En bas de la rue de l’AIPAC, « Sugar Man » joue dans une synagogue
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En bas de la rue de l’AIPAC, « Sugar Man » joue dans une synagogue

Assis devant les Dix commandements, portant des lunettes et un chapeau de paille blanc, Sixto Rodriguez fait balancer et applaudir le public sous les vitraux entre deux conseils

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Sixto Rodriguez (à droite) en concert à la synagogue “sixth&i”, Washington, DC, le 3 mars 2018 (Times of Israel)
Sixto Rodriguez (à droite) en concert à la synagogue “sixth&i”, Washington, DC, le 3 mars 2018 (Times of Israel)

WASHINGTON – Dans une synagogue au coin de la rue du centre des congrès de Washington, où l’AIPAC tient sa conférence annuelle, un chanteur protestataire ressuscité d’origine mexicaine de Detroit, vêtu d’un pantalon de cuir, d’un canotier de paille blanche et de lunettes d’aviateur, joue « Happy Days Are Here Again ».

Sixto Rodriguez, qui a cru qu’il était bien mort en tant que musicien folk-rock lorsque ses deux albums se sont effondrés aux Etats-Unis il y a près de 50 ans, mais dont les disques, a son insu, étaient en réalité vivants, se vendant extrêmement bien et nourrissant la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, a obtenu tardivement la notoriété qu’il méritait – largement – ces dernières années grâce à la suite d’événements improbables décrits dans « Searching for Sugar Man », qui a remporté un Oscar.

Samedi soir, dans le cadre de sa dernière tournée américaine, Rodriguez, maintenant âgé de 75 ans, a donné un concert en solo dans une salle comble de plusieurs centaines de personnes à la synagogue historique “sixth&i” de Washington DC – un lieu, proclame son site web, qui célèbre « les lieux inattendus où se rencontrent la culture juive et laïque ».

Et, en effet, c’était plus qu’inattendu de voir Rodriguez, assis sur ce qui ressemblait à une chaise de bureau devant l’arche sainte, parcourant son répertoire de chansons contestataires, et une poignée de reprises dont « Happy Days… » était sans aucun doute la plus improbable, alors que ses admirateurs se balançaient dans la synagogue au rez-de-chaussée, et que la foule débordante à l’étage applaudissait et dansait sous les vitraux, dans ce qui était sans doute la galerie des femmes.

Un homme aux nombreux chapeaux et lunettes : Sixto Rodriguez en concert à la synagogue « sixth&i » de Washington, DC, le 3 mars 2018 (Times of Israel)

Rodriguez, il faut le préciser, était tout à fait à l’aise dans ce lieu sacré. Un Israélien l’avait un jour invité lors d’une tournée en Australie. Jetant un coup d’œil aux deux menorahs géantes avec lesquelles il partageait la scène, il affirme : « donc je connais bien certains de ces symboles autour de moi ».

De toute évidence, il n’était plus en pleine forme, on l’aidait sur scène et en coulisses, et la voix et le jeu de la guitare étaient tout sauf simples. Pourtant, Rodriguez était tout de même à l’aise, se baladant, rêvant longuement entre les chansons et changeant de chapeau à quatre ou cinq reprises. « Vous êtes un public facile », dit-il avec joie lorsque le premier changement de coiffure fut applaudi avec enthousiasme.

Politicien occasionnel – il s’est présenté en vain à plusieurs reprises à Detroit – il a pesé légèrement sur le contrôle des armes à feu : « Nous devons élever l’âge pour posséder une arme d’assaut bien plus haut. À environ 40 ans, 45, même… » Il a pris position contre la drogue : « Sugar Man » – sa chanson la plus connue – « est une chanson descriptive et non une chanson prescriptive », dit-il. « Sois intelligent. Ne commence pas. »

Il a exhorté davantage de femmes à se présenter aux élections. Il a supplié pour que nous protégions la terre et les enfants.

Et puisque nous étions à Washington DC, après tout, il a expliqué qu’il devait nous dire « ce que je ressens à propos du blanc dans la maison » – une jolie formulation, vous ne trouvez pas ? « J’ai pensé », dit-il d’une manière douce, hésitante et funeste, « Pourquoi tout le monde ne s’en va pas, et il se réveillera seul… ».

Rodriguez voulait qu’on sache qu’il n’est pas anti-patriotique. Cinq membres de sa famille ont servi dans l’armée, dont une de ses trois filles qui est pilote d’hélicoptère et a combattu dans la Tempête du désert.

« Mais si quelqu’un veut une prise de position politique aujourd’hui, commencez par les Dix Commandements », a-t-il conseillé, depuis son point de vue parfaitement situé sous les deux tablettes elles-mêmes, représentées au sommet de cette arche de la synagogue « sixth&i ». Soudain, le lieu était tout à fait approprié. « Tu ne tueras point, s’écria Rodriguez.

« Ce n’est pas tuer ou être tué. C’est vivre et laisser vivre. »

Sixto Rodriguez en concert à la synagogue « sixth&i », Washington, DC, le 3 mars 2018 (Times of Israel)

Le lieu était intime, et le public chaleureux et réceptif – à l’exception de l’homme qui demandait avec arrogance, pendant environ les deux tiers du spectacle, « Allez-vous jouer ‘Sugar Man‘ ? » Mais Rodriguez n’était pas du tout fatigué. « Ton souhait est mon commandement », a-t-il dit poliment. Il a changé de lunettes et de chapeau, et il a entonné son texte.

Recevant sa reconnaissance 40 ans et plus après qu’elle aurait vraiment changé sa vie, Rodriguez ne sera jamais un homme riche maintenant. « Je n’ai reçu aucune royalties », a-t-il dit, faisant référence à ces deux albums qui ont fait gagner pas mal d’argent à d’autres personnes. « Toujours vrai. »

Mais dans son crépuscule, il a trouvé sa zone de confort, à la fois féroce et dévalorisante. Il nous a dit que son prochain concert au Royal Albert Hall de Londres était complet, alors ils ont ajouté un deuxième spectacle. Et puis il a crevé son propre ego en déclarant : « Je veux que tout le monde ici ce soir sache que je veux être traité comme une légende ordinaire. »

Il a aussi dit qu’il sortirait bientôt de nouveaux titres. On dit ça depuis des années. Pour l’instant, c’était un plaisir rare de l’entendre jouer des morceaux familiers, et surtout d’essayer de saisir ces mises en garde entre les chansons.

Lorsqu’il est parti, en agitant la main alors qu’on l’aidait depuis la scène, une soirée nettement surréaliste s’est terminée lorsque le gardien de sécurité a crié en rappelant au public qui sortait qu’il était interdit de sortir avec nos bières à moitié finies dans les rues.

« Assurez-vous que toutes vos boissons soient consommées avant de quitter la synagogue », a-t-il averti fermement. Un avertissement, comme la musique de protestation discrètement passionnée qui l’a précédée, rarement entendue dans une maison de prière juive.

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