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En Ukraine, une ONG juive achète 40 voitures électriques pour acheminer l’aide

Face à la hausse des prix des aliments, des médicaments, de l’essence et du nombre de bénéficiaires, les ONG cherchent à optimiser leurs trajets

Femme tenant un colis d'aide humanitaire livré par une voiture électrique appartenant aux Fédérations juives d’Ukraine à Kiev, en Ukraine, le 1er août 2022. (Avec l’aimable autorisation des Fédérations juives d’Ukraine / via la JTA)
Femme tenant un colis d'aide humanitaire livré par une voiture électrique appartenant aux Fédérations juives d’Ukraine à Kiev, en Ukraine, le 1er août 2022. (Avec l’aimable autorisation des Fédérations juives d’Ukraine / via la JTA)

JTA – Rouler sur les routes endommagées par les bombes, dans l’est de l’Ukraine, est finalement ce qu’il y a de plus facile dans la journée de bénévole d’Ilya Pulin, dans le cadre de ses tournées pour distribuer de la nourriture et des médicaments.

Le plus difficile, confie-t-il à la Jewish Telegraphic Agency, est de trouver et payer du carburant dans ce pays déchiré par la guerre.

Depuis l’invasion de la Russie en février, « les prix du carburant ont doublé. Il y a des files d’attente d’une heure dans les stations-services. Et jusqu’à récemment, on était limité à moins de 20 litres par personne », ajoute Pulin, Juif de 38 ans et père de deux enfants à Dnipro qui travaille comme professeur de sciences, spécialisé en thermodynamique.

« Il n’est pas rare de devoir attendre six ou sept heures dans certaines stations-services et, jusqu’à très récemment, on ne pouvait prendre que 20 litres à peine. C’est très compliqué », résume Pulin.

Pour résoudre ce problème, qui affecte les fournisseurs d’aide humanitaire dans tout le pays, la Fédération des communautés juives d’Ukraine, affiliée au mouvement Habad, a dépensé plus de 2 millions de dollars pour acheter une flotte de 40 voitures électriques – dont certaines fabriquées par Volvo – qu’elle distribue ce mois-ci à des communautés comme celle de Pulin.

« Cela va sauver des vies », assure Shlomo Salomon, rabbin de la ville orientale de Kremenchuk, où un membre de la communauté juive est aujourd’hui sous assistance respiratoire, faute d’avoir pu se procurer le médicament dont il avait besoin, à cause de la guerre.

Partout dans le monde, le prix des voitures – électriques ou thermiques (essence) – a explosé ces derniers temps, dans un contexte de pénuries de pièces et autres difficultés induites par la pandémie. Mais même à un prix moyen de 50 000 dollars, ces véhicules sont considérés comme un bon investissement alors qu’ONG et bénévoles juifs ukrainiens utilisent leurs relations et les sources de financement en Occident pour s’adapter au plus vite aux problèmes posés par l’invasion russe.

Alors que les besoins des bénéficiaires de l’aide et les coûts d’acheminement grimpent en flèche, tout comme les prix des carburants, des médicaments et des denrées alimentaires –, l’American Jewish Joint Distribution Committee, ou JDC, bénéficie de retours sur des investissements faits il y a plusieurs années, explique Amos Lev-Ran, directeur de la division des relations extérieures de JDC dans l’ex-Union soviétique.

L’un d’eux est le passage de la livraison de nourriture et de médicaments aux Juifs nécessiteux à un système dans lequel les bénéficiaires peuvent se procurer ces articles eux-mêmes dans le supermarché de leur choix, à l’aide de cartes prépayées. Par ailleurs, le système JOINTECH permet aux soignants et acteurs de la sphère des soins de se connecter en ligne aux personnes âgées et, plus largement, aux bénéficiaires de l’aide pour briser la solitude.

« Toutes les adaptations faites au cours des dernières années sont vraiment bénéfiques maintenant, et permettent d’économiser de l’argent », ajoute Amos Lev-Ran.

À Mykolaïv, ville du sud qui est le lieu de naissance de Menachem Mendel Schneerson, dernier chef de la dynastie hassidique Habad-Loubavitch, la pénurie de carburant a un effet dissuasif, explique Sholom Gotlieb, rabbin Habad, résident de la ville depuis 25 ans.

