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En Seine-Saint-Denis, Eric Zemmour divise les Français juifs

L'essayiste, lui aussi originaire du département, joue sur les peurs de ces citoyens, dont certains se sentent menacés

Eric Zemmour, entouré de gardes du corps, arrive au salon "Made in France" à la Porte de Versailles à Paris, le 14 novembre 2021. (Crédit : Thomas Samson/AFP)
Eric Zemmour, entouré de gardes du corps, arrive au salon "Made in France" à la Porte de Versailles à Paris, le 14 novembre 2021. (Crédit : Thomas Samson/AFP)

Dans la fraîcheur matinale, Deborah Dabi dépose ses enfants à l’école juive des Pavillons-sous-Bois, tout sourire. Mais lorsque la conversation glisse des bulletins scolaires à ceux de vote, son visage se durcit : « Zemmour, hors de question, c’est un raciste. »

La coiffeuse, qui vit en Seine-Saint-Denis depuis cinq ans, est excédée par « le discours antimusulman » du polémiste d’extrême droite et désormais candidat à l’élection présidentielle, de confession juive.

« Il faut arrêter de surjouer les divisions entre les Juifs et les Arabes, c’est pas possible de vivre dans la peur comme ça », estime cette mère de quatre enfants, qui a choisi ce groupe scolaire allant de la maternelle au lycée « simplement pour qu’ils mangent casher et aillent tous au même endroit ».

« Ça m’étonnerait que beaucoup veuillent voter pour lui ici », avance la trentenaire.

Pourtant, devant les grilles de cet établissement où Sarah Knafo, conseillère et intime d’Eric Zemmour, a passé son bac, le malaise règne lorsqu’on évoque le candidat.

Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Francis Kalifat, a pris position en lançant que « pas une voix juive ne doit aller » à l’ancienne plume du Figaro. Mais beaucoup de parents de l’école des Pavillons-sous-Bois, interrogés avant l’annonce de sa candidature, refusent de l’évoquer.

« J’ai pas envie de parler de Zemmour, mais plutôt de nos problèmes de sécurité », élude David, qui souhaite rester anonyme. « En tant qu’école juive, on est forcément une cible, que ce soit pour l’ultradroite ou l’islam radical. »

Traumatisme

L’attentat perpétré par Mohamed Merah devant une école juive à Toulouse en 2012, comme celui qui a visé l’Hyper Cacher en 2015 et d’autres crimes antisémites récents ont traumatisé la communauté.

Ici, des parents bénévoles sont postés chaque matin autour de l’établissement, talkies-walkies planqués sous le manteau, pour surveiller l’arrivée des élèves avec la police municipale.

Malgré ce dispositif anxiogène, David n’a jamais envisagé d’inscrire ses enfants dans le public. « Dans le 93, enseigner la Shoah, ça peut être un problème » qu’il souhaite éviter à sa progéniture, se justifie-t-il.

Le nombre d’établissements confessionnels juifs est passé de trois à huit en l’espace de dix ans en Seine-Saint-Denis, constatait une note de la Fondation Jean Jaurès en 2018. Mais de là à en conclure que les Français juifs se barricadent dans le département le plus pauvre de l’Hexagone, il y a un pas que Steve se garde bien de franchir.

« On vit tous ensemble ici, j’ai toujours vécu avec des Noirs et des Arabes autour de moi, sans aucun problème », raconte ce commerçant, qui assure la sécurité et requiert l’anonymat.

« On sait bien qu’il y a des islamistes, mais il faut faire la différence avec les musulmans », soupire-t-il. « Zemmour va foutre le bordel, j’ai peur qu’il monte les communautés les unes contre les autres. »

L’essayiste, lui aussi originaire du département, joue sur les peurs de ces Français juifs, qui se sentent menacés.

« Sorties révisionnistes »

Ils « savent très bien qu’on les tue (…) aux cris de ‘Allah Akbar' », a lancé M. Zemmour mi-octobre. Et d’ajouter début novembre que « les Français de confession juive voient qu’ils ont été chassés de Seine-Saint-Denis par l’avancée islamique ».

Ce discours rencontre un certain écho au sein de la communauté, témoigne Laurent Fassbender. « Mon ex-femme est à 200 % Zemmour », confie ce retraité devant l’épicerie casher du centre-ville.

L’ancien commerçant est plus sceptique. Il a notamment été « très choqué » par les « sorties révisionnistes » de M. Zemmour, tant sur l’affaire Dreyfus que sur le maréchal Pétain, qui aurait selon le polémiste « sauvé » les Juifs français sous le régime de Vichy.

Le sexagénaire a quitté Pavillons-sous-Bois pour les Yvelines depuis trois ans, mais « à cause des incivilités en général », pas parce qu’il se sentait ciblé en tant que Juif, précise-t-il.

Il avoue que « les propos audacieux » d’Eric Zemmour sur l’immigration l’ont d’abord « tenté ». Mais ses outrances répétées l’ont finalement rebuté.

« Les mineurs étrangers ne sont pas tous des voleurs, comme il le dit », soupire-t-il. Selon lui, « Zemmour marque le pas dans les sondages car on ne peut pas choisir un président sur le seul thème de l’immigration ».

« Il dit certaines choses vraies, mais il est trop extrême », abonde Eve Lerandu, au sortir de l’épicerie. « Oui il y a de l’insécurité, oui on a peur pour nos enfants », raconte cette professeure de physique. « Mais de là à voter pour lui, non. »

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