Harpaz : des enregistrements soulèvent des questions sur le rôle de Mandelblit
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Harpaz : des enregistrements soulèvent des questions sur le rôle de Mandelblit

"Israel HaYom" dénonce 10 ans de "conspiration" anti-Netanyahu ; le procureur général, alors avocat de l'armée, aurait aidé le chef d'état-major à faire obstruction à la justice

Le procureur général Avichai Mandelblit assiste à une cérémonie pour le départ du procureur général sortant Shai Nitzan à Jérusalem, le 18 décembre 2019. (Olivier Fitoussi/Flash90)
Le procureur général Avichai Mandelblit assiste à une cérémonie pour le départ du procureur général sortant Shai Nitzan à Jérusalem, le 18 décembre 2019. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Des enregistrements d’appels téléphoniques datant d’une dizaine d’années ont été diffusés par la Treizième chaîne dimanche soir. Ils apportent un nouvel éclairage sur la position délicate du procureur-général Avichai Mandelblit dans ce qui a été appelé « l’Affaire Harpaz ».

Le scandale a éclaté en août 2010, lors de la course à la succession de Gabi Ashkenazi au poste de chef d’état-major de l’armée israélienne.

La diffusion de ces enregistrements survient à 14 jours des élections nationales du 2 mars, pour lesquelles la décision de Mandelblit de mettre en examen le Premier ministre Benjamin Netanyahu jouera un rôle capital. Les médias pro-Netanyahu ont immédiatement affirmé que la diffusion de ces enregistrements s’inscrivait dans le « complot » visant à évincer le Premier ministre en faveur du chef du parti Kakhol lavan.

L’Affaire Harpaz a commencé en avril 2010, quand un ancien officier du renseignement militaire, Boaz Harpaz, qui était alors conseiller à la défense dans le secteur privé et proche du chef d’état-major de l’époque Ashkenazi, a publié un faux document censé être un plan stratégique pour faire nommer le chef du commandement du sud de l’époque, Yoav Gallant (aujourd’hui député du Likud) au poste de chef d’état-major. Le document proposait une campagne de diffamation contre les rivaux de Gallant, notamment Benny Gantz, qui finira par être nommé 20e chef d’état-major en février 2011.

Il s’est rapidement avéré que le document était un faux, destiné à diffamer Gallant lui-même et Ashkenazi (actuellement député à la Knesset sous l’étiquette Kakhol lavan), a été suspecté. Une enquête criminelle contre Harpaz a été ouverte en 2011. Il a été arrêté en mars 2014 et, après une enquête complexe et un procès qui a pris fin en novembre 2018, il a été condamné en mai 2019, dans le cadre d’une négociation de peine, à 220 heures de travail d’intérêt général.

Boaz Harpaz arrive pour une audience à la cour des magistrats de Tel Aviv, le 15 mars 2018 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

L’affaire avait mis en avant l’animosité qui opposait deux haut-responsables de l’époque, le chef d’état-major Ashkenazi et le ministre de la Défense Ehud Barak. Ashkenazi en avait ouvertement voulu à Barak de ne pas avoir prolongé son mandat de chef d’état-major d’une année supplémentaire en avril 2010, ce qui a peut-être contribué, avec ou sans la connaissance ou l’accord d’Ashkenazi, à la tentative de Harpaz de perturber le processus de sélection de son successeur. Ashkenazi a affirmé qu’il avait lui aussi été dupé par ce document, et qu’il prouvait que Barak et Gallant conspiraient pour l’humilier au moyen d’une campagne de diffamation publique et pour désigner Gallant à sa place.

Les soupçons se sont également portés sur l’avocat général militaire de l’époque, le major général Mandelblit, le plus haut responsable juridique de l’armée, qui a été interrogé en juin 2014. Les enquêteurs ont soupçonné Mandelblit d’avoir aidé Ashkenazi et ses assistants à entraver l’enquête en ne disant pas aux enquêteurs que le document avait été remis par Harpaz à Ashkenazi et qu’il avait été diffusé au sein de l’armée et des médias par le bureau d’Ashkenazi.

