La définition de l’antisémitisme de l’IHRA divise encore les Juifs américains
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La définition de l’antisémitisme de l’IHRA divise encore les Juifs américains

Les paramètres établis par l'Alliance de commémoration de la Shoah voulaient unifier sur un sujet sensible - mais l'inclusion d'Israël attise les débats avant l'arrivée de Biden

Des militants anti-israéliens manifestent en marge d'une réunion du Comité exécutif national du Labour à Londres, le 4 septembre 2018. (Stefan Rousseau/PA via AP)
Des militants anti-israéliens manifestent en marge d'une réunion du Comité exécutif national du Labour à Londres, le 4 septembre 2018. (Stefan Rousseau/PA via AP)

JTA — Quand-est-ce que la critique d’Israël relève de l’antisémitisme ?

L’antisémitisme signifie la haine des Juifs et les façons dont cette haine évolue au fil des ans à travers des théories complotistes et ses variantes modernes. Mais que se passe-t-il quand cette haine est exprimée à travers le prisme de l’Etat d’Israël ? L’anti-sionisme est-il nécessairement de l’antisémitisme ?

Ces questions ont divisé les Juifs américains ces dernières années, et continuent de le faire.

Les groupes phares juifs veulent que le président Joe Biden considère le discours anti-Israël comme de l’antisémitisme. Les groupes juifs progressistes ne sont pas d’accord, craignant de refroidir ou de criminaliser les critiques parfois légitimes de la politique israélienne.

Au cœur du débat se trouve la « définition opérationnelle » de 500 mots de l’antisemitisme, publiée en 2016 par l’International Holocaust Remembrance Alliance, ou IHRA. Cette définition vise à fournir un guide permettant de définir le caractère antisémite de certains propos ou certains actes.

Elle couvre les stéréotypes sur les Juifs, depuis l’incitation à la violence jusqu’à la négation de la Shoah. Un nombre croissant de pays, d’instances internationales, d’universités et d’équipes sportives ont adopté cette définition afin de les aider à déceler la haine anti-juive.

Le président américain Donald Trump signe un décret exécutif pour lutter contre l’antisémitisme aux Etats-Unis lors d’une réception pour Hanoukka dans la salle Est de la Maison Blanche à Washington, le 11 décembre 2019. (Manuel Balce Ceneta/AP)

Mais ses dispositions sur le discours autour d’Israël ont été sujettes à débat, un débat qui a pris de l’ampleur en 2019 quand le président américain Donald Trump a signé un décret adoptant en substance la définition opérationnelle comme référence pour le jugement des plaintes en matière de droits civils sur le campus. Ce débat s’est poursuivi alors même que l’IHRA a souligné que la définition n’est pas juridiquement contraignante.

Voici ce que stipule la définition de l’IHRA, pourquoi ses partisans considèrent qu’elle est cruciale pour la lutte contre la haine des Juifs et pourquoi ses détracteurs s’y opposent.

La définition, description d’une haine millénaire

L’International Holocaust Remembrance Alliance est un réseau international d’universitaires, de directeurs de musées et d’organisations caritatives issus de 34 pays qui encouragent la recherche et l’enseignement sur la Shoah.

En 2016, face à la montée de l’antisémitisme dans le monde, l’alliance a rédigé une définition de l’antisémitisme qui était destinée à aider les pays, les institutions et les organisations à identifier ce qui se passait, à surveiller et à signaler. La définition de l’IHRA était basée sur un texte formulé en 2005 par une agence de l’Union européenne(UE).

Cet effort a été motivé par « une montée des incidents antisémites en Europe occidentale, avec des attaques contre des sites juifs, notamment des écoles et des synagogues », selon un essai publié par l’American Jewish Committee (AJC), en faveur de cette définition opérationnelle. « Les gouvernements ont mis du temps à le reconnaître, et à réagir. »

Des soldats français patrouillent le 21 janvier 2015 devant une synagogue à Neuilly-sur-Seine, dans le cadre du plan Vigipirate, un outil central du dispositif français de lutte contre le terrorisme. (Crédit : KENZO TRIBOUILLARD/AFP/Getty Images)

Ce document vise donc à aider les pays à identifier les faits et évoque la multitude de formes que peut prendre la haine anti-Juifs.

