Fatah : Le Hamas n’est pas à l’aube d’une victoire écrasante aux municipales
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Fatah : Le Hamas n’est pas à l’aube d’une victoire écrasante aux municipales

Le mouvement d’Abbas est convaincu qu’il battra à plates coutures son rival islamiste le 8 octobre et veut le prouver avec des chiffres

Avi Issacharoff est notre spécialiste du Moyen Orient. Il remplit le même rôle pour Walla, premier portail d'infos en Israël. Il est régulièrement invité à la radio et à la télévision. Jusqu'en 2012, Avi était journaliste et commentateur des affaires arabes pour Haaretz. Il enseigne l'histoire palestinienne moderne à l'université de Tel Aviv et est le coauteur de la série Fauda. Né à Jérusalem , Avi est diplômé de l'université Ben Gourion et de l'université de Tel Aviv en étude du Moyen Orient. Parlant couramment l'arabe, il était le correspondant de la radio publique et a couvert le conflit israélo-palestinien, la guerre en Irak et l'actualité des pays arabes entre 2003 et 2006. Il a réalisé et monté des courts-métrages documentaires sur le Moyen Orient. En 2002, il remporte le prix du "meilleur journaliste" de la radio israélienne pour sa couverture de la deuxième Intifada. En 2004, il coécrit avec Amos Harel "La septième guerre. Comment nous avons gagné et perdu la guerre avec les Palestiniens". En 2005, le livre remporte un prix de l'Institut d'études stratégiques pour la meilleure recherche sur les questions de sécurité en Israël. En 2008, Issacharoff et Harel ont publié leur deuxième livre, "34 Jours - L'histoire de la Deuxième Guerre du Liban", qui a remporté le même prix

Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse au siège de la Commission européenne à Bruxelles, le 22 juin 2016. (Crédit : AFP/Thierry Charlier)
Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse au siège de la Commission européenne à Bruxelles, le 22 juin 2016. (Crédit : AFP/Thierry Charlier)

RAMALLAH – Parmi les plus grands défis qui attendent les nouveaux maires des villes de Ramallah et d’El Bireh : les embouteillages. Les bouchons, dont la sévérité et la fréquence augmentent, sont un fléau aussi bien dans les centres villes que dans la périphérie. Et bien qu’il y ait de nouveaux immeubles, centres commerciaux et restaurants qui ouvrent dans ces deux villes à l’urbanisation croissante, l’infrastructure routière semble s’être arrêtée dans les années 70. Certains disent que c’est à cause de l’occupation israélienne, mais ce problème ne peut pas être si facilement imputé à « l’ennemi israélien ».

Les nouveaux maires seront désignés lors des élections locales prévues en Cisjordanie et dans la bande de Gaza le 8 octobre. Remporter cette campagne est désormais la tâche la plus importante pour les dirigeants du Fatah et de l’Autorité palestinienne.

Une fois ces élections terminées, ils auront tout le loisir de résoudre des problèmes tels que la circulation, l’assainissement, la culture et ainsi de suite. Mais pour le moment, tous leurs efforts sont déployés pour gagner cette victoire.

Et ces efforts ont été impressionnants.

En dépit de quelques querelles entre les hauts fonctionnaires du Fatah, le mouvement en tant que groupe a fait preuve d’une surprenante unité. Mêmes les proches associés de Mohammad Dahlane – l’ancien haut fonctionnaire du Fatah, expulsé de Ramallah en 2011, qui réside actuellement aux Émirats Arabes Unis, et considéré comme le principal rival de Mahmoud Abbas – ne s’est pas présenté et coopère avec le Fatah pour gagner aussi dans la bande de Gaza.

Mohammad Dahlane en 2006 (Crédit : Michal Fattal/Flash90)
Mohammad Dahlane en 2006 (Crédit : Michal Fattal/Flash90)

Abbas, qui cumule les fonctions de président du Fatah et de président de l’AP, a travaillé main dans la main avec la Commission Centrale pour répartir des « zones » de responsabilité. Chaque membre de la commission s’est vu attribuer une région dans laquelle il doit superviser les efforts des élections, et particulièrement la lutte constante pour empêcher les nombreuses listes du Fatah dans ces villes et villages de se présenter les unes contre les autres. Cet effort s’est révélé en partie payant.

« Nous ne sommes pas en 2005 », a expliqué un proche associé d’Abbas au Times of Israel, au sujet des élections en faveur du Hamas, « et même le Hamas est surpris. Ils pensaient que les querelles internes au Fatah joueraient en leur faveur. Lorsqu’ils ont réalisé que cela ne se produirait pas, ils nous ont joué un tour en décidant de ne pas se présenter ouvertement dans les Territoires. »

En effet, ce « tour » joué par le Hamas dans ces dernières semaines qui précèdent le vote semble transparent. Trop transparent. En dépit des nombreuses déclarations de la part des fonctionnaires du Hamas, insistant que l’opinion publique les préfère, le mouvement n’a pas placé ses leaders les plus connus sur le scrutin en Cisjordanie. Bien évidemment, le but de la manœuvre était d’éviter d’attirer l’attention d’Israël sur ces individus, mais c’est également une tentative visant à éviter de s’entacher en cas de défaite.