En septembre 2014, la police a recommandé l’inculpation de Mandelblit, de Harpaz, de l’ancien porte-parole de l’armée israélienne Avi Benayahu et de l’ancien assistant d’Ashkenazi, Erez Viner, pour obstruction et abus de confiance pour avoir prétendument omis de rapporter tout ce qu’ils savaient en temps voulu. Mais en mai 2015, le procureur général de l’époque, Yehudah Weinstein, a décidé de classer l’affaire contre Mandelblit. Une décision ultérieure de la Haute Cour de justice a conclu que Mandelblit n’avait « rien fait de mal » dans sa gestion de l’affaire.

La question concerne les cinq jours qui se sont écoulés en août 2010 entre la première révélation par les médias de l’existence du document, par la Deuxième chaîne d’information dans son émission du 5 août, et l’aveu public d’Ashkenazi qu’il détenait une copie du document le 10 août – et, selon les enquêteurs de la police, qu’il l’avait partagée avec d’autres généraux de l’armée israélienne et avait aidé à le divulguer à la presse pour salir Gallant.

Les nouveaux enregistrements d’appels téléphoniques de 2010 révèlent que Mandelblit a cherché à se tenir à l’écart de l’affaire, et que sa décision de se taire a peut-être aidé par inadvertance Ashkenazi qui a tenté de prétendre qu’il n’avait pas connaissance du document ou n’avait aucun lien avec celui-ci alors que son existence était connue du public.

Gabi Ashkenazi, à gauche, parlant à Ehud Barak au siège ministère de la Défense, en 2010. (Crédit : Ariel Hermoni/Ministère de la Défense/Flash90)

Que savait Mandelblit pendant ces cinq jours ? Et a-t-il aidé Ashkenazi et son équipe à éviter les enquêteurs ?

Les enregistrements, obtenus par la police grâce à un dispositif spécial installé dans le bureau du chef d’état-major, montrent le principal assistant d’Ashkenazi, le chef de cabinet Viner, révélant que Mandelblit les mettait au courant des discussions au sein du bureau du procureur général sur le lancement éventuel d’une enquête criminelle contre le chef d’état-major.

Le procureur général « Weinstein a parlé avec le MAG [Mandelblit], et il fait sa propre consultation », a déclaré Viner à son patron le 8 août, trois jours après que le document a été rendu public. [Weinstein] « penche pour une enquête de police et il veut que celle-ci soit courte et précise… Le MAG lui a dit que nous coopérerions de toutes les manières nécessaires. Il y aura donc une enquête policière. »

Ashkenazi a répondu : « D’accord, nous allons dire la vérité, c’est bien. Nous allons dire la vérité et c’est tout… Il y aura une enquête, et nous dirons ce que nous avons à dire. »

L’un des problèmes rencontrés par les enquêteurs dans les premiers jours de l’enquête était d’obtenir une copie du document Harpaz lui-même. Personne dans l’armée – y compris Ashkenazi- ne semblait disposé à se manifester et à admettre qu’il l’avait en sa possession.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) s’entretient avec Avichai Mandelblit, alors secrétaire du cabinet, à Jérusalem le 27 décembre 2015. (Crédit : Marc Israel Sellem/POOL)

Le 9 août, Mandelblit et Ashkenazi se sont rencontrés dans le bureau d’Ashkenazi. Les enquêteurs de la police ont par la suite affirmé qu’Ashkenazi avait dit à Mandelblit lors de cette rencontre qu’il avait le document en sa possession.

Mandelblit est sorti de cette réunion et a appelé le procureur général adjoint Raz Nizri pour discuter de l’affaire, mais n’a pas mentionné qu’Ashkenazi avait le document.

Mandelblit avait nié le savoir à ce moment-là, disant qu’il n’avait découvert que le document se trouvait dans le bureau d’Ashkenazi que quelques heures après l’appel téléphonique.

Après avoir parlé à Nizri, Mandelblit a appelé Viner.

« J’ai parlé avec Raz », dit-il. « Je lui ai dit que je… n’ai toujours pas examiné l’affaire en profondeur, mais que je pense que le mieux est qu’ils le fassent dès le début, qu’ils prennent la voie la plus facile. Allez voir le journaliste [Amnon Abramovich, de la Deuxième chaîne, qui a révélé cette affaire]. Je préfère ne pas commencer à creuser et à chercher. Au final, je vais être un témoin dans cette affaire. Je lui ai dit [Nizri], ‘Laissez tomber, je ne veux pas, prenez le chemin le plus facile, allez voir le journaliste et obtenez le document de sa part, il n’a aucun privilège journalistique sur le document lui-même, seulement sur ses sources’. »

Raz Nizri (photo credit: Yossi Zamir/Flash90)
Raz Nizri (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Les enquêteurs ont affirmé plus tard que si Mandelblit savait où se trouvait le document, cette conversation constituait une obstruction à la justice.