Illustration : La survivante de la Shoah et réfugiée Tatyna Ryabaya, 99 ans, et sa fille patientent dans une chambre d’hôtel en Moldavie, après avoir fui l’Ukraine, avant de prendre l’avion pour Israël sur un vol médicalisé, le 27 avril 2022. (International Fellowship of Christians and Jews)

« Il y a une solidarité et une volonté de sacrifice, mais après 160 jours de guerre, les gens sont fatigués », confie-t-il. Attendre pendant des heures pour acheter un peu de carburant, dans des stations-services, véritables poudrières au beau milieu des bombardements russes, n’est « pas quelque chose que l’on peut raisonnablement demander à un bénévole », explique le rabbin, dont la femme et les 10 enfants sont partis se réfugier en Israël au début de la guerre.

Un bon tiers de sa communauté, composée d’environ 2 000 personnes, a également quitté la ville, parmi lesquels la femme et les enfants de Pulin, le professeur de sciences. Helen Pulina, professeur d’anglais, se trouve en Israël. Son mari a dû rester en Ukraine en raison des règles d’urgence empêchant la plupart des hommes de moins de 60 ans de quitter le pays. Elle prévoit de s’installer en Israël et attend le moment où son mari sera autorisé à la rejoindre.

« J’étudie l’hébreu, je m’installe. C’est le début de quelque chose de nouveau. Très inattendu aussi, mais voilà… », confie-t-elle.

Au cours du premier semestre de cette année, plus de 12 000 personnes ont quitté l’Ukraine pour Israël en vertu de sa loi sur le retour des Juifs et de leurs proches – environ quatre fois plus que pour toute l’année 2021. La magnitude de cet exode juif d’Ukraine, qui comptait au moins 47 000 Juifs en 2020, est probablement bien supérieure car plusieurs milliers de Juifs sont également partis pour l’Europe, les États-Unis et ailleurs.

Des survivants de la Shoah réfugiés de la guerre en Ukraine arrivent à l’aéroport Ben Gurion, près de Tel Aviv, le 27 avril 2022. (Tomer Neuberg/Flash90)

Ce mouvement signifie-t-il que le nombre de Juifs ayant besoin d’aide en Ukraine a baissé ?

« C’est tout le contraire », assure Gotlieb.

Ceux qui partent sont plutôt jeunes, avec les moyens de décider de partir s’installer ailleurs à court terme, explique-t-il. Ceux qui restent se rassemblent souvent avec leur famille en dehors des centres-villes, plus susceptibles d’être la cible de roquettes russes. Cela rallonge les itinéraires de livraison d’aide humanitaire, en particulier dans la ville tentaculaire de Mykolaïv et les nombreux villages tout autour.

Et puis il y a ceux que JDC qualifie « de nouveaux pauvres » – ces familles ou individus de la classe moyenne que la crise financière provoquée par la guerre pousse à avoir besoin d’aide, alors que des millions d’emplois en Ukraine ont disparu et que la monnaie locale a plongé. Depuis que la guerre a éclaté, le JDC a vu environ 1 000 Juifs « nouveaux pauvres » rejoindre sa liste de quelque 37 000 bénéficiaires de l’aide.

Les Juifs déplacés à l’intérieur du pays, qui se sont réfugiés dans ce qu’ils espèrent être un endroit plus sûr, sont un autre groupe, nouveau et vulnérable, pour le JDC et d’autres ONG juives.

Le nombre de Juifs ukrainiens vivant dans le pays avant la guerre n’est pas connu avec certitude. Le Congrès juif européen affirme qu’ils étaient au moins 360 000, alors qu’une grande enquête menée en 2020 sur la démographie des communautés juives en Europe l’estimait à 47 000. Quoi qu’il en soit, il y avait déjà beaucoup de bénéficiaires de l’aide avant la guerre.

Cela ira de mal en pis, selon le rabbin Meir Stambler, président de la Fédération des communautés juives d’Ukraine, groupe affilié à Habad.

« De toute évidence, beaucoup de gens vont être plongés dans la pauvreté à cause de la guerre, tant qu’elle durera et même dans les années à venir », confie-t-il à la JTA.

Se préparer à cette réalité passe par la chasse aux coûts, à commencer par le prix à payer pour se déplacer et acheminer l’aide aux bénéficiaires, ajoute-t-il.

« Les voitures électriques coûteront beaucoup moins cher à l’usage que les véhicules thermiques », précise Stambler. « C’était une mesure urgente pour répondre aux problèmes actuels, et relever les défis à venir. »

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