Film « The Dissident »: des Saoudiens tuent Khashoggi avec de la tech israélienne
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Film « The Dissident »: des Saoudiens tuent Khashoggi avec de la tech israélienne

Dans son film projeté le 24 janvier au festival Sundance, Bryan Fogel montre combien il est inquiétant qu'un royaume fasse taire les masses avec la complicité de Washington

  • Mohammed ben Salmane, (à gauche), et le journaliste assassiné Jamal Khashoggi. (Orwell Productions)
    Mohammed ben Salmane, (à gauche), et le journaliste assassiné Jamal Khashoggi. (Orwell Productions)
  • Une photo du film "The Dissident" de Bryan Fogel. (Avec l'aimable autorisation de Orwell Productions)
    Une photo du film "The Dissident" de Bryan Fogel. (Avec l'aimable autorisation de Orwell Productions)
  • Une photo du film "The Dissident" de Bryan Fogel. (Avec l'aimable autorisation de Orwell Productions)
    Une photo du film "The Dissident" de Bryan Fogel. (Avec l'aimable autorisation de Orwell Productions)

PARK CITY, Utah – L’un des documentaires les plus attendus au Festival du film de Sundance cette année était « The Dissident », et il n’a pas déçu. Il affirme sans équivoque que des personnes informées au sein des Nations unies, de la CIA et des forces de l’ordre turques pensent que le journaliste militant du Washington Post Jamal Khashoggi a été assassiné sur ordre direct du prince saoudien Mohammed ben Salmane [MBS]. Les dirigeants du monde, en particulier le président américain Donald Trump, semblent trop préoccupés par l’impact économique, conclut le film, pour porter quelque accusation que ce soit.

Pendant 119 minutes (certaines aussi tendues qu’un thriller, d’autres un peu répétitives), le réalisateur lauréat d’un Oscar Bryan Fogel expose un cas clair, et détaille également comment « MBS » a utilisé les médias sociaux et la technologie fournie par Israël (à savoir le logiciel espion connu sous le nom de Pegasus) pour infiltrer et coincer des citoyens saoudiens de renom qui ont osé parler contre le royaume.

« Mon plus grand rêve », a déclaré M. Fogel après la première mondiale à Park City, dans l’Utah, « est qu’un distributeur donne à ce film la diffusion mondiale qu’il mérite, pour tenir tête à l’Arabie Saoudite et honorer Jamal Khashoggi et la liberté de la presse ».

Le réalisateur juif américain, né au Colorado, a déjà travaillé sur « Icare », sur le scandale du dopage des Jeux olympiques russes, et, sur un ton tout à fait différent, sur la pièce à succès « Jewtopia ». Il a également été comédien de stand-up avant de travailler dans le documentaire (il n’y a pas trop de rires dans « The Dissident »).

Fogel a invité trois de ses personnages à se joindre à lui après le film. Il s’agit de Mohamed Soltan, un militant des droits humains qui a passé près de deux ans dans une prison égyptienne (et a entamé une grève de la faim de 489 jours) ; d’Agnès Callamard, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires qui a mené une enquête sur la mort de Jamal Khashoggi ; et de Hatice Cengiz, la fiancée de Khashoggi qui l’a rejoint lors de son deuxième voyage à l’ambassade saoudienne à Istanbul, où il a été sauvagement assassiné.

Le réalisateur Bryan Fogel, (à gauche), et Hatice Cengiz posent pour un portrait afin de promouvoir le film « The Dissident » au Music Lodge pendant le festival du film de Sundance, le vendredi 24 janvier 2020, à Park City, Utah. (Photo de Taylor Jewell/Invision/AP)

Le couple est d’abord allé chercher des documents pour pouvoir se marier, mais on lui a dit de revenir dans cinq jours. Un peloton d’exécution de 15 personnes est arrivé à bord de jets privés, l’a étouffé et étranglé (il a mis sept minutes et demi à mourir), puis l’a découpé en morceaux. Les détails macabres ont été enregistrés sur support audio. Heureusement, nous ne les entendons pas, mais nous voyons une transcription en anglais.

Khashoggi a fait partie des médias d’État pendant des décennies, mais a changé d’état d’esprit après le printemps arabe de 2011. Il s’est rapidement retrouvé en dehors de l’“entreprise familiale” (à savoir, le roi Salmane et le prince Mohammed ben Salmane) et s’est trouvé la cible de trolls sur Twitter.

