haayin, pendant une manifestation contre la loi sur l’Etat-nation, le 14 janvier 2019 (Crédit : Flash90)

Plus tôt cette semaine, Benny Gantz, l’ancien chef populaire de l’armée israélienne qui n’attirait que près de la moitié moins de sièges à la Knesset dans les sondages que le Likud au pouvoir avant même d’enregistrer son nouveau parti politique, nommer sa liste ou exprimer une opinion politique (ou, peut-être, car il ne l’avait pas encore fait), s’était rallié aux militants druzes cherchant à modifier la loi sur l’Etat-nation. Gantz a promis de faire tout ce qui était en son pouvoir pour s’assurer que la loi reflète leur statut d’égalité dans l’État juif.

La réaction du Likud a été révélatrice non seulement par son contenu, mais aussi par la façon coordonnée dont il a déployé sa réponse. C’était comme si l’ensemble du cabinet du parti s’était rendu sur les réseaux sociaux, les vidéos en ligne et les communiqués de presse pour déclarer que Gantz était un « gauchiste ».

« Quand Gantz attaque la loi de l’État-nation et que Tzipi Livni le félicite pour cela, tout le monde comprend l’évidence : Gantz est à gauche, tout comme [Yair] Lapid », a déclaré le Likud dans un communiqué envoyé aux médias.

« Le masque est tombé », a déclaré le ministre du Tourisme Yariv Levin dans une vidéo. Gantz, a-t-il proclamé, s’est finalement révélé être un « gauchiste ». Des vidéos et commentaires similaires ont été publiés par tous les candidats à la primaire du Likud : Miri Regev, Avi Dichter, Gideon Saar, Yehudah Glick, Oren Hazan, entre autres.

Le parti est même remonté 19 ans dans le passé, déterrant ce qu’il prétendait être un moment qui constituait la grande « trahison » de Gantz à l’égard de la communauté druze.

La chef de l’opposition de l’époque, Tzipi Livni, prend la parole lors de la séance plénière de la journée d’ouverture de la session d’hiver à la Knesset, le 15 octobre 2018. (Hadas Parush/Flash90)

Gilad Erdan, ministre responsable de la police, a rappelé que Gantz était général de brigade de Tsahal en Cisjordanie il y a 19 ans, et qu’il n’avait rien fait pour sauver Madhat Yousef, un officier de police druze qui s’était vidé de son sang lors d’un affrontement à Naplouse avec des Palestiniens au déclenchement de la Seconde Intifada.

Si Erdan parlait ostensiblement au nom de la police, le ministre des Communications Ayoub Kara, le plus ancien membre druze du Likud, semblait prétendre parler au nom des Druzes. Il s’est moqué d’Erdan sur les réseaux sociaux à propos de la mort de Yousef – en imitant et en utilisant un langage similaire à celui de M. Erdan.

De son côté, la campagne de Gantz, ou du moins les partisans de Gantz utilisant des techniques de vidéographie et de messagerie de campagne, ont compilé la cacophonie de l’indignation du Likud dans une vidéo qui finissait avec ces mots moqueurs « Ils ont peur ».

Certains experts se sont demandés cette semaine si Gantz n’avait pas intentionnellement déclenché le rassemblement du Likud pour produire une telle vidéo, dans laquelle les politiciens du Likud semblent se surpasser pour déclarer leur indignation profonde, sérieuse et tout à fait peu convaincante.

Bien sûr, ce n’est pas seulement une poignée de ministres trop zélés du Likud qui nous aident à voir comment la campagne électorale va se dérouler. La même stratégie a été employée le mois dernier par Gantz lui-même, qui a laissé des « sources proches » anonymes dire aux journalistes qu’il avait exclu qu’il joigne ses forces à celles de Livni, leader de Hatnua, parce qu’elle était aussi – vous l’avez deviné – « de gauche » pour ses sensibilités soi-disant conservatrices.

Un homme ultra-orthodoxe regarde des ouvriers accrocher une affiche de campagne du Likud du Premier ministre Benjamin Netanyahu à l’entrée de Jérusalem le 11 mars 2015 à Jérusalem. (Yonatan Sindel/FLASh90)

Le dirigeant de Yesh Atid, Yair Lapid, a fait la même chose concernant Livni mardi.

Le point ici n’est pas tant que les politiciens accusent tous ceux qui sont considérés comme étant à leur gauche immédiate d’être des gauchistes radicaux, mais qu’ils ne le pensent pas vraiment. Peu d’Israéliens pensent que Gantz et Livni sont séparés par un profond fossé idéologique ou politique. Netanyahu et Gantz non plus. En effet, comment pourrait-il y avoir un tel fossé alors qu’aucun des deux hommes ne semble disposé à présenter un programme politique clair qui pourrait le différencier de ses concurrents ? Il n’y a pas si longtemps, Netanyahu siégeait (relativement) confortablement dans une coalition avec Livni elle-même.

La campagne électorale de 2019 se présente comme une sorte de chaîne alimentaire de prétendue indignation, chaque parti, de l’extrême droite à l’extrême gauche, accusant tout le monde à sa gauche d’être, en fait, de gauche – et ce, à travers tout le spectre politique jusqu’à ce que l’on atteigne l’auto-description de la gauche dans Meretz ou la Liste arabe unie, où l’on trouve des campagnes qui préparent activement une version miroir du jeu, dans laquelle chacun à sa droite est considéré comme un horrible reactionnaire.

Le Likud semble tellement engagé dans cette campagne de dénigrement et de slogans – ou, du moins, tellement inquiet d’être la cible d’une telle campagne – qu’il a été le seul grand parti politique cette semaine qui a refusé de renoncer à diffuser des annonces anonymes en ligne cette saison électorale.

Nous ne connaissons pas encore les détails de la campagne prévue par le Likud, mais nous pouvons raisonnablement en déduire qu’il est probable qu’elle comportera, entre autres distorsions et manipulations, le genre de cheval de Troie que le parti sait être trop répugnant et dommageable pour être revendiqué comme le siens.

En politique, le terme « cheval de Troie » fait référence à des ballons d’essai de messages de campagne envoyés par des partis anonymes pour tester leur acceptabilité par le public avant qu’ils ne soient revendiqués par leurs créateurs. Le Likud est apparemment en train de planifier – et d’attendre – une campagne pleine de telles connivences. Et ce n’est pas le seul.

Boucle ta ceinture, Israël. Cette campagne électorale ne va pas donner lieu à beaucoup de débats sur les politiques ou sur les défis réels et complexes (et nombreux) de la nation. Le trajet préparé pour les électeurs israéliens sera quelque chose de tout à fait plus stupide et de plus laid.

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