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Analyse

Face aux dirigeants iraniens affaiblis, Israël adopte un mode attentiste

Voyant peu d'avantages à s'exprimer ou à s'attaquer aux ayatollahs déjà en proie à des troubles internes et aux menaces américaines, Benjamin Netanyahu opte pour un silence stratégique

Une manifestante allume une cigarette avec une affiche en feu représentant le guide suprême l'ayatollah Ali Khamenei lors d'un rassemblement en soutien aux manifestations antigouvernementales en Iran, à Holon, en Israël, le mercredi 14 janvier 2026. (Crédit : AP/Ohad Zwigenberg)
Une manifestante allume une cigarette avec une affiche en feu représentant le guide suprême l'ayatollah Ali Khamenei lors d'un rassemblement en soutien aux manifestations antigouvernementales en Iran, à Holon, en Israël, le mercredi 14 janvier 2026. (Crédit : AP/Ohad Zwigenberg)

Depuis des semaines, le plus proche allié d’Israël menace ouvertement de frapper l’ennemi juré de l’État juif, mais Jérusalem reste silencieux.

Habitué aux confrontations verbales et militaires avec le régime iranien, le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’est, ces dernières semaines, tenu à l’écart. Le président américain Donald Trump, pour sa part, a lancé à plusieurs reprises des avertissements belliqueux à la république islamique, la menaçant de frappes militaires en riposte à ses tentatives de répression meurtrières des manifestations qui ont secoué Téhéran et tout le pays.

Mais au lieu des propos agressifs et grandiloquents qui suivent généralement de telles menaces, c’est un silence assourdissant de la part de Jérusalem qui a accueilli la réponse de l’Iran, qui a affirmé qu’il attaquerait Israël et les présences militaires américaines en représailles à toute action des États-Unis.

Netanyahu aurait dès le début demandé aux ministres de son cabinet de garder le silence sur l’Iran lorsque des manifestations ont éclaté à la fin du mois dernier, déclenchées par l’aggravation des difficultés économiques dans ce pays de plus de 90 millions d’habitants.

Le Premier ministre est lui-même resté relativement silencieux, se contentant de publier un bref communiqué encourageant la chute du régime et offrant son soutien au peuple iranien.

La semaine dernière, il aurait même demandé à Trump de reporter tout projet d’attaque contre l’Iran, afin, apparemment, de donner à Israël le temps de se préparer à d’éventuelles représailles.

Cette retenue n’est pas due à un manque de volonté de voir s’effondrer ce régime, qui a depuis longtemps juré de détruire Israël. Elle semble plutôt résulter d’une approche calculée, qui vise à éviter de perturber un processus de changement de régime qui pourrait être mené de l’intérieur sans qu’il n’y ait besoin d’intervenir de l’extérieur, ou que l’intervention émane des États-Unis plutôt que d’Israël.

Sur cette photo obtenue par l’Associated Press, des Iraniens participent à une manifestation antigouvernementale à Téhéran, en Iran, le 9 janvier 2026. (Crédit : UGC via AP)

« La réflexion [d’Israël] est la suivante : notre capacité à aider est limitée et le coût est élevé ; toute implication visible pourrait donner aux Iraniens une excuse pour intensifier la répression », a indiqué Danny Citrinowicz, chercheur senior à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) et ancien responsable de la recherche sur l’Iran dans une branche du renseignement militaire israélien.

En contraste flagrant avec l’approche de Trump — qui semble néanmoins avoir renoncé à ses menaces ces derniers jours —, Jérusalem a apparemment conclu qu’une intervention publique n’apporterait rien de bon. Une telle intervention, en effet, ne ferait que confirmer les affirmations du régime selon lesquelles les manifestants sont des agents sionistes. Une accusation qui pourrait détourner la colère populaire vers les manifestants et étouffer le mouvement.

Une éventuelle frappe américaine comporte un risque similaire : elle permettrait au régime de rallier le soutien de la population en concentrant la colère du public sur un agitateur extérieur plutôt que sur ses propres dirigeants. On ignore toutefois si c’est ce calcul qui a motivé les récentes hésitations de Trump. Si Trump choisissait de frapper, Israël préférerait que les États-Unis, dont les capacités offensives et défensives sont supérieures, mènent l’attaque et assument la responsabilité de ses répercussions.

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, fait un geste à la foule lors d’un discours à Téhéran, en Iran, le 17 janvier 2026. (Crédit : KHAMENEI.IR)

Téhéran, pour l’instant, semble avoir réussi à étouffer la vague de protestations, tuant des milliers de ses propres citoyens dans une campagne de répression sanglante et violente. Mais les problèmes qui ont déclenché les manifestations ne sont pas résolus, et les racines profondes de la colère et du désespoir qui ont poussé des dizaines de milliers d’Iraniens à descendre dans la rue, dans un mouvement de protestation considéré comme le plus important depuis la révolution de 1979, restent une menace sérieuse pour la survie du régime.

Si les manifestations reprennent, et quand elles reprendront, Israël restera probablement silencieux.

