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La communauté juive du Nouveau Mexique redoute une « implosion »

De nombreux membres craignent que 3 plaintes contre des officiels n'entravent les soutiens aux synagogues, aux survivants de la Shoah ou les programmes pour les jeunes

Le docteur Sarah Koplik, ancienne directrice des relations communautaires à la fédération juive du Nouveau Mexique, aux abords de la maison Hillel de l'université du Nouveau-Mexique. (Autorisation)
Le docteur Sarah Koplik, ancienne directrice des relations communautaires à la fédération juive du Nouveau Mexique, aux abords de la maison Hillel de l'université du Nouveau-Mexique. (Autorisation)

JTA – Alors que ses moyens d’existence étaient en jeu, Rob Lennick avait envoyé un texto à la mauvaise Deborah.

Directeur-général de la Fédération juive du Nouveau-Mexique, Lennick avait envoyé un message réclamant que sa demande de prolongation de contrat soit soutenue. Il avait aussi demandé un prêt à remboursement conditionnel auprès de la fédération pour payer les réparations d’une maison qu’il espérait acheter.

Lennick pensait avoir envoyé ce message à Deborah Boldt, membre du conseil d’administration de la fédération. Mais il était arrivé dans la boîte de réception du téléphone de Deborah Albrycht, responsable des Ressources humaines de la fédération.

Et ce qui est arrivé après a déclenché une crise dans la vie communautaire juive du Nouveau Mexique – une crise qui, selon de nombreux observateurs, pourrait à terme détruire la structure philanthropique qui soutient les synagogues mais aussi les soins apportés aux survivants de la Shoah, les programmes mis en place en direction des jeunes et les initiatives culturelles.

Cette situation entraîne aussi l’incertitude pour des milliers de personnes qui dépendent de la fédération pour obtenir la citoyenneté espagnole, dans le cadre d’un programme qui a été lancé en direction des descendants des Juifs qui avaient été expulsés pendant l’Inquisition.

Avant de recevoir le message de Lennick, Albrycht ignorait que le conseil d’administration voterait sur la demande de Lennick au cours de sa prochaine réunion. Mais elle savait, en revanche, que plusieurs employés s’étaient plaints récemment au sujet du directeur-général, indiquent des documents judiciaires. Ils avaient signalé des comportements inappropriés de sa part : harcèlement, intimidation, discrimination sexiste.

Après avoir reçu le texto par erreur, Albrycht avait décidé d’informer la présidente du conseil d’administration, Sabra Minkus, des plaintes reçues avant le vote qui était prévu le 17 février 2021. Minkus avait semblé inquiète de ce que lui avait confié Albrycht et elle avait même fait appel aux services d’un médiateur pour enquêter.

Mais elle avait également dit à Albrycht de se taire, et lorsque le moment était venu de voter sur la prolongation du contrat de Lennick et le prêt, la plupart des membres du conseil n’avaient aucune idée que sa conduite faisait l’objet d’une enquête, selon les dossiers judiciaires. Ils avaient approuvé son nouveau contrat par un vote de 20 contre 1.

Un courriel écrit par deux des plus importants donateurs de la fédération, deux mois plus tard, avait révélé ce que Minkus avait tu. Les donateurs avaient fait savoir qu’ils ne verseraient plus de fonds suite à la dissimulation aux membres du conseil d’administration des plaintes des employés. D’autres contributeurs avaient rapidement suivi le même exemple.

Albrycht avait démissionné le jour suivant. À la fin du mois de juin 2021, 11 membres du conseil d’administration avaient quitté leur poste. Plusieurs d’entre eux avaient par la suite fait part de leur mécontentement dans des déclarations sous serment en accusant Minkus et ses alliés du conseil d’administration de tromperie et de mauvaise gestion.

Le docteur Sarah Koplik, ancienne directrice des relations communautaires à la fédération juive du Nouveau Mexique, aux abords de la maison Hillel de l’université du Nouveau-Mexique. (Autorisation)

La suite des événements à la fédération est reconstituée à la lumière de trois plaintes qui ont été déposées contre la fédération au cours des derniers mois. Quatre membres du conseil d’administration, restés en place après la démission des onze autres, demandent aujourd’hui à un tribunal du Nouveau-Mexique d’ôter son autorité au comité exécutif de la fédération. Ils veulent l’intervention d’un superviseur nommé par le tribunal, qui sera chargé de contrôler les finances de la fédération.