Selon la définition, « l’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte ».

Le document énumère onze formes que peut prendre l’antisémitisme. Il s’agit notamment de l’appel au meurtre des Juifs, la mise en avant de stéréotypes sur le complot et le contrôle par les Juifs, et le fait de blâmer les Juifs en tant que groupe pour des actions menées par des individus, et toute forme de négation de la Shoah.

Un arrêt de bus de Londres affublé d’une affiche “Israël est un projet raciste”, installée par un groupe pro-Palestiniens pour protester contre l’adoption par le Parti travailliste britannique de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, le 6 septembre 2018. (Crédit : Twitter)

Voici six des onze exemples, qui ont principalement à voir avec le discours au sujet d’Israël :

    • le reproche fait aux citoyens juifs de servir davantage Israël ou les priorités supposés des Juifs à l’échelle mondiale que les intérêts de leur propre pays;
    • le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste;
    • le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique;
    • l’utilisation de symboles et d’images associés à l’antisémitisme traditionnel (comme l’affirmation selon laquelle les Juifs auraient tué Jésus ou pratiqueraient des sacrifices humains) pour caractériser Israël et les Israéliens;
    • l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis;
    • l’idée selon laquelle les Juifs seraient collectivement responsables des actions de l’État d’Israël.

    La définition déclare enfin que participe à l’antisémitisme « les accusations fréquentes proférées à l’égard des Juifs qui comploteraient dans le but de nuire à l’humanité, des accusations souvent utilisées pour attribuer aux Juifs la responsabilité ‘de ce qui a pu tourner mal’. »

    Elle est de plus en plus considérée comme le manuel de la lutte contre l’antisémitisme sur tout le globe.

    Depuis qu’elle a été élaborée, la définition de travail a été adoptée par un nombre toujours croissant de nations et d’organisations. A ce jour, 28 pays – particulièrement des pays européens – utilisent cette définition pour tenter de mieux déterminer les éléments constitutifs de l’antisémitisme.

    Au mois de décembre, le Conseil de l’union européenne a invité les 27 Etats-membres du bloc à adopter cette définition. D’autres instances pan-européennes l’ont aussi approuvée et, en 2018, le secrétaire-général de l’ONU, Antonio Guterres, avait déclaré que la définition pouvait « servir de base non seulement en ce qui concerne l’application stricte de la loi, mais aussi pour les politiques de prévention ».

    Antonio Guterres, secrétaire-général des Nations unies, s’exprime durant le débat général de la 73e session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, le 25 septembre 2018 (Crédit : AFP PHOTO / TIMOTHY A. CLARY)

    Certaines institutions non-gouvernementales – comme les universités, les équipes de football et, plus récemment, un conseil musulman international – ont aussi adopté la définition comme moyen permettant d’identifier l’antisémitisme. L’année dernière, 145 organisations juives et pro-israéliennes avaient écrit une lettre sur Facebook encourageant la plateforme à utiliser cette définition « comme pierre d’achoppement pour déterminer la politique qui sera mise en place par Facebook pour lutter contre les discours de haine relatifs à l’antisémitisme ».

    Le département d’Etat américain utilise une définition similaire de la haine antijuive, qu’il avait adoptée en 2010. Le département d’Etat de l’administration de l’ancien président George W. Bush avait fait sienne une première version de la définition en 2007, estimant qu’elle était un « guide initial approprié » dans la lutte contre l’antisémitisme.

    L’administration Trump, pour sa part, s’est encore davantage appuyé sur la définition. L’année dernière, un décret du président américain avait donné pour instruction à l’exécutif de prendre en compte la définition de l’IHRA – et notamment ses onze exemples – lors des enquêtes menées suites à des plaintes liées aux droits civils, y compris celles déposées au bureau des droits civils du ministère de l’Education dans les cas de discrimination présumée sur les campus.

    Les membres de la Conférence des présidents : Malcolm Hoenlein (G), Arthur Stark (C) et William Daroff lors d’une conférence de presse à Jérusalem, le 16 février 2020 (Crédit : Avi Hayoun)

    Le 12 janvier, la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations), une coalition de groupes juifs établis, a envoyé un courrier à Biden lui demandant d’adopter la politique de Trump concernant la définition de l’IHRA.