Laisser les choses se dérouler

La retenue d’Israël s’explique non seulement par la prudence militaire, mais aussi par le sentiment qu’une implication directe n’est peut-être pas indispensable à un changement de régime.

Pour de nombreux analystes, le mouvement actuel est sans précédent par sa nature et son ampleur. Compte tenu de l’état de l’économie iranienne et de l’incapacité du régime à répondre aux demandes de ses citoyens à court ou à long terme, ces manifestations apparaissent donc comme particulièrement déstabilisantes pour le régime. Un élément de nature à convaincre Israël de l’inutilité d’une intervention.

Des manifestants brandissent le drapeau israélien et le drapeau iranien d’avant la révolution lors d’un rassemblement en soutien aux manifestations antigouvernementales en Iran, à Holon, en Israël, le 14 janvier 2026. (Crédit : AP Photo/Ohad Zwigenberg)

« Le régime iranien est probablement arrivé à sa fin, quoi qu’il puisse se passer », a déclaré Eran Lerman, vice-président de l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité, et ancien directeur adjoint du Conseil national de sécurité (NSC) israélien.

« Les problèmes qui ont déclenché les manifestations actuelles se situent à un tout autre niveau qu’auparavant. Nous parlons désormais d’une économie qui a été détruite en profondeur… Même si les manifestations s’intensifient puis s’apaisent, l’infrastructure gouvernementale du régime a, à mon avis, a été ébranlée de manière irréversible », a-t-il ajouté.

Pour Israël, la crainte stratégique d’une erreur de calcul existe également. Les cicatrices du dernier conflit avec l’Iran sont d’ailleurs encore visibles.

Alors que les informations faisant état d’une reprise de la production de missiles iraniens depuis la guerre de juin avec Israël se multiplient, les analystes ont mis en garde contre le fait que l’État juif pourrait être moins bien équipé aujourd’hui pour se défendre contre les missiles balistiques et les drones de Téhéran. Un motif supplémentaire, pour Jérusalem, de se préparer défensivement et d’éviter toute provocation inutile.

Un commerçant compte des billets de banque iraniens dans un magasin de la capitale Téhéran, le 7 janvier 2026. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

« Nous pouvons espérer un changement en Iran. Mais la capacité d’Israël à influencer ce changement reste très limitée », a affirmé Citrinowicz.

Avec peu de moyens pour faire évoluer la situation à Téhéran, Israël ne devrait pas s’impliquer, sauf en cas de menace grave ou si les chances de succès sont fortes.

« Nous devons être extrêmement lucides quant à notre capacité à exercer une influence décisive — à moins qu’une occasion exceptionnelle ne se présente », a souligné Lerman.

Une telle occasion pourrait se traduire par « une fenêtre de renseignement permettant une frappe de nature à décapiter le régime », a-t-il expliqué, précisant qu’Israël devait rester vigilant quant à l’apparition d’une « fracture au sein de l’appareil répressif, c’est-à-dire au sein des Gardiens de la révolution ».

Des personnes brûlent des drapeaux américains et israéliens lors d’un rassemblement en soutien au gouvernement iranien, à Istanbul, en Turquie, le dimanche 18 janvier 2026. (Crédit : AP/Emrah Gurel)

Si, comme certaines informations le suggèrent déjà, les dirigeants iraniens commencent à fuir ou à envoyer d’autres signaux d’un effondrement imminent du régime, le CGRI ne prendra pas le risque de s’engager « pour des gens qui vont s’enfuir quoi qu’il arrive », a poursuivi Lerman. « C’est lorsque cela se concrétisera de manière significative que l’intensification de la pression pourrait provoquer l’effondrement final. Mais nous n’en sommes pas encore là. »

« Et même dans ce cas », a-t-il ajouté, « il serait préférable que ce soient les Américains qui s’en chargent, et non nous. »

« Messages contradictoires »

Alors qu’Israël a conclu qu’il était plus prudent de rester silencieux, Washington a semblé avoir opté pour une approche différente, Trump menaçant d’intervenir pour protéger les manifestants. Vendredi, néanmoins, il a indiqué avoir annulé tout projet de frappe suite à l’apparente décision de l’Iran d’annuler l’exécution prévue de 800 manifestants – alors même que les rapports font état de milliers de morts en raison de la répression sanglante menée par le régime.

Selon les médias israéliens, les responsables de l’État juif pensent que Trump pourrait encore décider de frapper l’Iran. Trump et Netanyahu ont échangé par téléphone à plusieurs reprises la semaine dernière, indice d’une coordination en coulisses.

Cette oscillation entre menaces et modération pourrait refléter l’indécision de Trump, ou s’inscrire dans le cadre d’une stratégie de diversion, comme cet été, avant la campagne menée par Israël contre les installations nucléaires iraniennes, à laquelle les États-Unis ont finalement pris part.

Selon Jason Brodsky, directeur des politiques de United Against Nuclear Iran, les revirements de Trump pourraient être délibérés, et conçus pour maintenir la pression sur Téhéran jusqu’à ce que la menace militaire soit prête à être déployée.

