Hallelujah! Un documentaire égaré sur Leonard Cohen refait surface
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Hallelujah! Un documentaire égaré sur Leonard Cohen refait surface

Le film réalisé par Tony Palmer sur Cohen, il y a 37 ans, offre un regard intime sur l’artiste, aujourd’hui disparu, qui ‘ne remarquait plus’ les caméras

Leonard Cohen, extrait du documentaire  'Bird on a Wire.' (Autorisation : Isolde Films)
Leonard Cohen, extrait du documentaire 'Bird on a Wire.' (Autorisation : Isolde Films)

NEW YORK — A part pour reprendre la chanson de Leonard Cohen « Tower of Love », peu de bavardages sont venus troubler l’attente silencieuse des amateurs de cinéma entrant dans la Salle 3 du Forum du Film de New York par groupes de deux ou trois personnes.

Ces cinéphiles sont venus découvrir « Leonard Cohen: Bird on the Wire », le documentaire réalisé par Tony Palmer sur le célèbre chanteur, auteur-compositeur, romancier et poète.

Dans le public, Ann Weiss. Elle est venue de Philadelphie, à deux heures de là, arrivant devant le cinéma juste avant l’ouverture des caisses. Elle tenait absolument à assister à la première projection du documentaire dans une salle obscure.

« Je l’aimais. J’ai vécu avec lui. Je ressentais ses chansons », explique Weiss.

« Ce qui m’a le plus parlé, c’était ‘There is a crack, a crack in everything, that’s how the light gets in’. Ce n’était pas mes paroles préférées – disons que ça reviendrait à me demander lequel de mes enfants je préfère, mais c’est un résumé de la vie, et de la douleur, et de l’accomplissement de soi qui est tellement juste », ajoute-t-elle.

A la suite de la tournée européenne effectuée en 1972 par Cohen, qui avait emmené le chanteur depuis Dublin jusqu’à Jérusalem, le film lève le rideau – avec pudeur – sur un homme profondément réservé et réfléchi.

« Leonard parle pour chacun d’entre nous. Il parle de nos espoirs, de nos craintes, de nos anxiétés », a déclaré Palmer, le réalisateur, lors d’un entretien téléphonique.

« Il n’a pas chanté de petites chansons d’amour sentimentales au sujet de Suzanne ou de Marianne ou de n’importe quelle petite amie qu’il a eue à ce moment-là. Il a chanté le monde dans lequel il vivait et le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Et c’est ce qui ne cesse de fasciner les gens », a-t-il expliqué.

L’arrière-plan du documentaire intrigue également – cette toile de fond qui, une fois tissée, s’est perdue pendant 40 ans. Telle que Palmer la décrit, l’histoire retraçant l’historique du documentaire jusqu’à sa projection au Forum du Film pourrait servir de scénario à une œuvre de série B.

Palmer, dont les ouvres comprennent plus d’une douzaine de documentaires sur des artistes allant des Beatles et de Jimmi Hendrix à Maria Callas et à Yehudi Menuhin a rencontré Cohen en 1971.

Marty Machat, le manager de longue date de l’artiste, voulait que Palmer fasse un film de ce qui, à l’époque, devait être la toute dernière tournée de Cohen.

Selon Palmer, Cohen a hésité à faire le film.

Tandis qu’il espérait que l’oeuvre pourrait lui apporter un public plus large, il était réticent à l’idée que Palmer puisse se placer à un poste d’observateur, peut-être même de voyeur, lors de cette tournée.

Il ne voulait pas non plus un documentaire retraçant typiquement la tournée d’un chanteur qui l’aurait présenté se rendant d’un point A à un point B avec des arrêts entre les deux.

Une fois que Cohen a souscrit à l’idée du film, il a alors accordé un accès total à la tournée à Palmer.

Et la caméra est donc là alors que les fans bousculent et s’attroupent autour du chanteur et lorsque les journalistes l’interrogent alors qu’il se trouve sur le tarmac d’un aéroport.

Palmer a assisté aux vingt concerts, même s’il n’a enregistré des bandes audio de la musique qu’à quatre ou cinq occasions.

Dans le film, Cohen discute avec des promoteurs, décline les avances de groupies, plaisante avec les membres de son groupe et quitte précipitamment la scène le dernier soir de sa tournée.

La caméra suit Cohen à travers des aéroports indéfinissables, dans les bus, ou dans les corridors étroits qui séparent sa loge de la scène.

La caméra est encore là lorsque Cohen fond en larmes dans sa loge de Jérusalem, lors du dernier concert de sa tournée.

« Il ne nous a pas remarqués. Il n’a jamais fait aucune objection. Il a perdu très rapidement conscience du fait que la caméra était là. Il était absolument évident qu’il m’a fait confiance et qu’il savait qu’on allait faire un film rock n’roll », dit Palmer.

