La querelle sur la Shoah entre Israël et la Pologne s’empare de YouTube
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"J'irais jusqu'à utiliser ma canne"

La querelle sur la Shoah entre Israël et la Pologne s’empare de YouTube

Dans le cadre du conflit diplomatique suscité par la nouvelle loi polonaise, des militants juifs s'en prennent au gouvernement polonais qui "blanchit" l'antisémitisme

Des captures d'écran de vidéos YouTube relatives à la querelle sur l'histoire de la Shoah entre Israël et la Pologne. A gauche, une vidéo de la campagne du gouvernement polonais  #GermanDeathCamps campaign. A droite, une vidéo produite par le groupe israélien   'J-nerations,' au mois de février 2018.
Des captures d'écran de vidéos YouTube relatives à la querelle sur l'histoire de la Shoah entre Israël et la Pologne. A gauche, une vidéo de la campagne du gouvernement polonais #GermanDeathCamps campaign. A droite, une vidéo produite par le groupe israélien 'J-nerations,' au mois de février 2018.

Dans une séquence de film en noir et blanc, des policiers avec des brassards arborant des étoiles de David frappent des personnes âgées juives dans le ghetto de Varsovie. Quelque part ailleurs dans cette prison à ciel ouvert, des policiers Juifs, désignés par les nazis, encadrent les détenus du ghetto, les dirigent d’un point à un autre, et aident à jeter des corps atrophiés dans des charniers.

Même si ces scènes ont été extraites d’un film de propagande nazi tourné en 1942, au moins un spécialiste polonais aura cité ces images comme étant la « preuve » de la complicité des Juifs dans leur propre destruction durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que la querelle diplomatique entre Israël et la Pologne devient virale sur Internet, il semble dorénavant qu’il n’y ait plus aucune entrave dans la création, le ré-assemblage ou la dissémination des vidéos sur YouTube.

La polémique a débuté le mois dernier alors que les législateurs polonais ont préparé un projet de loi sanctionnant la mise en cause de l’état polonais ou de sa population dans les crimes de guerre des nazis, notamment au cours de la Shoah.

A LIRE : Texte intégral de la loi polonaise controversée sur la Shoah

Alors que l’inquiétude ne cesse d’augmenter en Israël et ailleurs concernant cette législation, le gouvernement polonais aura finalement enfoncé le clou lorsque le Premier ministre Mateusz Morawiecki a accusé les victimes de la Shoah d’être responsables de leurs propres meurtres en tant « qu’auteurs juifs ».

Pour souligner le fait que les camps de la mort nazis étaient « Allemands, de A à Z » – et non polonais – le gouvernement a financé une campagne intitulée #GermanDeathCamps. Sans mentionner la Shoah, les premières vidéos se concentrent sur les souffrances partagées des Polonais et des Juifs ainsi que sur les sauvetages de Juifs par des Polonais qui étaient « leurs amis et leurs alliés ».

Dans une vidéo, Lucyna Adamkiewicz, vétéran de l’armée intérieure polonaise, évoque sa réaction lorsqu’elle entend parler des « camps de la mort polonais ». Assise devant un arrière-fond qui représente l’entrée d’Auschwitz, où elle avait été elle-même emprisonnée, Adamkiewicz, 91 ans, déclare : « Si je pouvais me battre pour la vérité, j’irais jusqu’à utiliser ma canne ».

Selon certains, le gouvernement polonais tente de blanchir son histoire et d’alimenter le sentiment antisémite et les vidéos du hashtag #GermanDeathCamps doivent être envisagées dans ce cadre. Une mesure visant à interdire l’abattage casher devrait bientôt être adoptée, par exemple, alors que la législation portant sur la restitution des biens Juifs saisis pendant la guerre est dans l’impasse depuis des années. Moins de 10 000 Juifs vivent en Pologne aujourd’hui, et les leaders communautaires s’alarment profondément de la résurgence de l’antisémitisme.

« C’est un processus continu de falsification de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale avec une censure de l’Holocauste qui insulte des millions de victimes et leurs familles et qui est en train de créer une réalité nouvelle, dénaturée dans le pays, qui veut projeter cette réalité mensongère au reste du monde », a écrit l’auteure et philanthrope Inna Rogatchi dans une lettre ouverte appelée « l’antisémitisme officiel en Pologne ».

Selon Rogatchi, l’antisémitisme s’est ancré dans de nombreux secteurs de la société polonaise. Un point important, selon elle, a été la désignation par le Premier ministre des Juifs comme « auteurs » et « collaborateurs », ces dernières semaines.

« Les propos publics tenus par le Premier ministre Morawiecki sur les ‘auteurs Juifs de l’Holocauste’ sont très proches du négationnisme et peuvent être sanctionnés selon les termes de la loi anti-négationniste qui avait été adoptée par la Pologne même », a écrit Rogatchi.

