Kushner, qui n’a pas évoqué les frontières, agite les élections israéliennes
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Analyse

Kushner, qui n’a pas évoqué les frontières, agite les élections israéliennes

Le conseiller de Trump a été mal traduit par une télé arabe, provoquant une onde de choc à droite ; Netanyahu indique clairement son opposition à la création d'un État palestinien

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le gendre du président américain Donald Trump et conseiller principal pour le Moyen Orient, Jared Kushner, (à gauche), rencontre le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans son bureau à Jérusalem le 21 juin 2017. (Amos Ben Gershom/GPO)
Le gendre du président américain Donald Trump et conseiller principal pour le Moyen Orient, Jared Kushner, (à gauche), rencontre le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans son bureau à Jérusalem le 21 juin 2017. (Amos Ben Gershom/GPO)

Jared Kushner, l’homme de confiance du président américain Donald Trump pour le Moyen-Orient, a accordé lundi une interview à Sky News Arabic au sujet de la prochaine proposition de paix américaine. Il n’a révélé aucun détail, mais a prononcé le mot « frontières », ce qui a suffi à déclencher une onde de choc chez les partis de droite d’Israël.

Le dirigeant du parti HaYamin HaHadash, Naftali Bennett, a fait allusion à l’interview lundi pour réitérer ses accusations selon lesquelles Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu « coordonnent » le lancement du plan de paix.

« Les propos de Jared prouvent ce que nous savons déjà : au lendemain des élections, les Américains vont faire pression sur le gouvernement de Netanyahu-Lapid-Gantz pour que soit créé un État palestinien sur la route 6, pour qu’il accepte la division de Jérusalem – et Netanyahu sera obligé d’y consentir », a ainsi déclaré Naftali Bennett.

Il faisait référence à une éventuelle (mais peu probable) future coalition du Likud, parti du Premier ministre, avec la nouvelle alliance Kakhol lavan dirigée par Yair Lapid et Benny Gantz.

Le scénario cauchemardesque de la « création d’un État palestinien » ne pourrait être évité qu’en votant pour son parti, a affirmé le ministre de l’Éducation.

« Lors des prochaines élections, la question posée est ‘droite ou Palestine' », a-t-il ajouté. (Ça sonne mieux en hébreu : « yemin o Falestin« ).

Le Likud a répondu en accusant HaYamin HaHadash de causer du tort au camp nationaliste plutôt que d’attaquer ses opposants « de gauche ».

Netanyahu a protégé « la Terre d’Israël et l’Etat d’Israël contre l’administration Obama hostile et il continuera à le faire avec l’administration Trump amicale », a fait savoir le Likud dans un communiqué.

Rafi Peretz, le chef de l’union des partis de droite – celui-là même qui, à la demande de Netanyahu, a fait entrer les kahanistes d’Otzma Yehudit – a également pris la parole.

Le rabbin Rafi Peretz tient une conférence de presse à Tel Aviv, le 13 février 2019. (Flash90)

« Quand Kushner a parlé de redessiner la frontière, je me suis revu chez moi à Atzmona [qui se trouvait dans le bloc d’implantations du Gush Katif avant le désengagement de la bande de Gaza en 2005] avec les images dures des soldats de Tsahal nous chassant, ma famille et moi de notre maison » a-t-il tweeté.

Kushner a-t-il annoncé que son plan de paix impliquerait l’évacuation des implantations ? Pas du tout. En fait, un examen attentif des déclarations de Kushner montre qu’il n’a même pas fait la moindre allusion à des retraits territoriaux israéliens.

Qu’a réellement dit Kushner ?

La vive réaction de la droite à l’interview de Kushner a peut-être quelque chose à voir avec le fait que de nombreux médias israéliens (dont le Times of Israel) ont initialement rapporté que le conseiller de Trump avait parlé de « redessiner » les frontières d’Israël. Il ne l’a pas fait. Kushner s’exprimait en anglais, mais Sky News Arabic a diffusé l’interview avec une traduction en arabe, ce qui a créé l’inexactitude du « re-découpage » territorial. Les citations originales en anglais n’étaient alors pas disponibles sur le moment.

D’après une transcription intégrale publiée mardi par le journal émirati The National, Kushner a dit ceci : « Le plan politique, qui est très détaillé, vise en fait à établir des frontières et à résoudre les questions relatives au statut final. L’objectif de la résolution de ces frontières est vraiment d’éliminer les frontières. Si l’on pouvait éliminer les frontières, avoir la paix et moins de crainte du terrorisme, on pourrait avoir une circulation plus libre des marchandises et des personnes, ce qui créerait beaucoup plus de perspectives ».

