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La mer Morte est-elle condamnée à s’évaporer ?

En reculant, l'eau salée laisse des plaques de sel souterraines. Lorsqu'il pleut, l'eau douce s'infiltre et dissout les plaques de sel. La terre s'effondre et former des dolines

Des randonneurs marchent à côté de dolines dans une zone de mer asséchée qui a exposé et créé une plaine salée, à environ 20 km au sud du kibboutz israélien Ein Gedi, dans la partie sud de la mer Morte, le 15 janvier 2021. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)
Des randonneurs marchent à côté de dolines dans une zone de mer asséchée qui a exposé et créé une plaine salée, à environ 20 km au sud du kibboutz israélien Ein Gedi, dans la partie sud de la mer Morte, le 15 janvier 2021. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

En Israël, à la belle époque du spa Ein Gedi, dans les années 1960, les vacanciers pouvaient se prélasser au bord des piscines chauffées puis se glisser dans la mer Morte. Un lointain souvenir, les eaux salées s’étant depuis retirées pour céder la place à d’étranges cratères.

La mer Morte, spectaculaire étendue d’eau en plein désert entre Israël, la Cisjordanie et la Jordanie, flanquée en son ouest et son est d’abruptes falaises, a perdu un tiers de sa surface depuis 1960.

Les eaux bleues se retirent d’environ un mètre chaque année, laissant derrière elles un paysage lunaire, une terre blanchie par le sel et perforée de trous béants.

« Un jour ou l’autre, s’il reste un filet d’eau pour tremper son pied, on aura de la chance », se désole Alison Ron, une habitante d’Ein Gedi, qui a longtemps travaillé pour le spa. « Il n’y aura plus que des dolines ».

Cratères pouvant se former en une fraction de secondes et dépasser dix mètres de profondeur, les dolines se sont multipliées ces vingt dernières années sur les rives du lac.

En reculant, l’eau salée laisse derrière elle des plaques de sel souterraines. Lorsqu’il pleut, l’eau douce s’infiltre dans le sol et dissout les plaques de sel. Sans appui, la terre au-dessus peut alors s’effondrer et former des dolines.

Un panneau de mise en garde contre les mines dans une zone de mer asséchée qui a exposé et créé une plaine salée, à environ 20 km au sud du kibboutz israélien Ein Gedi, dans la partie sud de la mer Morte, le 15 janvier 2021. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

Ville fantôme

A Ein Gedi, les trois kilomètres de sable rocailleux qui séparent le spa du rivage sont aujourd’hui ponctués de trous et de crevasses.

Quelques kilomètres plus au nord, c’est tout un complexe touristique qui s’est transformé en ville fantôme, défiguré par les cratères et enserré dans des grillages. La chaussée est éventrée, les lampadaires renversés, la plantation de dattes abandonnée et les millions de shekels investis, envolés.

La station balnéaire israélienne abandonnée d’Ein Gedi qui a été détruite suite à la formation de dolines créées à la suite d’une baisse du niveau des eaux de la mer Morte, le 21 septembre 2021. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

D’après Ittai Gavrieli, chercheur à l’Institut géologique d’Israël, on compte désormais des milliers de dolines de chaque côté de la mer Morte.

Ces cratères « dangereux », mais aussi « uniques et magnifiques », sont la conséquence directe de l’assèchement du lac à partir des années 1970, sous l’effet conjugué de la déviation du fleuve Jourdain qui s’y jette et de l’extraction croissante de minéraux.

Aujourd’hui, la mer Morte ne reçoit plus que 10 % du débit d’autrefois, détourné par Israël et la Jordanie pour leurs besoins agricoles et en eau potable.

De plus, l’évaporation est favorisée par le réchauffement de la région, qui a enregistré un record national de chaleur en juillet, avec 49,9 degrés Celsius à Sodome, au sud-ouest de la mer Morte.

Pour Gidon Bromberg, directeur israélien de l’ONG Ecopeace, les dolines sont des « revanches de la nature » en réaction aux « actions inappropriées de l’Homme ». « Nous ne parviendrons pas à ramener la mer Morte à son heure de gloire, mais nous demandons à ce que son niveau soit au moins stabilisé », plaide M. Bromberg.

Des randonneurs marchent à côté de dolines dans une zone de mer asséchée qui a exposé et créé une plaine salée, à environ 20 km au sud du kibboutz israélien Ein Gedi, dans la partie sud de la mer Morte, le 15 janvier 2021. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

Déclin inéluctable

Son organisation, constituée de scientifiques jordaniens, palestiniens et israéliens, préconise d’augmenter le dessalement en mer Méditerranée pour soulager la pression sur le lac de Tibériade et le Jourdain, qui pourraient refluer vers la mer Morte.

Elle voudrait aussi que l’industrie soit « tenue pour responsable » en payant davantage d’impôts.

Sollicité par l’AFP, le ministère de l’Eau jordanien n’a pas détaillé les solutions qui pourraient sauver la mer, mais souligne qu’il faut « attirer l’attention du monde pour trouver des solutions raisonnables ».

En juin, la Jordanie, l’un des pays les plus déficitaires en eau, a abandonné l’idée d’un canal partant de la mer Rouge vers la mer Morte, qui devait être mené avec Israël et les Palestiniens. Amman a préféré la construction d’une usine de dessalement pour accroître son approvisionnement en eau potable.

Mais même si le canal avait été construit, il n’aurait pu sauver à lui seul le lac, note Eran Halfi, hydrologue à l’institut scientifique Arava.

« La mer Morte est déficitaire d’un milliard de mètres cubes par an et le canal aurait apporté 200 millions de mètres cubes », explique-t-il.

La mer Morte est-elle donc condamnée à s’évaporer ? D’après des scientifiques, son déclin est inéluctable pour au moins les cent prochaines années et les dolines continueront de se répandre.

Mais le lac pourrait ensuite atteindre un équilibre, car à mesure que sa surface diminue, l’eau devient plus salée et l’évaporation décélère.

A Ein Gedi, Alison Ron se fiche de savoir que dans plus d’un siècle « sa » mer, amputée, trouvera peut-être un équilibre, car en déviant des cours d’eau et en construisant des usines, « l’Homme a interféré » avec la nature, lance-t-elle. « Nous devrions avoir honte d’avoir laissé cela se produire ».

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