Une partie du désaccord sur ce que Mandelblit savait porte sur un passage difficile à discerner dans les enregistrements.

Selon la police, Mandelblit aurait dit à Viner : « Je ne lui ai rien dit [à Nizri] de ce qui se trouve dans le bureau là-bas… alors il l’a laissé tomber. Il leur a dit : ‘Allez le chercher vous-mêmes, et on verra où il vous emmènera.' »

Mais Mandelblit a insisté sur le fait qu’il n’avait pas dit qu’il avait mis Nizri hors de cause pour un document « dans le bureau là-bas ». Dans une transcription de l’enregistrement que Mandelblit a commandé à une société de transcription professionnelle, on peut lire : « Je ne lui ai rien dit [à Nizri] avec cet homme difficile… alors il a laissé tomber. Il leur dira : « Allez le chercher vous-mêmes, et on verra où cela vous mènera. »

« L’homme difficile », a expliqué Mandelblit à la police en 2014, était une référence à Gallant. Il a informé Nizri qu’il préférait ne pas demander le document à Gallant lui-même – à une époque où les enquêteurs pensaient encore que Gallant pouvait en être la source.

Le lendemain matin, le 10 août, Mandelblit a demandé à Ashkenazi d’informer Weinstein qu’il avait le document en sa possession, et ce depuis plusieurs mois. Ashkenazi a appelé Weinstein et a avoué.

La quasi totalité des enregistrements rendus publics par la Treizième chaîne dimanche ont été révélés pour la première fois en 2014 par d’autres médias, dont le quotidien Haaretz, dans les mois où Weinstein envisageait de mettre en examen plusieurs personnalités proches d’Ashkenazi à propos de l’affaire.

Gabi Ashkenazi et Benjamin Netanyahu en 2011. (Crédit : Abir Sultan / Flash90)
Gabi Ashkenazi et Benjamin Netanyahu en 2011. (Crédit : Abir Sultan / Flash90)

Le bureau d’Ashkenazi a noté dans sa réponse de dimanche que le reportage de la Treizième chaîne était composé « d’anciens enregistrements datant de près de dix ans qui ont été diffusés à plusieurs reprises dans le passé. Des centaines de milliers de conversations d’Ashkenazi ont été examinées et scrutées par la police, le contrôleur de l’Etat et le procureur général, qui ont finalement décidé de classer l’affaire. Tous les soupçons ont été discrédités et réfutés. Nous souhaitons à tous les fonctionnaires qu’une surveillance aussi massive de toutes leurs conversations se termine de la même manière ».

Mandelblit a répondu que les soupçons de Weinstein selon lesquels il aurait aidé Ashkenazi à éviter de remettre le document ont été examinés par le comité de recherche qui a étudié sa nomination au poste de procureur général en 2014, et par la Haute Cour de justice qui a examiné une pétition contre cette nomination. Tous deux ont conclu qu’il n’avait rien fait de répréhensible.

Bien que l’histoire ne soit pas nouvelle, le timing politique a suscité des allégations dans le quotidien pro-Netanyahu Israel Hayom, selon lesquelles l’accusation de corruption de Mandelblit contre Netanyahu faisait partie de la même « conspiration » présumée entre Mandelblit et Ashkenazi dont il aurait été témoin pour la première fois en 2010.

Dans un article publié lundi, l’éminent chroniqueur Amnon Lord a qualifié l’affaire de 2010 de « début du chemin pour Ashkenazi, Gantz et Mandelblit – pour éliminer non seulement Gallant, mais aussi Netanyahu ». Il a suggéré que la prétendue alliance équivalait à un coup d’État militaire en douceur, faisant écho aux affirmations de Netanyahu selon lesquelles les enquêtes sur ses affaires étaient une « tentative de coup d’État » de la part de la police et des procureurs.

« C’est-à-dire que depuis 2010, nous avons une élite de défense qui n’accepte pas la règle de l’échelon politique », a déclaré Lord.

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