La chef de la diplomatie autrichienne jure de défendre Israël – qui la boycotte
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Interview

La chef de la diplomatie autrichienne jure de défendre Israël – qui la boycotte

Karin Kneissl du FPÖ a souligné son opposition à l'antisémitisme comme à l'anti-sionisme, ajoutant que l'attitude de l'UE envers l'Etat juif nécessitait "plus de réalisme"

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

La ministre des Affaires étrangères  autrichienne Karin Kneissl à la 73e session de l'Assemblée générale de l'ONU à New York, le 29 septembre 2018 (Crédit : AP Photo/Mary Altaffer)
La ministre des Affaires étrangères autrichienne Karin Kneissl à la 73e session de l'Assemblée générale de l'ONU à New York, le 29 septembre 2018 (Crédit : AP Photo/Mary Altaffer)

La ministre des Affaires étrangères autrichienne, boycottée par Israël en raison de son appartenance au parti de la Liberté d’extrême-droite (FPÖ), a promis de combattre l’anti-sionisme et de défendre l’Etat juif au sein des forums internationaux.

Les Israéliens ont quelques raisons de ressentir un traitement inéquitable à l’égard de leur Etat de la part de l’Union européenne (UE), a expliqué Karin Kneissl, promettant de changer la donne.

« Je sais que de nombreux Israéliens ont le sentiment – alors qu’il y a des liens bilatéraux forts entretenus avec un certain nombre de pays européens – que la relation avec l’UE dans son ensemble n’est jamais au niveau de son plein potentiel », a-t-elle déclaré au Times of Israel dans une interview exclusive. « Et il y a quelque chose de vrai dans ce sentiment ».

Israël est souvent jugé avec une rigueur plus stricte que ne le sont les autres pays, a-t-elle ajouté, notant que les relations entre l’Europe et l’Etat juif « pourraient nécessiter l’injection d’une dose supplémentaire de réalisme ».

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L’Autriche, qui est actuellement à la tête de la présidence de l’UE, « travaille activement » à contrer ce phénomène, a-t-elle affirmé.

« Les voisins d’Israël ne sont ni la Suisse, ni le Liechtenstein, et ce serait bien que l’Europe s’en souvienne parfois », a-t-elle noté.

Elle a également évoqué la nécessité de combattre l’antisémitisme et l’anti-sionisme, exprimant sa satisfaction à propos d’une proposition de loi qui accorderait la citoyenneté autrichienne aux descendants des survivants autrichiens de la Shoah.

Jusqu’à présent, l’ouverture manifestée par Kneissl envers Israël n’a pas été réciproque – mais cela pourrait bientôt changer.

Depuis sa nomination au poste de ministre des Affaires étrangères par le parti de la Liberté – connu sous son acronyme allemand FPÖ – Les responsables israéliens ont refusé tout contact avec elle (un seul député, Yehuda Glick, issu du Likud, s’est entretenu avec Heinz-Christian Strache, le chef du FPO car il estime que l’Etat juif devrait coopérer avec le FPÖ). Yoav Gallant, ministre du Logement (Koulanou) s’est entretenu avec Kneissel mais de façon non officielle.

Le gouvernement du chancelier Sebastian Kurz continue à vivement recommander à Israël de renoncer à ce boycott – si ce n’est celui du FPÖ, au moins celui de Kneissl qui n’est pas officiellement membre du parti.

Plusieurs responsables à Vienne et Jérusalem ont indiqué au Times of Israel que si l’Etat juif ne prévoit pas d’établir des contacts avec les membres du FPÖ, le pays réfléchirait à entrer en communication avec Kneissl dans un avenir proche.

Kneissl, qui a écrit sa thèse de doctorat sur le concept des frontières au Moyen-Orient, a refusé de commenter cette « question hypothétique » tout en indiquant qu’elle était désireuse d’interagir avec les diplomates israéliens.

La ministre des Affaires étrangères, née à Vienne, qui a vécu pendant deux ans en Israël, a défendu le FPÖ contre les accusations d’antisémitisme et de xénophobie lancées par des responsables de Jérusalem et par la communauté juive autrichienne.

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« Le chef du FPÖ, le vice-chancelier et ministre de l’Intérieur Heinz-Christian Strache, a souligné de manière répétée que l’antisémitisme n’a pas sa place dans son parti », a-t-elle dit.

