La popularité retrouvée de l’étude juive auprès des jeunes actifs parisiens
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La popularité retrouvée de l’étude juive auprès des jeunes actifs parisiens

Les études juives ont le vent en poupe, et plusieurs initiatives ont fleuri dans la capitale française, parmi elles : les projets Ladaat et Ayeka

Des membres du groupe d'études Ladaat, à Paris.
Des membres du groupe d'études Ladaat, à Paris.

Une quinzaine de jeunes parisiens se pressent dans l’une des salles de l’Espace Culturel et Universitaire Juif d’Europe (ECUJE). Ils sont venus assister à Ladaat, un groupe d’études créé par Anna Klarsfeld et Anna Gourdikian.

Le confinement ni même le couvre-feu n’ont été déclarés, alors ils en profitent. Sur la grande table trônent des pitot et des pots de houmous en guise de bienvenue. Il est près de 20h, la journée de travail s’achève. Répartis en binômes, les étudiants s’apprêtent à plancher pendant au moins deux heures sur les textes de la fête de Souccot, en ce 7 octobre.

L’enthousiasme est immédiat, dans tous les coins de la pièce, bruissent des chuchotements et des questionnements entre élèves : « Ce ne serait pas un texte écolo avant l’heure ? », demande Claire, fébrile, à son binôme.

Plusieurs initiatives ont fleuri dans la capitale française, et se présentent comme une réaction, une alternative, aux institutions traditionnelles, les yeshivot et les centres libéraux. Ces cours partagent tous les mêmes aspirations : offrir une place à la gente féminine, se réapproprier son judaïsme et se rassembler entre jeunes, en délaissant les cours magistraux.

Anna Klarsfeld et Anna Gourdikian, surnommées les « Annot » (Crédit : Margot Davier)

Ces rencontres sont organisées par et pour des jeunes, et sont donc particulièrement actifs sur les réseaux sociaux où ils soignent leur communication. L’objectif consiste donc à se consacrer, quelques heures par semaine, à l’étude des textes, dans un subtil équilibre entre l’encadrement du professeur et l’autonomie des élèves.

Myriam et Emile Ackermann, tous deux en école rabbinique aux Etats-Unis, sont formels : « Beaucoup de jeunes ne se reconnaissent plus dans les cours de Torah de barbus, qui parlent de longueur de jupes toute la journée. Notre cours, Ayeka, est pensé comme non-hiérarchique. Seule la réflexion doit s’en dégager ».

Le groupe d’études Ladaat (« savoir » en hébreu) est né en février dernier quand les « Annot » Klarsfeld et Gourdikian (le pluriel féminin se termine par « ot » en hébreu) ont décidé de créer un cours chaque semaine, contraint pendant le confinement de devenir virtuels.

« Il n’existait pas de cours de Torah, de Limoud, à Paris, confie Anna Klarsfeld, elle-même étudiante au séminaire Pardès, à Jérusalem. Je me suis dit que j’allais combler ce vide, car toutes les initiatives qui existaient se trouvaient davantage au sein des communautés, des synagogues, et visaient un public âgé. En plus, c’était des cours magistraux, ce qui n’était pas très drôle à suivre ».

Lors de son séjour à Jérusalem, durant l’été 2019, Anna découvre le principe de la havroutah cher aux yeshivot, qui consiste à se pencher sur les textes en binôme. À Paris, elle s’inscrit à Pilpoul, « une communauté de jeunes juifs rassemblés au tour de l’étude », créée en septembre 2018. Elle y rencontre Anna Gourdikian. C’est un coup de foudre amical. Les deux jeunes filles, âgées de 25 et 28 ans, décident de fonder leur propre structure.

Emmanuelle Tubiana, à l’origine du groupe Pilpoul, a participé à un programme, la SNEJ (Section Normale des Études Juives) de l’Alliance Israélite Universelle, qui fait office d’initiation et de révélation. Une poignée d’entre eux décident d’aller plus loin et de proposer des cours. Pendant quatre ans, ceux-ci sont hébergés par l’Alliance : « L’idée est de créer un accès à ces textes fondamentaux dans l’identité juive », explique la jeune femme. La spécificité du Pilpoul réside dans l’intervention de personnalités extérieures, – Emmanuel Bonamy, professeur de philosophie, en tête. Et la formule fonctionne, Emmanuelle Tubiana revendique aujourd’hui la participation d’un noyau dur, qui fait progresser le groupe et des élèves de passage.