Kushner a indiqué que le plan de paix permettrait aux Palestiniens d’obtenir « ce qui leur échappe depuis longtemps ». Mais il n’a pas explicitement mentionné d’État palestinien et n’a même pas fait d’allusion à une solution à deux États.

Ce qu’il voulait dire exactement en disant « établir des frontières » reste plus que jamais obscur.

Jared Kushner, (à gauche), conseiller à la Maison Blanche, et Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, à Ramallah, le 24 août 2017. (Crédit : WAFA)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les experts israéliens sont divisés sur la question de savoir si l’interview de Kushner était une bonne ou une mauvaise nouvelle pour Netanyahu. Certains ont fait valoir que l’administration Trump, qui exige apparemment des concessions israéliennes, travaille en faveur de Netanyahu, car elle lui donne l’occasion parfaite de se présenter comme le seul homme d’État suffisamment sérieux pour résister à la pression de la Maison Blanche.

D’autres n’étaient pas d’accord, affirmant que le Premier ministre ne veut pas que le processus de paix devienne un enjeu central de la campagne électorale, car il n’a que des positions vagues et peu d’espoir à donner dans ce domaine. Ainsi, Kushner s’exprimant même vaguement et dans ce qui était de toute évidence un effort pour obtenir le soutien de son plan par le Moyen-Orient, n’a pas été utile à Netanyahu, à leur avis.

L’équipe de Kushner affirme qu’elle ne publiera pas le plan de paix avant les élections du 9 avril, mais depuis lundi, il est devenu un enjeu majeur de la campagne, que Netanyahu le veuille ou non.

Quelle est la position de Netanyahu ?

En fait, la publication prochaine de l’accord du siècle de Trump (ses collaborateurs détestent ce terme, sachant qu’il ne ferait qu’ajouter à la déception s’il échouait) a incité Netanyahu, du moins pour le moment, à mettre fin à son ambiguïté de longue date concernant ses vues sur la solution à deux États. En résumé : il s’y oppose.

Dans un discours prononcé à l’université Bar-Ilan en 2009, M. Netanyahu, qui était jusque-là un opposant inébranlable à l’État palestinien, avait pour la première fois déclaré son accord, de principe, à un État palestinien démilitarisé sous certaines conditions.

Political campaign posters in Jerusalem ahead of the 2009 elections (photo credit: Kobi Gideon/Flash90)
Campagne électorale du Likud en 2009 (Crédit photo : Kobi Gideon/Flash90)

Quelques jours avant les élections à la Knesset en mars 2015, il avait changé d’avis et déclaré qu’aucun État palestinien ne verrait le jour sous sa direction. Peu après la fermeture des bureaux de vote, la victoire en poche, il avait fait marche arrière et s’était de nouveau prononcé en faveur du principe de deux États pour deux peuples.

Cependant, après l’élection de Trump à la présidence fin 2017, il avait soigneusement évité d’approuver explicitement une solution à deux États. Interrogé sur la question, il avait répondu qu’il voulait soit que les Palestiniens puissent se gouverner eux-mêmes sans avoir le pouvoir de menacer Israël, soit que cela dépende du type d’État dont il est question : Yémen ou Costa Rica ?

Mais jeudi dernier, dans un discours dénonçant la nouvelle alliance Lapid-Gantz, Netanyahu a explicitement condamné les efforts visant à créer un Etat palestinien comme étant une « horrible solution ». Un gouvernement dirigé par Gantz et Lapid fera rapidement la promotion d’un Etat palestinien « dans la banlieue de Tel Aviv », a-t-il prévenu. « Un État palestinien mettra notre existence en danger ».

Aura-t-il suffisamment de force politique pour faire le même genre de déclaration une fois le plan de paix de Trump révélé, en supposant qu’il contienne une telle clause (et en supposant qu’il gagne les élections) ?

Nous verrons bien.

Lundi, une fois l’erreur de traduction dissipée, il est apparu clairement que Kushner n’avait pas fait preuve d’une grande fermeté sur la question, se contentant de dire que les deux parties devraient faire des compromis. « Vous avez la position israélienne, vous avez la position palestinienne et le résultat doit se situer quelque part au milieu », a dit M. Kushner.

Mais l’administration n’a rien dit du tout, même pas de façon vague, sur le conflit israélo-palestinien, ce qui est évidemment suffisant pour provoquer des réactions en Israël dans un contexte pré-électoral.

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