    « Nous pensons que tous les départements fédéraux et que toutes les agences devraient, dans leur travail, prendre en compte la définition de l’IHRA (avec ses exemples) », a dit la lettre qui a été rendue publique par le Jewish Insider. »Nous recommandons vivement à votre administration de conserver et de développer les politiques qui ont été mises en œuvre par les trois précédents présidents ».

    Les critiques, et en particulier les Palestiniens et leurs soutiens, disent que la définition de l’IHRA contrevient à la liberté d’expression

    Avec la propagation de la définition de l’IHRA, les protestations de ses opposants – activistes et universitaires – se sont proportionnellement multipliées.

    Les détracteurs de la définition expliquent que les clauses sur Israël empêcheront le débat sur le conflit israélo-palestinien. Ils s’inquiètent de ce qu’en condamnant toute forme de discours anti-israélien, la définition n’en vienne à étiqueter d’antisémites tous les critiques d’Israël et tous les activistes pro-palestiniens.

    Des étudiants anti-israéliens de l’université Columbia érigent un faux « mur de l’apartheid » devant l’emblématique Low Library, pendant la Semaine contre l’apartheid israélien, le 3 mars 2016. Illustration. (Crédit : Uriel Heilman)

    « La lutte contre l’antisémitisme est détournée et exploitée pour finalement supprimer la liberté légitime de s’exprimer, pour faire taire la critique des actions entreprises par le gouvernement israélien et le soutien aux droits des Palestiniens », déclare un communiqué s’opposant à l’adoption de la définition de l’IHRA qui a été émis, le 12 janvier, par une coalition d’organisations juives américaines progressistes.

    Les Palestiniens ont déclaré que ces dispositions concernant le discours sur Israël – avec notamment l’interdiction de qualifier l’Etat juif de « raciste » – servait in fine à neutraliser toute critique du pays pour son traitement des Palestiniens ou pour ce qu’eux-mêmes considèrent comme étant des violations du droit international.

    « Accuser d’antisémitisme toute personne considérant que l’Etat d’Israël, tel qu’il est aujourd’hui, est ‘raciste’ – indépendamment des discriminations institutionnelles et constitutionnelles sur lesquelles il a été fondé – revient à accorder à Israël une immunité absolue », a écrit dans The Guardian un groupe de 122 universitaires et auteurs palestiniens. « La définition de travail de l’IHRA et la manière dont elle est déployée interdisent toute discussion sur l’Etat israélien en tant qu’Etat basé sur une discrimination ethnoreligieuse ».

    Manifestation organisée par le groupe britannique Campaign Against Anti-Semitism devant le siège du Parti travailliste britannique, à Londres, le 8 avril 2018. (AFP PHOTO / Tolga AKMEN)

    En 2018, les Juifs britanniques avaient fustigé le parti Travailliste du pays qui, s’il avait adopté la définition, avait initialement refusé d’inclure plusieurs des dispositions relatives au discours anti-israélien. A ce moment-là, la formation se débattait dans une controverse entraînée par des accusations croissantes d’antisémitisme de la part de ses responsables et plus particulièrement de la part de son leader de l’époque, Jeremy Corbyn, un critique virulent d’Israël.

    Le débat sur la définition a été encore une fois relancé au Royaume-Uni après l’instruction donnée par le ministère de l’Education aux universités de l’adopter. Si Oxford et Cambridge se sont exécutés ces dernières semaines, selon le Guardian, une lettre qui a été publiée par huit éminents avocats britanniques, la semaine dernière, met en garde contre l’adoption de la définition.

    Ses défenseurs soulignent les nuances de la définition sur Israël et son soutien à la liberté d’expression.

    Ceux qui prônent l’adoption de la définition affirment que cette dernière fait bien la distinction entre critique légitime de l’Etat juif et la rhétorique qui serait susceptible de franchir la frontière parfois floue de l’antisémitisme, ou les propos qui utilisent Israël pour faire avancer, en arrière-plan, la haine des Juifs.

    La définition établit clairement que « les critiques d’Israël similaires à celles qui peuvent être énoncées contre n’importe quel autre pays ne peuvent pas être considérées comme antisémites ».