Entre-temps, deux des personnes qui se sont plaintes de Lennick auprès des ressources humaines ont intenté des poursuites judiciaires distinctes. Sara Koplik et Jordi Gendra ont depuis été licenciés – un limogeage que leur avocat a qualifié « d’acte de représailles ».

Koplik et Gendra étaient responsables d’un programme unique mis en place par la fédération – celui de certifier l’origine séfarade des candidats à la citoyenneté en vertu de la loi du retour en Espagne, une initiative qui avait été lancée en 2015 en direction des Juifs ayant subi les persécutions de l’Inquisition, il y a des centaines d’années. Rabbin originaire de Barcelone, Gendra serait, semble-t-il, le premier rabbin à être né en Espagne depuis cette époque médiévale de triste mémoire.

Selon les documents déposés auprès du tribunal, la fédération a collecté plus d’un million de dollars en frais de dossier auprès des candidats, avec des frais supplémentaires versés à une synagogue locale dont le rabbin signait les certificats. Mais à la fin de l’année dernière, les détenteurs de certificats ont appris que la fédération avait brusquement mis en terme à son programme en direction des descendants séfarades.

L’enjeu de ces litiges est l’avenir de la vie communautaire juive à Albuquerque et au-delà, selon les documents judiciaires et selon les propos des membres de la communauté locale. L’un d’entre eux se dit « horrifié », évoquant une situation au bord de « l’implosion ».

« Avec les dirigeants actuels, c’est l’existence même de la Fédération juive du Nouveau-Mexique qui pèse dans la balance », écrit Renni Zifferblatt, l’avocate représentant les quatre membres du conseil d’administration en révolte, dans un document déposé le 6 février auprès du tribunal d’État. Zifferblatt accuse Lennick, Minkus et d’autres membres de la commission exécutive de la fédération de « faute intentionnelle et irresponsable » qui transforme la fédération en « entité autocratique ».

Pour étayer ces affirmations, Zifferblatt a sollicité la contribution de Samuel Sokolove, qui a été le directeur exécutif de la fédération de 2005 à 2015. Sokolove a signé une déclaration sous serment destinée au tribunal, décrivant le « chaos » qui régnait au sein de la fédération. Il a par ailleurs pris la défense de Koplik et de Gendra, avec qui il avait travaillé, et il a rejeté la responsabilité des conflits sur les dirigeants de la fédération. Il a averti que la fédération pourrait « échouer en tant qu’organisation » si rien n’était fait.

Faisant écho aux mêmes préoccupations, l’Association rabbinique et cantonale d’Albuquerque a demandé à la direction actuelle de démissionner, « étant donné le préjudice évident causé à la réputation de la fédération ».

Des étudiants de l’Université de New Mexico Hillel. Illustration (Crédit : Autorisation)

Pendant ce temps, Lennick – après avoir fait pression pour obtenir un contrat à long terme et après avoir acheté une maison – a annoncé lors d’une réunion de la fédération le 23 mars qu’il quitterait son poste au mois de juin pour poursuivre une nouvelle opportunité de carrière dont il n’a pas dévoilé la nature.

En réponse à un courriel demandant une réaction à Lennick, à Minkus et au président actuel de la fédération, David Blacher, ce dernier répondu qu’un avocat avait conseillé de ne pas commenter un dossier en cours.

Comme les 146 autres organisations affiliées à la JFNA (Fédérations juives d’Amérique du nord), la fédération du Nouveau-Mexique collecte des fonds pour des institutions juives locales et pour soutenir des causes juives partout dans le monde. Eric Fingerhut, président et directeur général de la JFNA, reconnaît les récents troubles mais il en minimise la gravité.

« Nous soutenons la Fédération juive du Nouveau-Mexique dans ses efforts visant à combler les manques au sein de la communauté et à soutenir les infrastructures juives, à améliorer la vie juive, à servir les plus vulnérables et à dépasser ses objectifs de collecte de fonds », déclare sobrement Fingerhut dans une déclaration écrite.

Selon un porte-parole de la JFNA, « rien n’indique que la poursuite des activités de la Fédération juive du Nouveau Mexique soit remise en question, de quelque manière que ce soit ».

Le sort de la fédération juive d’Albuquerque est important pour les dizaines de causes locales qu’elle soutient, mais cette crise a également des répercussions dans tout le pays et dans le monde entier.

D’une part, la question des lieux de travail hostiles est devenue un sujet de préoccupation majeur dans le monde juif, avec des enquêtes sur des rabbins qui ont été récemment ouvertes dans au moins trois synagogues réformées.