« Je suis absolument convaincue que ni lui, ni les autres membres de ce gouvernement sont antisémites ou tolèrent même l’antisémitisme », a-t-elle poursuivi. « En fait, M. Strache s’intéresse beaucoup à Israël, à son histoire et à sa culture ».

Heinz-Christian Strache, leader du Parti pour la liberté, lors d’un congrès à l’issue des élections parlementaires autrichiennes à Vienne, le 15 octobre 2017 (Alex Domanski / Getty Images via JTA)

Le gouvernement de Vienne – une coalition du FPÖ et du parti de centre-droit de Kurtz, le Parti populaire – a clairement affiché son soutien à Israël et à la communauté juive autrichienne, promettant de combattre l’antisémitisme, a-t-elle précisé.

« J’ai la certitude qu’avec le temps, même ceux qui ont encore des doutes finiront par se rendre compte que ces paroles n’étaient pas vaines », a-t-elle dit.

La diplomate controversée, ancienne universitaire, a également déclaré se réjouir de la visite du Premier ministre Benjamin Netanyahu à Vienne, programmée la semaine prochaine, la qualifiant de « forte confirmation de nos liens bilatéraux profonds ».

Jeudi, Netanyahu a annulé sa visite en raison de la crise politique en cours en Israël. Ce déplacement aurait marqué le premier séjour en Autriche d’un chef de gouvernement israélien depuis 1997.

Voilà la retranscription de l’entretien, qui a eu lieu avant que Netanyahu ne renonce à sa visite.

Le Times of Israel : Le Premier ministre Benjamin Netanyahu prévoit de se rendre à Vienne la semaine prochaine, un déplacement pendant lequel, entre autres, il assistera à une conférence contre l’antisémitisme et l’anti-sionisme. Considérez-vous que l’anti-sionisme est une nouvelle forme d’antisémitisme et que ces deux termes peuvent être équivalents ?

Karin Kneissl : L’antisémitisme est un phénomène plus large que celui de l’anti-sionisme : Tout antisémitisme n’est pas également de l’anti-sionisme. Les préjugés contre les Juifs et les communautés juives existent dans de nombreux cas qui n’ont rien à voir avec l’Etat d’Israël. Même des Juifs qui ne se considèrent pas comme sionistes eux-mêmes peuvent être victimes d’antisémitisme.

D’un autre côté, l’anti-sionisme possède souvent un élément fortement antisémite. Il n’est pas nécessaire de préciser que nous devons nous opposer tant à l’antisémitisme qu’à l’anti-sionisme et que c’est pour cette raison que la conférence se penchera explicitement sur les deux concepts.

Le président russe Vladimir Poutine, à droite, félicite la ministre autrichienne des Affaires étrangères Karin Kneissl lors de son mariage avec l’homme d’affaires autrichien Wolfgang Meilinger à Gamlitz, dans le sud du pays, le 18 août 2018 (Crédit : Alexei Druzhinin, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Qu’attendez-vous de la visite de Netanyahu – La première d’un Premier ministre israélien depuis plus de vingt ans – en termes de relations bilatérales ?

Le Premier ministre Netanyahu a dit, il y a quelques mois, que les relations entre nos deux pays sont excellentes – et je ne peux pas être plus d’accord. Comme vous le dites à juste titre, une visite d’un Premier ministre israélien en Autriche, cela n’arrive pas tous les jours.

Cette visite est donc une confirmation forte de nos liens bilatéraux profonds – l’Autriche est réellement impatiente d’accueillir le Premier ministre et son épouse. Je ne serai malheureusement pas moi-même à Vienne dans la mesure où la Haute-représentante Federica Mogherini m’a demandé, il y a quelques mois, de siéger à la présidence de l’UE à l’occasion d’un certain nombre de réunions de l’Union à Bruxelles.

Le gouvernement que vous servez a promis d’offrir la citoyenneté autrichienne aux Juifs dont les ancêtres étaient autrichiens mais dont la nationalité avait été révoquée par les nazis. Où en est ce projet ? Où peut-on réclamer la citoyenneté autrichienne ? Combien d’Israéliens ont exprimé leur intérêt pour l’octroi de la citoyenneté autrichienne ?

Je suis en effet très heureuse que les descendants des survivants autrichiens de la Shoah – même de deuxième ou troisième génération – puissent bientôt bénéficier de la citoyenneté autrichienne tout en conservant leur nationalité actuelle.

