En refusant 2 élues, Netanyahu perd l’appui des Démocrates qu’il ignorait avoir
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Analyse

En refusant 2 élues, Netanyahu perd l’appui des Démocrates qu’il ignorait avoir

La décision initiale du gouvernement israélien d'interdire aux deux démocrates du Congrès d'entrer en Israël pourrait sonner le glas du soutien bipartite américain au pays

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu quitte la Chambre des représentants le 3 mars 2015, après y avoir prononcé un discours dénonçant l'accord sur le nucléaire iranien. (Crédit : AP/Andrew Harnik)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu quitte la Chambre des représentants le 3 mars 2015, après y avoir prononcé un discours dénonçant l'accord sur le nucléaire iranien. (Crédit : AP/Andrew Harnik)

La décision du gouvernement israélien d’interdire à deux démocrates du Congrès d’entrer en Israël pourrait sonner le glas du soutien bipartite à Israël. (Rashida Tlaib a depuis été autorisée à entrer en Israël pour motifs « humanitaires », mais a refusé d’effectuer le voyage dans ces « conditions oppressives ».)

Les dégâts que la décision est susceptible d’infliger aux relations entre l’Etat hébreu et le Parti démocrate pourraient être comparés au discours du Premier ministre Benjamin Netanyahu au Congrès, en mars 2015, au cours duquel il a fustigé l’accord sur le nucléaire iranien négocié par Barack Obama, alors président des Etats-Unis.

Le sentiment d’obligation à tenter d’empêcher un accord qu’Israël considérait comme une menace existentielle est évident. Empêcher les élues Rashida Tlaib, du Michigan, et Ilhan Omar, du Minnesota, de visiter la Cisjordanie, même si elles risquaient de dire du mal d’Israël pendant leur voyage, est sensiblement moins important.

Pour Netanyahu, l’intérêt d’interdire l’entrée à ces deux élues est évident : faire plaisir au président américain Donald Trump et caresser la droite dans le sens du poil avant les élections. Mais en plaçant ses rapports avec Trump au dessus de ses rapports avec le Congrès, il se pourrait qu’il ait hypothéqué le futur d’Israël pour un coup de pouce à court terme. Et si les élus démocrates restent des soutiens d’Israël, le Premier ministre pourrait, en agissant comme cela et sans le vouloir, transformer cet appui en une cause perdue.

Les analystes ont apporté plusieurs raisons afin d’expliquer la décision de Netanyahu d’interdire la visite de ces deux élues, et la haine que Trump éprouve à leur égard se situe en haut de la liste.

Trump s’en est souvent pris à ces deux élues – les premières élues musulmanes au Congrès – et même s’il affirme ne pas être intervenu dans la prise de décision en Israël, il a été clair sur le fait qu’il pensait que Netanyahu ne devait pas les autoriser à entrer dans le pays.

« Je pense que ce serait une très mauvaise idée pour Israël de laisser entrer ces deux personnes qui parlent tellement mal d’Israël », a-t-il dit jeudi aux journalistes. « Elles ont dit les pires choses qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet d’Israël. Alors comment Israël pourrait dire ‘bienvenue’ ? »

Les représentantes Rashida Tlaib et Ilhan Omar au Capitole, le 13 mars 2019. (Crédit : Tom Williams/CQ Roll Call/Getty Images, via JTA)

Contrairement à sa politique avec Obama, Netanyahu met un point d’honneur stratégique à ne jamais contredire publiquement Trump, ni à exprimer son désaccord. Israël a beaucoup gagné en échange, notamment le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, et la fin de l’accord sur le nucléaire iranien. Alors que la Maison-Blanche s’apprête à dévoiler un plan de paix avec les Palestiniens, Netanyahu est particulièrement vigilant et évite de contrarier le président.

Et il a un avantage en interne. En se dressant face aux partisans du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions, Netanyahu peut galvaniser son image auprès de la droite comme un intrépide défenseur d’Israël, à un mois des prochaines élections.

Steny Hoyer s’exprime à la conférence politique de l’AIPAC, au Centre de convention de Washington, le 5 mars 2018. (AP Photo/Jose Luis Magana)

Le tollé soulevé par les groupes juifs progressistes et les élus démocrates n’aura probablement pas surpris Netanyahu.