« Suspendez dès maintenant les relations avec la Pologne »

Une tempête a éclaté mercredi sur les réseaux sociaux, lorsque la fondation de la famille Ruderman, basée à Boston, a posté une vidéo traitant de la querelle en Pologne.

Un homme participant à une campagne de la Ruderman Family Foundation, publiée le mercredi 21 février 2018, a exhorté les États-Unis à rompre leurs liens avec la Pologne au sujet d’une loi criminalisant le fait de reprocher à l’État ou à la nation polonaise les crimes de l’Holocauste. (Capture d’écran/YouTube)

Dans le clip, les mots « Holocauste polonais » sont répétés avec défiance et à plusieurs occasions par un certain nombre de militants. Vers la fin, un narrateur condamne le gouvernement polonais pour sa loi anti-diffamation et réclame la fin des relations entre les Etats-Unis et la Pologne.

Au cours de cette vidéo qui a depuis été supprimée, les participants évoquent la possibilité « d’aller en prison » pour avoir dit les mots « holocauste polonais ». Certains s’interrogent sur les conditions en vigueur dans les prisons polonaises, tandis que d’autres s’inquiètent du sort réservé à leurs proches s’ils devaient être incarcérés.

« Les Etats-Unis doivent suspendre dès maintenant leurs relations avec la Pologne », dit le dernier intervenant. Les spectateurs sont alors appelés à signer une pétition demandant que la Pologne revienne sur la loi anti-diffamation.

Presque immédiatement, la vidéo a été critiquée en Pologne et par des groupes juifs pour son « inexactitude historique » dans sa qualification d’un holocauste « polonais ». La fondation Ruderman, qui est connue pour son travail sur l’intégration des personnes en situation de handicap, a supprimé depuis cette vidéo, qui reste visible sur des médias qui l’ont faite circuler.

Dans une vidéo moins controversée et moins virale, un nouveau groupe israélien, « J-nerations: A Forum for the Renewal of European Jewish Heritage », a produit un clip intitulé « Des survivants de l’Holocauste racontent leur vérité ». Sur ces images, un rescapé évoque la manière « dont les Polonais ont coopéré avec l’oppresseur allemand ».

Les Juifs ont parfois été trahis « pour deux kilos de sucre » en récompense.

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« La Pologne de 2018 veut que nous oublions ceux qui ont dénoncé, violé et assassiné leurs voisins juifs et qui, après la guerre, se sont également emparés de leurs maisons et de leurs biens », selon J-nerations qui a produit la vidéo.

« Leur histoire et leur mentalité »

S’agissant de la circulation de ces vidéos sur Internet dans le contexte de la querelle actuelle, au moins un spécialiste a ressorti du matériel filmé en période de guerre. Malheureusement, les images empruntées étaient des séquences antisémites filmées par les nazis, dans lesquelles des Juifs, attendant d’être assassinés dans le camp de la mort de Treblinka, avaient été exploités à des fins de propagande.

Dans une lettre ouverte rédigée à l’intention des professeurs de l’université de Tel Aviv, le professeur polonais Julian Korab-Karpowicz a ainsi clamé que les Juifs polonais avaient aidé à leur propre mort au cours de l’Holocauste. Ancien expert en éthique à la Commission européenne, Korab-Karpowicz a écrit que les Polonais « avaient sauvé des milliers de vies juives » durant l’occupation nazie, mais que les Juifs avaient été enclins à collaborer avec l’ennemi.

« Cela peut avoir peut-être quelque chose à voir avec le caractère juif que les Juifs aient ainsi coopéré avec les autorités nazies allemandes », a écrit Korab-Karpowicz, qui enseigne actuellement à la Zayed University de Dubaï.

« Il y a eu des policiers juifs employés par les Allemands qui ont envoyé avec obéissance leurs coreligionnaires dans les camps de la mort », a écrit Korab-Karpowicz. « Afin de mieux comprendre, cela aide de connaître leur histoire et leur mentalité », a-t-il ajouté.

La lettre du professeur Korab-Karpowicz a été adressée à Jan Gross et à Ruth Ronen, deux chercheurs leaders dans l’implication des Polonais durant les persécutions des Juifs au cours de la guerre. Pour aider à prouver son point de vue sur cette « mentalité » particulière des Juifs, Korab-Karpowicz, ancien adjoint au maire de Gdansk, a inclus un lien vers une séquence « documentaire » de 34 minutes.

Produite au printemps en 1942, les images avaient été filmées avant la « liquidation » du camp de Varsovie, lorsque la majorité des 400 000 Juifs emprisonnés ont été déportés vers la mort.

Pendant plusieurs jours de tournage, les victimes avaient été forcées à participer à diverses scènes dégradantes, notamment avec des femmes entrant dans un bain rituel, des Juifs bien habillés circulant entre les corps dans la rue et la police Juive frappant les passants avec des bâtons.

Appelé « Le ghetto », ce film de propagande n’avait jamais été terminé. Toutefois, selon au moins un professeur connu, la séquence aura offert une vision de la « mentalité » des Juifs, complices de leur propre génocide.

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