Nous sommes en train de préparer une proposition législative détaillée en ce sens; alors il est un peu prématuré de dire quand cette nouvelle loi sera exactement adoptée par le Parlement. Mais il faut parler en mois, pas en années. Il y aura quelques centaines d’Israéliens qui seront intéressés par la perspective d’avoir le citoyenneté israélienne, peut-être encore davantage.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz (à gauche) au Cabinet du Premier ministre à Jérusalem, le 11 juin 2018. (Ohad Zwigenberg / Pool / Flash90)

Netanyahu a déploré de manière répétée une Union européenne « hostile » envers Israël et, pendant sa dernière visite, le chancelier Kurz a promis de soutenir Israël dans sa relation avec Bruxelles. Estimez-vous personnellement que Bruxelles traite souvent Israël de manière inéquitable ? Si tel est le cas, selon vous, pour quelles raisons ? De quelles façons les promesses de soutien faites par Kurz peuvent-elles se matérialiser au sein de l’Union européenne ?

Je sais que de nombreux Israéliens ont le sentiment – alors qu’il y a des liens bilatéraux forts entretenus avec un certain nombre de pays européens – que la relation avec l’UE dans son ensemble n’est jamais au niveau de son plein potentiel. Et il y a quelque chose de vrai là-dedans. Il n’y a pas eu, par exemple, de rencontre de l’Association UE-Israël depuis des années, même s’il ne manque pas de questions importantes dont nous devrions discuter.

J’ai l’impression qu’Israël est souvent jugé avec une rigueur particulièrement sévère – et je crois que la relation entre Israël et l’Europe pourrait nécessiter l’injection d’une dose supplémentaire de réalisme. C’est quelque chose auquel travaille activement l’Autriche. Les voisins d’Israël ne sont ni la Suisse, ni le Liechtenstein, et ce serait une bonne chose que l’Europe s’en souvienne parfois.

Netanyahu va – au moins pour l’instant – continuer à éviter de rencontrer des membres du FPÖ et les responsables considérés comme proches du parti, comme vous. Que pensez-vous du fait que presque un après après la formation du gouvernement autrichien, un responsable israélien ne souhaite toujours pas échanger avec vous ?

Comme je l’ai dit à de nombreuses occasions auparavant, c’est à Israël de décider qui rencontreront ou non ses représentants – et c’est quelque chose que je respecte pleinement.

Ceci étant dit, j’espère que la visite du Premier ministre Netanyahu en Autriche sera une opportunité d’avoir une impression de première main de ce gouvernement et de son engagement clair en faveur de la sécurité d’Israël et en faveur aussi de la lutte contre l’antisémitisme.

J’ai la certitude qu’avec le temps, même ceux qui nourrissent encore des doutes se rendront compte que ce ne sont pas des paroles vaines

Ces engagements sont partagés sans ambiguïté par les deux partenaires de coalition et ils forment une partie essentielle du programme de notre gouvernement. La conférence consacrée la semaine prochaine à l’antisémitisme n’est qu’un petit exemple des nombreuses initiatives que nous avons entrepris à ce sujet.

Des informations ont récemment laissé entendre que des responsables autrichiens de haut-rang avaient mis la pression sur le gouvernement israélien en faveur de la levée du boycott du FPÖ. Avez-vous connaissance de telles pressions ?

Je n’aime pas trop l’expression « fake news » mais tout ce qui est rapporté dans les médias ne correspond pas nécessairement à la réalité. Bien sûr, l’Autriche veut profiter des meilleures relations possibles avec Israël – c’est naturel. Elles doivent inclure un dialogue à tous les niveaux et inclure également tous les ministres du gouvernement autrichien. L’utilisation du mot « pression » dans ce contexte donne toutefois une impression qui est entièrement fausse – nous voulons convaincre, pas arracher.

Le député Yehuda Glick, à gauche, à côté de la ministre autrichienne des Affaires étrangères Karin Kneissl
lors d’une déclaration à la presse à Vienne, le 13 février 2018 (Crédit : AFP/APA/Herbert Pfarrhofer/Austria OUT)

Les responsables, à Jérusalem et à Vienne, ont indiqué qu’Israël pourrait cesser de vous boycotter après la visite de Netanyahu parce que vous n’êtes pas officiellement membre du parti. Que pensez-vous de ce compromis apparent ? Est-ce que c’est pour vous une formule acceptable – la ministre des Affaires étrangères affiliée au FPÖ, oui, le reste du FPÖ, non ?

