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Analyse

Iran : Quelle aide les États-Unis et Israël peuvent-ils apporter aux manifestants ?

Les experts sont en désaccord sur l'importance réelle du mouvement, qui dure depuis un mois, et sur le soutien moral et technologique que pourrait offrir l'Occident

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Une manifestante avec le drapeau iranien et des mains rouges dessinées sur le visage lors d'un rassemblement en soutien aux manifestations iraniennes à Paris, suite à la mort de la jeune Mahsa Amini, le 9 octobre 2022. (Crédit : Julien de Rosa/AFP)
Une manifestante avec le drapeau iranien et des mains rouges dessinées sur le visage lors d'un rassemblement en soutien aux manifestations iraniennes à Paris, suite à la mort de la jeune Mahsa Amini, le 9 octobre 2022. (Crédit : Julien de Rosa/AFP)

Cela fait maintenant un mois que les citoyens iraniens défient le régime en manifestant dans les rues du pays.

Ce mouvement de protestation, qui a déjà fait des dizaines de morts du côté des manifestants – des membres des forces de sécurité ont aussi été tués – a commencé après le décès de Mahsa Amini, 22 ans, qui s’est éteinte le 16 septembre, trois jours après avoir été arrêtée par la police des mœurs de Téhéran, accusée d’avoir laissé quelques cheveux s’échapper de son hijab, son voile islamique, contrevenant au code vestimentaire strict imposé aux femmes par le régime théocratique de Téhéran.

Les responsables ont accusé « les ennemis » du régime, et en particulier les États-Unis et Israël, d’avoir encouragé ces « émeutes ».

Même si l’Iran s’efforce régulièrement de discréditer les manifestants en les accusant d’être manipulés par l’Occident, une question importante se pose : Que peuvent faire – s’il y a quelque chose à faire – les États-Unis, l’Europe et même Israël pour soutenir les Iraniens qui défilent aujourd’hui avec bravoure dans les rues du pays ?

Avant que les puissances extérieures ne soient en mesure de mettre au point un plan pour soutenir les dissidents, il faudra qu’elles déterminent si le mouvement de protestation en cours dans les lycées et dans les universités présente le potentiel nécessaire pour devenir une réelle menace pour le régime.

Behnam Ben Taleblu, chercheur au sein du think-tank Foundation for Defense of Democracies, dont le siège est à Washington, fait remarquer un rythme des manifestations massives qui ne cesse de s’accélérer.

Une manifestante avec une photo de Mahsa Amini, une kurde iranienne, morte après avoir été arrêtée par la police des mœurs parce qu’elle contrevenait aux règles strictes du port du voile en Iran, à Istanbul, le 29 septembre 2022. (Crédit : Bulent KILIC / AFP)

« Le fait qu’elles se banalisent est tout simplement intenable en Iran », ajoute-t-il.

« De tels événements se produisaient une fois par décennie », renchérit Ksenia Svetlova, de l’Atlantic Council, « mais ça arrive au moins une fois par an, parfois davantage, depuis 2016 ».

« Il s’agit d’une réalité révolutionnaire actuellement en cours et qui a le potentiel de nuire aux capacités à gouverner du régime des mollahs », continue-t-elle.

« Même si les manifestations devaient s’arrêter demain, la saga n’est pas terminée », dit Ben Taleblu. « Le sentiment anti-régime s’est largement propagé, il s’est nationalisé et il s’étend dorénavant du monde rural jusqu’à la capitale ».

Un soutien occidental et particulièrement américain pourrait avoir des résultats tangibles, affirme-t-il.

En quoi pourrait consister ce soutien ? « Une plus grande mise au pilori, un soutien plus créatif en matière de télécommunication, on pourrait rassembler les secteurs public et privé pour voir comment il est possible de régler le problème de l’internet par satellite en Iran », répond Ben Taleblu.

La république islamique a imposé des restrictions drastiques sur l’accès à la Toile et elle prévoit de criminaliser la vente des réseaux privés virtuels (VPN) qui sont actuellement utilisés pour contourner ces limitations.

Sur une photo obtenue par l’AFP hors de l’Iran, une femme marche sans le hijab obligatoire dans le cœur de la capitale de Téhéran, en Iran, le 11 octobre 2022. (Crédit : AFP)

Ben Taleblu appelle aussi les pays européens à rappeler leurs ambassadeurs à Téhéran, et à rejoindre les États-Unis dans leurs condamnations continues du régime afin de conserver la question iranienne en Une des médias.

Même si Israël est un petit pays qui n’entretient aucune relation diplomatique avec la république islamique, l’État juif a des possibilités qui lui sont offertes s’il veut apporter son appui au mouvement de protestation, déclare Ben Taleblu.

Continuer à parler publiquement des manifestations met la pression sur les partenaires occidentaux d’Israël, poursuit-il, et signale que le pays s’inquiète de davantage que de la seule problématique nucléaire.

« Cela signale au peuple iranien que si Israël a des doutes sur la république islamique… Les Israéliens comprennent bien qu’un gouvernement plus représentatif en Iran impliquerait qu’une sécurité nationale et une politique étrangère fondamentalement différentes seraient mises en place ».