Steny Hoyer, leader de la majorité démocrate à la Chambre, qui était en Israël cette semaine, a dit avoir personnellement appelé Netanyahu à ne pas interdire d’entrée les deux membres du Congrès.

La critique ne s’est pas résumée à des déclarations pro forma ou à une opposition des habitués comme Bernie Sanders ou Elizabeth Warren. La décision a été fustigée par l’ensemble de l’échiquier politique, et notamment par des fidèles défenseurs d’Israël comme Joe Biden et Chuck Schumer, qui ont eu des mots très forts pour condamner cette décision.

Et il n’y a pas que les démocrates qui pensent qu’interdire d’entrée Tlaib et Omar n’était pas une bonne idée. Le sénateur de Floride Marco Rubio – fervent ami d’Israël et ancien et probablement futur candidat républicain à la présidentielle – a estimé qu’il s’agissait d’une « erreur ».

À court terme, la réflexion de Netanyahu fait sens. Trump sera surement reconnaissant qu’Israël a tenu tête face à deux de ses pires ennemies. Il remerciera peut-être même Netanyahu avec un nouveau cadeau pré-élections – le Premier ministre espérerait que la Maison-Blanche soutienne publiquement le droit d’Israël à étendre sa souveraineté aux implantations de Cisjordanie avant que les Israéliens ne se rendent aux urnes.

L’ambassadeur américain en Israël David Friedman et le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une réception pour le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, le 14 mai 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Sans surprise, l’administration a rapidement soutenu l’interdiction émise par Israël. « Les Etats-Unis soutiennent et respectent la décision du gouvernement d’Israël à refuser de laisser entrer les délégations Tlaib/Omar », a déclaré l’ambassadeur américain en Israël David Friedman jeudi soir.

Mais l’administration américaine actuelle, ce n’est pas les Etats-Unis. Ce n’est même pas le gouvernement américain. Et la bonne volonté des membres du Congrès est plus importante pour Israël que ne l’est l’occupant actuel de la Maison-Blanche, et d’autant plus à moyen-long terme.

« Le Congrès est le pilier du soutien d’Israel au sein du peuple américain. Israël doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour préserver cette ressource, même face à des minorités, petites mais virulentes », a estimé Michael Oren, un ancien ambassadeur israélien à Washington, au Times of Israël jeudi, exprimant une rare critique voilée du Premier ministre.

Steny Hoyer, le chef de la majorité de la Chambre des Représentants, à droite, et le chef républicain Kevin McCarthy avec une délégation de membres de la Chambre des représentants des Etats-Unis en visite à Jérusalem, le 11 août 2019. (Crédit : Hadari Photographie)

En effet, les administrations changent tous les quatre ou huit ans, mais les membres du Congrès restent en poste pendant des décennies. C’est le Congrès, et non la Maison-Blanche, qui a le pouvoir d’allouer le crucial financement d’aide militaire.

Mais le Premier ministre, qui a grandi et étudié aux Etats-Unis, a depuis longtemps renoncé aux démocrates et autres progressistes. Netanyahu considère que les Américains de gauche – et les Juifs américains non-orthodoxes – sont une cause perdue, selon d’actuels et anciens proches. Netanyahu considère que les Evangélistes et autres conservateurs sont ses alliés naturels.

Même si Netanyahu a renoncé aux démocrates, eux n’ont pas renoncé au pays sous sa direction.

Le soutien à l’Etat hébreu reste un consensus bipartite aux Etats-Unis. Cela a été prouvé le mois dernier quand 398 membres du Congrès ont voté en faveur d’une résolution anti-BDS (avec seulement 17 votes contre, dont ceux de Tlaib et Omar, et 5 abstentions). Cela a également été mis en évidence ce mois-ci, quand une impressionnante délégation de démocrates et de républicains s’est rendue en Israël.

Mais des moments charnières comme celui-ci, quand Israël interdit d’entrée sur son territoire des démocrates, apparemment sur demande d’un président républicain, menacent d’éroder ce consensus. Comme l’a dit Michael Oren, la décision de Netanyahu ne suscitera pas, chez les élus américains, de haine d’Israël. Mais aimer Israël sera désormais plus difficile pour nombre d’entre eux.

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