Au centre, Leonard Cohen chante avec le chanteur israélien Matti Caspi  la guitare, pour Ariel Sharon, avec les bras croisés, et le reste des troupes israéliennes, dans le Sinaï en 1973. (Crédit : Maariv via JTA)
Au centre, Leonard Cohen chante avec le chanteur israélien Matti Caspi la guitare, pour Ariel Sharon, avec les bras croisés, et le reste des troupes israéliennes, dans le Sinaï en 1973. (Crédit : Maariv via JTA)

Pour Palmer – et cela pourrait être l’aspect le plus précieux du film – les images donnent « le vrai sentiment de la dureté, des difficultés de la vie sur la route ».

« Je connais peu d’autres films où la confusion en arrière-plan déborde de manière si vivace dans la vie réelle, avec Cohen qui ne remarque apparemment nullement la caméra », dit-il.

Et pourtant, lorsque Cohen a découvert la version finale du documentaire, il n’a pas été satisfait. Il a eu le sentiment d’apparaître sur les images « épuisé, et même perdu », et aussi « trop agressif », explique Palmer.

Palmer n’était pas d’accord, mais le « regard [de Cohen] sur lui-même en tant que poète, chanteur et en tant qu’homme avait été implacable pendant le film. J’ai voulu lui accorder le bénéfice du doute », raconte Palmer.

Le réalisateur a alors suggéré un nouveau montage.

Neuf mois et des milliers de dollars plus tard, une seconde version a été réalisée. Cohen s’est encore déclaré mécontent du résultat, mais le film a été montré lors d’une projection unique au Rainbow Theatre, au nord de Londres, le 5 juillet 1974.

Après cela, le documentaire a disparu sans laisser de traces jusqu’à 2010, lorsque 294 pellicules de films ont été retrouvées dans un entrepôt à Hollywood. Certaines des boîtes qui les contenaient étaient tellement rouillées qu’il a fallu les ouvrir à coups de marteau.

Et finalement, le manager de Frank Zappa a fait parvenir les boîtes à Palmer.

Tout d’abord, le réalisateur a pensé que les bandes ne pourraient être sauvées. Aucune boîte ne contenait les négatifs, certaines pellicules étaient en noir et blanc, et la plus grande partie d’entre elles avait été fortement endommagée.

‘Mais lorsque j’ai ouvert une boîte et que j’ai trouvé la majorité de la bande-son originale, j’ai su que nous pouvions garder espoir’

« Mais lorsque j’ai ouvert une boîte et que j’ai trouvé la majorité de la bande-son originale, j’ai su que nous pouvions garder l’espoir de réassembler le puzzle », explique Palmer.

Pendant les quelques mois qui ont suivi, Palmer a travaillé à restaurer le film. Il a assemblé près de 3 000 fragments avant d’obtenir un résultat finalement assez proche de ce qu’était le film original.

« Je suis heureux et je suis reconnaissant qu’il y ait un documentaire vidéo qui retrace une époque de la vie de mon père. Le film de Palmer a su capturer de manière irrésistible (et sans erreur) ce qu’était l’esprit du début des années 1970 », a commenté sur Facebook Adam Cohen, le fils du chanteur défunt.

En effet, le documentaire, qui reprend les codes du film d’actualités, fait cohabiter dans des plans rapides des images du Mur de Berlin, les bifurcations des rues d’une ville, des plans de l’exécution par le général sud -vietnamien Nguyen Ngoc Loan du soldat Vietcong Nguyen Van Lem, des séquences dans des chambres d’hôtel envahies par la fumée et des hommes aux cheveux longs arborant des chemises à grand col.

Leonard Cohen (Crédit : CC BY 2.0)
Leonard Cohen (Crédit : CC BY 2.0)

En plus des séquences durant lesquelles Cohen reprend un grand nombre de ses titres les plus classiques, comme « Sisters of Mercy » et « Suzanne », le film capture également les images backstage du chanteur de 37 ans aux côtés de son groupe, grignotant un sandwich en bord de route, assis inconfortablement pour une interview à la radio ou nageant nu dans l’eau de la piscine déserte d’un hôtel – évoquant la photo d’André Kertész « le nageur sous l’eau ».

Pour Palmer, Cohen comme a été le frère de sang de Bob Dylan.

Tandis que les deux hommes écrivaient des chansons remplies de détails personnels, ils parvenaient à transcender leurs titres en leur donnant une dimension universelle, précise Palmer.

« Prenez les paroles de ‘The story of Isaac’. La chanson s’ouvre par une référence paternelle lorsqu’il évoque cette période où il avait neuf ans (‘when I was 9 years old’). Au niveau personnel, le père de Cohen est décédé alors qu’il avait seulement neuf ans », rappelle Palmer.

« Mais ce n’est pas de ça dont parle le poème ou dont parle la chanson. Elle parle de ceux ‘qui sacrifieraient une génération au nom d’une autre’, comme Cohen le dit dans le film », explique Palmer.

« Leonard était vraiment préoccupé de ce qu’on allait faire de notre monde. Je ne souhaite pas trop m’avancer, mais ces chansons ont une résonance certaine aujourd’hui, pour peu qu’on en soit à moitié seulement conscients ».

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