Le Premier ministre Yair Lapid s’adressant à la 77e session de l’Assemblée générale des Nations unies, au siège de l’ONU, le 22 septembre 2022. (Crédit : AP Photo/Julia Nikhinson)

Interrogé sur d’éventuelles initiatives visant à soutenir le mouvement de protestation en Iran, le bureau de Yair Lapid, Premier ministre et ministère des Affaires étrangères, s’est refusé à tout commentaire.

Les services de sécurité israéliens pourraient, eux aussi, jouer un rôle. Tandis que des cyberattaques ayant pris pour cible le programme nucléaire de Téhéran ont été attribuées à Israël, les pirates pourraient aujourd’hui tourner leur attention vers le système de télécommunication du régime et vers les centres de commandement des forces sécuritaires qui sont chargées de réprimer les manifestations.

Ils pourraient aussi fournir des technologies qui aideraient les protestataires à empêcher les experts de la sécurité, au sein du régime, de s’introduire dans leurs téléphones et dans leurs ordinateurs. « Ils pourraient bloquer les serveurs iraniens et ouvrir des réseaux sécurisés de manière à ce que les manifestants puissent communiquer entre eux et se coordonner, parce que c’est là leur principale inquiétude », note Svetlova.

Les ressources des services de renseignement permettraient de contrôler les déplacements de la milice Basij, de la police et des agents des gardiens de la révolution, ce qui offrirait aux manifestants la possibilité d’anticiper leur arrivée.

« Il faut qu’ils sachent que le monde entier les observe », déclare Ben Taleblu.

« Le monde extérieur ne peut rien faire »

Mais tous les spécialistes de la question iranienne ne pensent pas que l’Occident puisse faire quelque chose – et encore moins Israël.

« La capacité de l’Occident à appuyer un changement de régime en Iran n’existe qu’au stade très avancé d’un épisode révolutionnaire », estime Raz Zimmt, expert de la république islamique au sein de l’Institut d’études de sécurité nationale et à l’université de Tel Aviv.

Et l’Iran est loin d’en être à ce stade actuellement, affirme-t-il : « Même avec tout l’enthousiasme qui accompagne ce type d’événement, il ne concerne que des dizaines de milliers de personnes au total. A certains endroits, il ne concerne que quelques dizaines ou quelques centaines de personnes. Il peut encore se développer mais aujourd’hui, je ne vois pas comment il pourrait s’élargir ».

Un manifestant pro-gouvernement brandit un poster de feu l’ayatollah Khomeini lors d’un rassemblement à l’issue des prières du vendredi condamnant les manifestations anti-gouvernementales à Téhéran, en Iran, le 23 septembre 2022. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Ori Goldberg, expert à l’université Reichman, souligne que le mouvement de protestation en cours porte en lui « la combinaison parfaite au niveau socio-économique et géographique » nécessaire pour le transformer en révolution réussie.

« Tout a commencé en périphérie puis le feu s’est propagé et les flammes ont grandi », constate-t-il. Toutefois, les manifestations n’ont pas débouché sur un réel mouvement de masse.

« Même si ces manifestations devaient s’unir, devenant ainsi un moment révolutionnaire, je ne pense pas que qui que ce soit puisse faire quelque chose hors des frontières de l’Iran pour avoir un impact ou un autre sur la situation », dit-il.

Toute implication extérieure jetterait le discrédit sur les protestataires, continue Goldberg qui souligne que les révolutions populaires qui ont atteint leurs objectifs en Iran – en 1892, de 1905 à 1911, en 1951 et en 1979 – ne sont parvenues à le faire que parce que le public les considérait comme « intrinsèquement et naturellement iraniennes ».

« C’est le narratif d’un peuple qui se soulève contre l’oppression, c’est le narratif d’un peuple qui se soulève contre l’injustice », précise-t-il. « Si l’opprimé est en lien avec une puissance étrangère, alors cela peut lui coûter le statut même d’opprimé ».

Si les États-Unis et les pays européens décident qu’il est possible de soutenir les manifestations, alors il devront faire un choix politique difficile. Depuis presque un an, les États-Unis et le groupe E3 des grandes puissances européennes ont accordé la priorité à la nécessité de réintégrer l’Iran dans l’accord sur le nucléaire signé en 2015, le JCPOA. Renforcer le soutien apporté aux manifestants détruirait probablement tout espoir encore nourri de redonner vie à l’accord moribond.

Robert Malley, envoyé spécial pour l’Iran de l’administration Biden, témoigne au sujet du JCPOA devant la commission des Affaires étrangères du sénat au Capitole, le 25 mai 2022. (Crédit : Brendan Smialowski/ AFP)

A court terme au moins, la priorité des États-Unis est d’exprimer son soutien à l’égard des manifestations. « Aujourd’hui, les pourparlers sur la remise en vigueur du JCPOA ne font pas partie de l’ordre du jour », a confié à CNN, la semaine dernière, l’envoyé spécial Robert Malley. « Nous nous concentrons sur ce qui arrive actuellement en Iran, avec des négociations qui sont dans l’impasse. »

Même sans soutien étranger, le temps reste le meilleur allié des protestataires, affirme Goldberg. « Plus les manifestations continueront, plus l’oppression imposée par la république islamique apparaîtra de manière plus flagrante et de manière plus répréhensible ».

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