C’est une question totalement hypothétique. Mais laissez-vous dire ceci : La raison d’être d’un ministre des Affaires étrangères est de rencontrer ses homologues, d’échanger des points de vue et de travailler directement et personnellement au renforcement des relations internationales. J’ai oeuvré dans cet objectif même avant d’avoir accepté ma nomination au poste de ministre des Affaires étrangères et je continuerai à le faire dans les années à venir.

Lorsque le gouvernement autrichien a pris ses responsabilités au mois de décembre 2017, le chancelier Kurz comme le vice-chancelier Strache ont exprimé leur espoir de voir avec le temps un changement d’attitude envers le FPÖ de la part de l’Etat d’Israël et de la communauté juive officielle. Cet espoir ne s’est pas matérialisé. Comment expliquez-vous cela ?

Cela fait moins d’un an que nous sommes au pouvoir et je pense que nous avons accompli beaucoup de choses au cours de ces derniers mois. Je suis fière que, selon les récents sondages, de nombreux Autrichiens – ceux qui ont voté pour l’un des deux partis mais également un grand nombre qui ne l’avait pas fait – soutiennent les politiques que nous avons mises en oeuvre.

Le programme du gouvernement est très clair en ce qui concerne notre soutien à la communauté juive et à l’Etat d’Israël, notre combat contre l’antisémitisme, et notre désir réel de trouver les bons mots lorsqu’on en vient à l’histoire de notre propre pays. J’ai la certitude qu’avec le temps, même ceux qui nourrissent encore des doutes se rendront compte que ce ne sont pas des paroles vaines.

Le chancelier Sebastian Kurz, (à droite), du Parti du peuple autrichien et le vice-chancelier Heinz-Christian Strache du Parti de la liberté donne une conférence de presse à Vienne après leur première réunion du Cabinet, le 19 décembre 2017. (Joe Klamar / AFP / Getty Images via JTA)

Les leaders de la communauté juive autrichienne sont plus convaincus que jamais que le FPÖ n’a pas encore assez fait et qu’il ne fait toujours pas suffisamment pour se distancer de son passé néo-nazi. Ils citent 41 « incidents » impliquant des membres du parti qui, disent-ils, attestent de l’antisémitisme ou des sympathies pour l’idéologie néo-nazie de la formation. Dans seulement deux cas, le parti s’est montré actif, selon la communauté juive. Pouvez-vous réellement dire que le FPÖ agit suffisamment sur cette question ?

Le chef du FPÖ et vice-chancelier Heinz-Christian Strache a souligné de manière répétée que l’antisémitisme n’a pas sa place dans le parti.

Je suis absolument convaincue que ni lui, ni les autres membres de ce gouvernement sont antisémites ou tolèrent même l’antisémitisme. En fait, M. Strache s’intéresse beaucoup à Israël, à son histoire et à sa culture.

Vous avez été accusée d’avoir comparé le sionisme au nazisme. Vous avez depuis nié avoir fait cette comparaison mais cette accusation continue à être occasionnellement citée par les journaux israéliens. Pouvez-vous expliquer ce que vous avez exactement voulu dire lorsque vous avez décrit les débuts du sionisme comme une « idéologie de sang et de sol basée sur le nationalisme allemand » dans votre livre « Mon Moyen-Orient », paru en 2014 ?

Insinuer une comparaison entre le nazisme et le sionisme est un non-sens absolu.

Je n’ai certainement jamais fait une telle comparaison. Mon livre a été publié et largement réexaminé et à aucun moment, personne n’a proféré une telle critique.

J’ai également vécu en Israël pendant deux ans, j’ai été l’une des toutes premières étudiantes autrichiennes à intégrer l’université de Jérusalem, où j’ai d’ailleurs fait des conférences jusqu’à une date récente. Pendant tout ce temps, je n’ai jamais entendu de critique de ce type.

De manière regrettable, après ma nomination au poste de ministre des Affaires étrangères, certains médias ont pris une ligne de mon livre et n’ont pas pris la peine de remettre en place le contexte historique.

Ce que j’avais souligné dans mon ouvrage, c’est le fait que Theodor Herzl avait été certainement inspiré par les aspirations nationalistes qui avaient balayé l’Europe pendant le 19e siècle. Ces mouvements étaient alors les enfants de leur temps et se ressemblaient les uns les autres.

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