Le film de Fogel fait un excellent travail en expliquant d’abord l’importance de Twitter dans le royaume (80 % de la population en sont utilisateurs) et la lutte de pouvoir pour maintenir les « bons » sujets à la mode. Fogel montre un quartier général pour « les mouches » – les utilisateurs qui ne sont pas de vrais utilisateurs et qui déchainent un flot de clics de haine et d’abus. Khashoggi fait finalement équipe avec le dissident Omar Abdulaziz, actuellement réfugié à Montréal, et aide à former « les abeilles », une contre-force en ligne.

Omar Abdulaziz, militant saoudien basé au Québec. (Capture d’écran : YouTube)

Abdulaziz n’était pas présent à la première de Sundance car le gouvernement canadien a estimé qu’il n’était pas judicieux qu’il voyage. Il reçoit fréquemment des menaces de mort ; ses deux frères sont toujours emprisonnés en Arabie Saoudite, bien qu’ils ne soient pas eux-mêmes des militants.

Abdulaziz est l’une des figures tragiques les plus uniques des événements du XXIe siècle, en ce sens que c’est « sa faute », en quelque sorte, si son ami Jamal a finalement été exécuté. C’est son téléphone qui a été piraté.

En utilisant le logiciel espion Pegasus, développé par l’entreprise israélienne NSO (qui, selon Fogel dans la discussion post-projection, ne commercialise ses programmes qu’avec l’autorisation du ministère de la Défense israélien), les agents saoudiens ont pu accéder à la vie entière d’Abdulaziz. Cela s’est fait par le biais d’une fausse notification de DHL, dans laquelle Abdulaziz a cliqué sur un lien pensant recevoir des informations sur un colis. Les agents ont alors pu entrer dans toutes ses conversations sécurisées, et ont même pu allumer son micro à son insu.

Le film dit que même Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, dont la société Amazon possède le Washington Post où Khashoggi travaillait, a été piraté via un lien WhatsApp envoyé directement de la part de Mohammed ben Salmane lui-même. Bezos, à son crédit, s’est dissocié de MBS dès que l’histoire de Khashoggi a éclaté, et a assisté à une commémoration à Istanbul à l’occasion du premier anniversaire de son assassinat.

Une photo du film « The Dissident » de Bryan Fogel. (Avec l’aimable autorisation de Orwell Productions)

En utilisant des images de Khashoggi lui-même (il y a un clip de lui avec un chat qui est merveilleux), ainsi que des entretiens avec Abdulaziz et Hatice Cengiz qui parlent de la valeur du journaliste assassiné et de son désir patriotique de faire de l’Arabie Saoudite un meilleur endroit, Fogel revient encore et encore sur la seule personne qui semble vraiment ne pas se soucier de tout cela : le président américain Donald J. Trump.

Le président américain Donald Trump part pour Doral, en Floride, depuis la pelouse sud de la Maison Blanche à Washington, le 23 janvier 2020. (Eric Baradat/AFP)

Même les sénateurs républicains Rand Paul et Lindsey Graham semblent consternés par l’acte éhonté de tuer, mais on nous rappelle que Trump a opposé son veto à un projet de loi visant à mettre fin à la vente d’armes à l’Arabie saoudite à la suite du scandale international.

C’est un film qui a de quoi mettre en colère et peut-être effrayer un peu tous ceux qui se soucient de moralité. S’il n’y a pas de répercussions pour le Prince, de quoi est-il capable ensuite ? Et que se passera-t-il quand il ne sera plus l’homme « derrière » le roi, mais le roi lui-même ?

Le plus difficile est peut-être de se pencher sur l’avenir du cyber-espionnage, et sur le rôle qu’Israël y jouera. Fogel a mentionné dans ses remarques que le Pegasus de la NSO a également joué un rôle dans le ciblage des personnes proches du journaliste mexicain Javier Valdez Cárdenas, qui a été tué par un cartel de la drogue.

Au début du film, Omar Abdulaziz réconforte un collègue inquiet, alors qu’ils mettent leur vie en danger pour combattre leur pays pour une plus grande justice. « Dieu nous pardonnera », dit-il, alors qu’il poursuit le combat.

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