    Un rassemblement anti-israélien à Johannesburg (Crédit : CC BY Meraj Chhaya, Flickr)

    Le pamphlet de l’AJC estime que la définition, en elle-même, ne s’inquiète que de « la manière, quand et comment, le sentiment anti-israélien peut devenir une forme d’antisémitisme en faisant la distinction avec la critique d’Israël » et que « sa minutieuse formulation laisse un large espace à la critique vive et vigoureuse du gouvernement et des politiques israéliennes ».

    De plus, la définition elle-même établit qu’elle n’est « pas contraignante au niveau juridique » et, dans l’introduction de la brochure, les responsables soulignent qu’il est déterminant que la définition ne devienne pas un obstacle à la liberté de parole.

    « Non contraignante au niveau légal dans sa nature, la définition de travail est utile dans le discours public ainsi que dans la formation des médias, des éducateurs et des autorités publiques, sans pour autant entraver le droit légal à la liberté d’expression », écrit ainsi Katharina von Schnurbein, coordinatrice de la lutte contre l’antisémitisme au sein de la Commission européenne.

    Ce qui devait être un guide utile est devenu un instrument de division.

    L’ironie dans tout cela est que la définition visait à aider à résoudre les débats sur ce qui constitue la haine antijuive – et non à les lancer. Mais la définition est devenue clivante lorsque les activistes ont voulu lui donner force de loi – ce qui, selon l’un des auteurs de la définition, n’était nullement supposé arriver.

    « Jamais elle n’a été destinée à devenir un code sur les discours de haine », avait expliqué Kenneth Stern, directeur du Centre des études de haine au Bard College, dans une tribune écrite dans le Guardian en 2019 qui s’opposait au décret de Trump.

    Des militants du mouvement Reservists on Duty, portant des T-shirts avec la mention « Defending freedom from hate », organisent une contre-manifestation devant une exposition sur le boycott, le désinvestissement et les sanctions sur un campus universitaire. (Avec l’aimable autorisation de Reservists on Duty)

    Stern avait ajouté qu’il craignait que les groupes pro-israéliens de droite « ne pourchassent les discours politiques avec lesquels ils sont en désaccord, et qu’ils menacent de porter plainte. Je m’inquiète de ce que les administrateurs n’en viennent à avoir une forte envie de supprimer, ou au moins de condamner, des discours politiques par crainte d’éventuelles poursuites ».

    Certains défenseurs d’Israël ont aussi cherché à élargir la portée de la définition. Dans une tribune publiée dans le New York Times au sujet du décret émis par Trump, Jared Kushner, conseiller à la Maison Blanche, avait semblé interpréter de manière plus large la définition de l’IHRA.

    Kushner, le gendre de Trump, avait écrit que la définition « établit clairement » que « l’antisionisme est un antisémitisme » – même si le mot « sionisme » n’apparaît pas dans la définition elle-même. En employant cette définition, avait-il ajouté, le décret empêcherait les étudiants de harceler les Juifs sous couvert de critique d’Israël.

    Le conseiller présidentiel américain Jared Kushner s’exprime aux côtés du conseiller à la sécurité nationale américain Robert O’Brien (à droite) devant un avion d’El Al à l’aéroport d’Abu Dhabi, suite à l’arrivée du tout premier vol israélien vers les EAU, le 31 août 2020. (KARIM SAHIB / AFP)

    « C’est devenu à la mode, parmi ceux qui haïssent les Juifs, de caractériser tout comportement de discrimination – indépendamment de son degré d’infâmie – non pas de critique des Juifs mais de critique d’Israël », avait-il noté. « C’est un mensonge. Et c’est particulièrement le cas sur les campus des universités où la discrimination, le harcèlement et les intimidations faites aux étudiants juifs sont devenus communs et sont justifiés régulièrement, et à tort ».

    Tout ce débat est dorénavant associé à cette définition. C’est la raison pour laquelle la question de savoir si les Etats-Unis devront continuer à l’utiliser dans le cadre de l’identification de l’antisémitisme est devenue l’une des querelles les plus ouvertes parmi les Juifs américains, concernant l’administration Biden.

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