Des Iraniens passent à moto devant une immense banderole représentant l’ancien commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) Qasem Soleimani, à l’approche du sixième anniversaire de son assassinat en Irak, sur la place Valiasr à Téhéran, le 31 décembre 2025. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

Si Trump a semblé renoncer à ses menaces de frappe la semaine dernière, les États-Unis ont toutefois poursuivi le repositionnement du porte-avions Abraham Lincoln de la mer de Chine méridionale vers le Moyen-Orient.

« Ces messages contradictoires s’inscrivent en partie dans le cadre d’une opération psychologique dont l’objectif est d’influencer les décisions du régime iranien, afin qu’il baisse sa garde le temps que les États-Unis mettent leurs moyens en place », a expliqué Brodsky, également chercheur non résident au programme Iran du Middle East Institute.

Même si Trump décide d’intervenir militairement, sa définition du succès n’est pas claire.

Une attaque américaine pourrait en effet viser à détruire l’appareil de répression interne iranien, à cibler les principaux dirigeants du régime, à diminuer considérablement les capacités balistiques pour prévenir toute riposte, ou encore prendre de nombreuses autres formes.

Le président américain Donald Trump s’adresse à la presse avant de monter à bord de Marine One alors qu’il quitte la pelouse sud de la Maison Blanche à Washington, DC, le 16 janvier 2026 (Crédit : Brendan SMIALOWSKI / AFP)

Mais, comme pour Israël, toute action comporte également des risques importants. Une campagne militaire américaine qui échouerait à faire chuter le régime pourrait avoir pour résultat de renforcer les ayatollahs, en concentrant la colère sur Washington plutôt que sur Téhéran, tout en affaiblissant l’opposition et en faisant courir aux manifestants le risque d’être accusés d’être manipulés par les États-Unis.

Trump, par ailleurs, est opposé à toute implication des États-Unis dans le type de conflit militaire prolongé requis pour renverser le régime iranien.

Il n’existe aucune personnalité qui pourrait tirer parti [de la chute du régime]. Et c’est là le problème central.

Sur le plan opérationnel, « aucune frappe américaine ne permettrait de provoquer un changement de régime en Iran. Un changement de régime nécessiterait des frappes prolongées, intensives et soutenues dans le temps », a indiqué Citrinowicz.

L’ampleur de l’offensive théorique de Washington influencera directement l’implication d’Israël. Plus la frappe sera limitée, moins Israël sera susceptible d’être impliqué. Mais plus la campagne sera importante — et plus les Iraniens la percevront comme dangereuse —, plus Israël sera susceptible d’agir, de manière offensive ou défensive.

Les yeux ouverts, la bouche fermée

Si le régime survit, la survenue d’une nouvelle confrontation avec Israël n’est probablement qu’une question de temps.

Une fois leur opposition intérieure écrasée, les dirigeants de Téhéran tenteront probablement de renforcer leur contrôle en neutralisant également toute menace à leur pouvoir provenant de l’étranger.

« Ils pourraient alors se tourner vers la diplomatie, et tenter à nouveau de conclure un accord [nucléaire] avec les Américains, ce à quoi Israël s’oppose fermement. Ils pourraient également franchir des paliers dans le domaine de l’armement nucléaire, en estimant que seule la dissuasion atomique est capable de protéger le régime contre les menaces extérieures », a ajouté Citrinowicz.

Israël a de surcroît déclaré qu’il ne tolérerait pas que l’Iran continue à accumuler des stocks de missiles balistiques.

« Israël, tout particulièrement après le 7-Octobre, ne peut pas continuer à vivre avec des milliers de missiles pointés sur lui », a poursuivi Citrinowicz. « Si l’Iran continue à renforcer ses capacités, je pense qu’Israël en arrivera à une confrontation directe avec le régime au cours de l’année 2026. »

Le système de défense antimissile Arrow tirant un missile intercepteur durant de l’Opération « Rising Lion » en juin, sur une photo publiée le 17 juillet 2025. (Crédit : Ministère de la Défense)

L’effondrement du régime, de plus, n’apporte aucune garantie de quoi que ce soit. Il est susceptible d’entraîner une multitude de conséquences inconnues – et potentiellement désastreuses.

Selon Citrinowicz, parmi ces conséquences potentielles figure un vide du pouvoir, qui pourrait entraîner une prise de contrôle totale par les Gardiens de la révolution, menaçant davantage Israël à long terme.

« Il n’y a pas de leadership de l’opposition. Il n’existe aucune personnalité qui pourrait tirer parti [de la chute du régime]. Et c’est là le problème central », a-t-il souligné.

Compte tenu des risques qui abondent, quelle que soit l’issue, le choix d’Israël de garder, pour l’instant, les yeux grands ouverts et la bouche fermée semble judicieux.

« Nous devons faire preuve d’humilité », a déclaré Lerman. « Des acteurs plus importants et plus puissants que nous ont échoué dans leur tentative de renverser le régime. »

Sauf circonstances exceptionnelles, a-t-il ajouté, « un tel changement doit être l’œuvre du peuple iranien. Pas la nôtre. »

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