Les fonctionnaires du Hamas ont dit que l’organisation soutiendrait certaines listes, ou mettrait des candidats affiliés au Hamas sur ces listes. Mais si ces listes échouent, le Hamas pourra prétendre que c’était la liste, et non pas le mouvement lui-même qui n’a pas su séduire les votants. S’ils gagnent, bien sûr, les fonctionnaires du Hamas pourront clamer leur victoire – et la défaite du Fatah – aux yeux du monde entier.

Des fonctionnaires haut-placés du Fatah savaient que cela se produirait lorsqu’ils ont décidé, avec Abbas, de maintenir les élections locales et d’autoriser le Hamas à se présenter. La décision semblait être un coup de poker irresponsable, jusqu’à ces deux dernières semaines.

« Yoav Mordechai – général-major et coordinateur de l’activité civile israélienne dans les Territoires palestiniens (COGAT) – et le Shin Bet ont tenté de nous prévenir que nous étions en train de perdre, que le Hamas gagnerait », raconte un haut-fonctionnaire.

Le général Yoav Mordechai, coordinateur de l'armée israélienne des activités gouvernementales dans les Territoires, en juillet 2013. (Crédit : capture d'écran YouTube/IDFSpox1)
Le général Yoav Mordechai, coordinateur de l’armée israélienne des activités gouvernementales dans les Territoires, en juillet 2013. (Crédit : capture d’écran YouTube/IDFSpox1)

« Ils ont raconté aux médias tout ce qui se passerait si le Hamas venait à gagner. Nous ne leur avons demandé qu’une seule chose : un peu de patience. Juste un peu. Nous leur avons dit qu’en Israël, personne ne peut prédire les résultats des élections pour la Knesset. Comment pouvaient-ils prédire le résultat des élections locales dans les Territoires ? ».

J’ai demandé à ce fonctionnaire : Et si le Hamas gagne uniquement les grandes villes ? N’est-ce pas suffisant pour crier victoire ?

« J’ai parfois du mal à vous comprendre, vous les Israéliens », a répondu avec colère le fonctionnaire. « Si le parti travailliste gagne les élections à Tel Aviv, cela veut-il dire que ça sera partout pareil en Israël ? Ou alors allez-vous comptabiliser la totalité des votes à la fin ? «

Les calculs du Fatah

Un autre haut fonctionnaire du Fatah, tout aussi enthousiaste quant à la décision de maintenir les élections locales, dit qu’une victoire pour le Fatah ne serait « que le début. Ensuite, nous irons à la Commission Centrale du Fatah, nous convoquerons le PCC (Conseil central palestinien), et avec l’aide de dieu, nous irons jusqu’aux élections parlementaires. »

« Les chiffres sont en notre faveur », dit-il. « Regarde, le nombre total de sièges – pour tous les conseils locaux, les municipalités et les villages réunis, en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, qui seront élus le 8 octobre – est de 3 818. Parmi eux, 313 sièges pour Gaza et 3 505 pour la Cisjordanie. Avant même que la campagne électorale ne commence, le Fatah s’est assuré 1 355 sièges. En d’autres termes, le Fatah dispose d’ores et déjà d’environ 35 % des sièges avant la campagne. Vous voyez ce que je veux dire ? »

Il explique : « nous avons un mécanisme appelé tazkiya. Cela signifie que même avant les élections, les villages ou les conseils municipaux se mettent d’accord sur une seule liste qui se présentera aux élections. En Cisjordanie, 181 conseils des 391 ont appliqué ce mécanisme. Aucune élection n’aura lieu dans 38 autres conseils municipaux, selon une décision des résidents. En d’autres termes, seulement 172 conseils régionaux de Cisjordanie se rendront aux urnes.

« Parmi ces 181 conseils municipaux dans lesquels le tazkiya existe, il y a une totalité de 1 702 sièges. 1 355 appartiennent au Fatah. 72 appartiennent au Hamas, 60 au Front Populaire, 30 au Front Démocratique et 160 sont considérés comme indépendants. D’autres sièges iront à des plus petits partis, tels que Fida, Hizb a-Sha’ab et d’autres. Parmi les 181 listes tazkiya qui ont été élues à la direction des conseils municipaux, 100 sont appelées ‘les listes du Fatah’. 26 autres listes, avec des clans plus larges qui appartiennent au Fatah ».