Lennick, qui avait été ordonné rabbin réformé, avait commencé à travailler à la fédération du Nouveau-Mexique en 2019. Avant cela, il avait dirigé des congrégations dans l’Arkansas, en Pennsylvanie, en Floride et dans le Connecticut, souvent pour de très courtes périodes. Les documents judiciaires suggèrent que les avocats des plaignants examinent minutieusement ses antécédents dans ces endroits.

Dans le monde entier, quelque 20 000 personnes détiennent des certificats attestant de leurs origines séfarades octroyés par la fédération. Certaines d’entre elles ont réussi à demander la citoyenneté espagnole, mais des milliers d’autres sont encore en attente. En l’absence de personnel spécialisé pour les défendre et répondre à leurs questions, de nombreux candidats à ces certificats se sentent abandonnés. Le fait que le programme ait été interrompu peu après que certains médias espagnols et des généalogistes d’autres pays aient laissé entendre que ces candidats, au Nouveau-Mexique, falsifiaient leurs origines séfarades ne fait qu’ajouter à la confusion.

Des accusations de fraude avaient circulé lorsque le gouvernement espagnol avait renforcé les directives du programme, l’an dernier. En conséquence, après des années au cours desquelles un dossier seulement avait été refusé et 34 000 autres avaient été approuvés, il y avait eu des milliers de refus et des milliers de mise en attente de dossiers au cours de l’année 2021.

Candidat à la citoyenneté en vertu de la loi espagnole sur la descendance sépharade, James Ord s’est rendu à Barcelone en mai 2019 pour signer les documents, vivant ce qu’il appelle « l’un des jours les plus heureux de ma vie d’adulte » et « une énorme affirmation d’années de recherche et d’un voyage spirituel ». (Crédit : Autorisation James Ord/JTA)

James Ord est l’un des milliers de candidats ayant un dossier de candidature en suspens à la fédération. Il est en colère.

« La fédération a mis fin au programme mis en place et elle n’a fait aucune déclaration pour défendre sa décision », s’insurge Ord auprès de la JTA. « On nous a littéralement jetés en pâture. La fédération est restée là à ne rien faire, alors que la réputation de tous les candidats était entachée par des accusations grotesques de fraude, et elle s’est refusée à démentir ces accusations ».

Au cours des premières années qui avaient suivi l’adoption de la loi espagnole sur le retour, peu d’institutions juives avaient voulu se lancer dans l’examen des dossiers généalogiques et dans la délivrance des certificats nécessaires pour que les candidats puissent se qualifier à la citoyenneté. La fédération du Nouveau-Mexique s’était toutefois engagée très tôt dans cette voie – ce qui s’explique par les circonstances historiques particulières de la région dont elle a la responsabilité.

Pendant l’Inquisition, lorsque l’Espagne avait obligé les juifs à se convertir au christianisme ou à s’exiler, un grand nombre de ceux qui avaient choisi de se convertir avaient continué à pratiquer au moins certains rituels juifs en secret. Au cours des dernières décennies, il avait été établi que certains convertis et crypto-juifs avaient traversé l’océan avec l’Empire espagnol et qu’ils s’étaient installés dans ce qui est aujourd’hui le Nouveau-Mexique.

De nombreux membres des plus anciennes familles d’origine espagnole, dans l’état, respectent des coutumes qui peuvent sembler étranges dans une région historiquement dominée par le catholicisme. Ord, dont la généalogie remonte à 28 générations – jusqu’à l’Espagne médiévale – est l’un de ces rejetons.

« Quand nous étions enfants, lors du dîner de Pâques, nous laissions une assiette vide à table remplie d’herbes qui étaient encore sur leur tige », raconte Ord, faisant allusion à une pratique qui rappelle la fête juive de Pessah, qui a lieu à peu-près en même temps que Pâques. « Nous ne savions pas pourquoi nous le faisions. Personne ne s’en souvenait. »

« Au Nouveau-Mexique », ajoute-t-il, « plus quelqu’un est religieux, moins il mange de porc ».

Avocat de profession, Ord dit faire partie d’un groupe de plusieurs dizaines de personnes qui envisagent de poursuivre la fédération.

« Il n’y avait pas de contrat légal qui stipulait que la fédération nous soutiendrait tout au long du processus », indique Ord. « Cependant, elle assumait une obligation de service et en cela, légalement, elle nous doit quelque chose ».

Orge Castellano a contribué à cet article.

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