Des membres du groupe d’études Ladaat, à Paris.

Autre spécificité, ces groupes n’attirent pas seulement des Juifs, à l’instar du public de Ladaat, particulièrement éclectique : « Bien sûr qu’ils peuvent trouver du sens dans ces textes, qui font de toute façon partie de notre patrimoine universel, a fortiori quand on est chrétien. Au-delà de leur caractère religieux, ces textes proposent une stimulation intellectuelle, que beaucoup de gens ne retrouvent pas dans leur boulot », explique Anna Klarsfeld.

C’est le cas de Kylian, 28 ans, « catholique pratiquant », qui vient pour la première fois. Il loue l’aspect « ludique et instinctif » du cours, qui permet de se poser des questions à deux. De son côté, Arthur, élève fidèle depuis les débuts, ingénieur d’État et juif, apprécie « redécouvrir les textes qu’il pensait bien connaître ». Tous saluent l’émulation qui en ressort. Pendant 45 minutes, ils tentent de répondre aux questions fournies par les Annot, afin d’aider la réflexion : « Pour vous, la joie est-elle toujours une bonne chose ? », « Dans quelle mesure la vulnérabilité et la fragilité pourraient-elles s’avérer bénéfiques ? ».

C’est ensuite l’heure du tour de table, qui intimide un peu les participants. Ils finissent tous par prendre la parole, et raconter des anecdotes personnelles, pour éclairer leur lecture du texte. « Je pense aux travaux de Vladimir Jankélévitch » explique un étudiant, ravi de créer des liens entre l’héritage biblique et la philosophie.

À l’évidence, ces initiatives visent donc un public jeune et, au-delà, les femmes, traditionnellement tenues à l’écart de l’étude. Ces nouveaux groupes de réflexion permettent en effet à la gente féminine de se poser les mêmes questions que les hommes. Cet argument est notamment mis en avant par le couple formé par Émile et Myriam Ackermann.

L’été dernier, coincés à Paris par la crise sanitaire, ils mettent en place un groupe, Base Paris, devenu depuis Ayeka. « À partir du moment où une femme juive, intelligente, se pose des questions sur les textes de sa tradition, elle n’a pas beaucoup de choix. Nous proposons une offre mixte à destination des femmes qui n’ont pas reçu cet enseignement avant », analyse Émile Ackermann, dans la grande maison du XIème arrondissement qui sert de local pour les cours. D’après le jeune homme de 24 ans, les institutions ne proposent pas de cours mixtes de haut niveau et les courants libéraux ne revendiquent pas de tradition du limoud (« apprentissage » en hébreu).

Emile et Myriam Ackermann, fondateurs de Ayeka. (Crédit : Margot Davier)

L’histoire d’Emile et Myriam commence aussi par un coup de foudre. Fiancés au bout de dix jours, ils sont tous les deux issus d’horizons familiaux très différents (Émile représente le courant orthodoxe strasbourgeois, Myriam vient d’un milieu mixte). Ils ont réciproquement enrichi leur pensée religieuse autour d’un mot d’ordre. Se réclamant du courant de l’orthodoxie moderne, ils font une distinction claire entre fait sociologique et fait légal.

Selon eux, certains principes sociologiques ont évolué au fil des siècles et méritent d’être remis en question. Mais, à la différence du courant libéral, ils restent très attachés au respect de la Halakha et des commandements. Ainsi, en plus des cours, le jeune couple cherche à constituer une communauté, en organisant des shabbats, des soirées de jeux. Le succès est rapide : Ayeka reçoit de nombreux dons, notamment de particuliers, multiplie les projets de podcasts et fédère une trentaine de jeunes à chaque rendez-vous. À terme, le couple rêve de fonder un beit hamidrach (maison d’études).

La communauté Ayeka, dans le local pour les cours.

Bien sûr, les Ackermann connaissent les Annot comme Emmanuel Bonamy, « un ami », même si ces communautés demeurent indépendantes. Et, sans intention de créer un mouvement commun, les projets de collaboration commencent à émerger. Les Annot et les Ackermann vont d’ailleurs prochainement enregistrer un podcast ensemble. Des shabbats Ackermann x Pilpoul ont d’ores et déjà été organisés. « Même si on est encore un microcosme très parisien, nous nous posons des questions, nous sommes jeunes, nous avons intérêt à être ensemble », conclut Émile Ackermann. Affaire à suivre donc…

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