Il poursuit : « les 55 autres listes appartiennent conjointement au Fatah et à quelques groupes dissidents, y compris le Hamas. Pour certaines listes, nous avons accepté d’intégrer un représentant du Hamas. Par exemple, un certain conseil municipal compte sept membres. Le taskiya a déterminé que six d’entre eux sont du Fatah et un du Hamas. Est-ce que tu vois maintenant de quel côté le vent souffle ? »

« Adoptons votre tactique alarmiste typiquement israélienne et supposons un moment que tous les candidats du Hamas pour les 172 conseils municipaux restants en Cisjordanie, et encore 25 à Gaza (ils y a 416 conseils en tout), gagnent. Ça fait 750 candidats. Disons que nous les additionnons et qu’ils gagnent – et encore une fois, c’est impossible, mais disons qu’ils gagnent. Dans une telle situation, le Hamas obtient 20 % des sièges. C’est tout. 20 % des sièges, au cas où ils gagnent, dans un scénario impossible. Et vous vous inquiétez de notre défaite ? », demande-t-il avec colère ?

« Il y a un mouvement au sein du Hamas qui comprend de quel côté le vent souffle, alors ils sont hésitants à s’approcher des votes. Plusieurs hauts fonctionnaires du Hamas font pression pour se retirer des élections. Nous avons vu ce qui s’est passé à Jénine, et ils n’ont participé à aucune élection. A Ramallah, il y a une liste du Fatah, et une liste de gauche, mais aucune liste du Hamas. Le Fatah a gagné le tazkiya à Salfit (on attend une rotation entre la gauche du Fatah). A Jéricho, deux listes du Fatah s’affrontent, et rien du Hamas. C’est pareil à Bethléem, Beit Jala et Beit Sahour. Il n’y a pas de liste du Hamas. Ils ont des listes à Hébron, Tulkarem et Qalqilya et Adly Yaish (maire actuel et membre actuel) à Naplouse, qui se relaiera à la mairie avec un membre du Fatah. »

Les fonctionnaires du Fatah ont donc confiance en leur position en Cisjordanie. Est-ce de l’optimisme ? Dans quelle mesure leurs calculs se vérifient-ils ?

Le changement de ton de la part d’Israël peut être une indication. Tout le monde s’accorde pour dire qu’il n’y aura pas de tsunami anti-Fatah, comme lors des élections locales de 2005, ou des élections parlementaires de 2006. Alors que les listes sont prêtes et que la course (sans parler du tazkiya) devient plus claire, il devient évident, même en Israël, que le Hamas n’est pas à l’aube d’une victoire écrasante.

Le chef du Hamas Ismail Haniyeh salue la foule lors d'un rassemblement marquant le 28e anniversaire de la création du Hamas, à Gaza Ville, le 14 décembre 2015. (Crédit : Emad Nassar/Flash90)
Le chef du Hamas Ismail Haniyeh salue la foule lors d’un rassemblement marquant le 28e anniversaire de la création du Hamas, à Gaza Ville, le 14 décembre 2015. (Crédit : Emad Nassar/Flash90)

Tous les yeux sont rivés sur Gaza

Le Hamas pourrait toutefois cumuler quelques victoires à Tulkarem, Qalqilya, Hébron et Tubas. (A Naplouse, une liste conjointe Fatah-Hamas est dirigée par Yaish, à la condition qu’il cède le pouvoir à un membre du Fatah au bout de deux ans.) Dans ces villes, les listes apparentées au Hamas sont considérées comme fortes, tandis que la position du Fatah est, au mieux, terne.

Par conséquent, trois listes s’affrontent à Hébron, et, dans une certaine mesure, sont apparentées au Fatah : celle d’Ayman al-Qawasmeh, un journaliste connu, celle de Khaled Qawaseh, un ancien ministre du gouvernement palestinien, et la liste officielle du Fatah, avec à sa tête, Ahmed Bayoudh at-Tamimi.

Le Hamas a une liste appelée Ahl al-Balad, dirigée par Adbel-Moati Abu Sneineh. Bien que les liens qui unissent Abu Sneineh et le Hamas semblent être d’ordre personnel, et que sa liste n’est pas officiellement une liste du Hamas, la faction qu’il représente ne laisse planer aucun doute chez les votants.

Le Fatah pourrait gagner en Cisjordanie, mais le Hamas a tout de même des chances de réussir quelques incursions représentatives.

Mais la vraie histoire derrière les élections se trouve peut-être à Gaza.

En dépit des neuf ans entre la main de fer du Hamas sur le territoire, le Fatah semble apporter un vent de contestation. A la différence de la Cisjordanie, les Gazaouis pourront choisir entre deux listes explicitement identifiées comme étant affiliées au Hamas ou au Fatah. Une bataille se prépare, et le Fatah a tout intérêt à être la faction la mieux organisée, au moins dans les grandes villes.

Il y a un sentiment « d’accomplissement », dit un haut fonctionnaire à Ramallah. « Il y a seulement 15 sièges au conseil municipal de Gaza. Je ne serais pas surpris que le Fatah en remporte plus de sept. »

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