En Seine-Saint-Denis, Eric Zemmour divise les Français juifs
L'essayiste, lui aussi originaire du département, joue sur les peurs de ces citoyens, dont certains se sentent menacés
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Dans la fraîcheur matinale, Deborah Dabi dépose ses enfants à l’école juive des Pavillons-sous-Bois, tout sourire. Mais lorsque la conversation glisse des bulletins scolaires à ceux de vote, son visage se durcit : « Zemmour, hors de question, c’est un raciste. »
La coiffeuse, qui vit en Seine-Saint-Denis depuis cinq ans, est excédée par « le discours antimusulman » du polémiste d’extrême droite et désormais candidat à l’élection présidentielle, de confession juive.
« Il faut arrêter de surjouer les divisions entre les Juifs et les Arabes, c’est pas possible de vivre dans la peur comme ça », estime cette mère de quatre enfants, qui a choisi ce groupe scolaire allant de la maternelle au lycée « simplement pour qu’ils mangent casher et aillent tous au même endroit ».
« Ça m’étonnerait que beaucoup veuillent voter pour lui ici », avance la trentenaire.
Pourtant, devant les grilles de cet établissement où Sarah Knafo, conseillère et intime d’Eric Zemmour, a passé son bac, le malaise règne lorsqu’on évoque le candidat.
Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Francis Kalifat, a pris position en lançant que « pas une voix juive ne doit aller » à l’ancienne plume du Figaro. Mais beaucoup de parents de l’école des Pavillons-sous-Bois, interrogés avant l’annonce de sa candidature, refusent de l’évoquer.
« J’ai pas envie de parler de Zemmour, mais plutôt de nos problèmes de sécurité », élude David, qui souhaite rester anonyme. « En tant qu’école juive, on est forcément une cible, que ce soit pour l’ultradroite ou l’islam radical. »
Traumatisme
L’attentat perpétré par Mohamed Merah devant une école juive à Toulouse en 2012, comme celui qui a visé l’Hyper Cacher en 2015 et d’autres crimes antisémites récents ont traumatisé la communauté.
Ici, des parents bénévoles sont postés chaque matin autour de l’établissement, talkies-walkies planqués sous le manteau, pour surveiller l’arrivée des élèves avec la police municipale.
Malgré ce dispositif anxiogène, David n’a jamais envisagé d’inscrire ses enfants dans le public. « Dans le 93, enseigner la Shoah, ça peut être un problème » qu’il souhaite éviter à sa progéniture, se justifie-t-il.
Le nombre d’établissements confessionnels juifs est passé de trois à huit en l’espace de dix ans en Seine-Saint-Denis, constatait une note de la Fondation Jean Jaurès en 2018. Mais de là à en conclure que les Français juifs se barricadent dans le département le plus pauvre de l’Hexagone, il y a un pas que Steve se garde bien de franchir.
« On vit tous ensemble ici, j’ai toujours vécu avec des Noirs et des Arabes autour de moi, sans aucun problème », raconte ce commerçant, qui assure la sécurité et requiert l’anonymat.
« On sait bien qu’il y a des islamistes, mais il faut faire la différence avec les musulmans », soupire-t-il. « Zemmour va foutre le bordel, j’ai peur qu’il monte les communautés les unes contre les autres. »
L’essayiste, lui aussi originaire du département, joue sur les peurs de ces Français juifs, qui se sentent menacés.
« Sorties révisionnistes »
Ils « savent très bien qu’on les tue (…) aux cris de ‘Allah Akbar' », a lancé M. Zemmour mi-octobre. Et d’ajouter début novembre que « les Français de confession juive voient qu’ils ont été chassés de Seine-Saint-Denis par l’avancée islamique ».
Ce discours rencontre un certain écho au sein de la communauté, témoigne Laurent Fassbender. « Mon ex-femme est à 200 % Zemmour », confie ce retraité devant l’épicerie casher du centre-ville.
L’ancien commerçant est plus sceptique. Il a notamment été « très choqué » par les « sorties révisionnistes » de M. Zemmour, tant sur l’affaire Dreyfus que sur le maréchal Pétain, qui aurait selon le polémiste « sauvé » les Juifs français sous le régime de Vichy.
Le sexagénaire a quitté Pavillons-sous-Bois pour les Yvelines depuis trois ans, mais « à cause des incivilités en général », pas parce qu’il se sentait ciblé en tant que Juif, précise-t-il.
Il avoue que « les propos audacieux » d’Eric Zemmour sur l’immigration l’ont d’abord « tenté ». Mais ses outrances répétées l’ont finalement rebuté.
« Les mineurs étrangers ne sont pas tous des voleurs, comme il le dit », soupire-t-il. Selon lui, « Zemmour marque le pas dans les sondages car on ne peut pas choisir un président sur le seul thème de l’immigration ».
« Il dit certaines choses vraies, mais il est trop extrême », abonde Eve Lerandu, au sortir de l’épicerie. « Oui il y a de l’insécurité, oui on a peur pour nos enfants », raconte cette professeure de physique. « Mais de là à voter pour lui, non. »
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