Israël en guerre - Jour 229

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Opinion'Gam zeh ya’avor'

La voie juive pour retrouver la démocratie israélienne

Je fais moi-même partie de l'Histoire d'Israël depuis trop longtemps pour désespérer - tôt ou tard, cette coalition de la destruction s'effilochera

Un drapeau israélien déchiré à Beer Sheva, le 30 décembre 2022. (Crédit : The Times of Israel/mh)
Un drapeau israélien déchiré à Beer Sheva, le 30 décembre 2022. (Crédit : The Times of Israel/mh)

L’été dernier a marqué un tournant dans ma vie personnelle : quarante années se sont écoulées depuis que je me suis installé en Israël.

L’été 1982 avait été l’un des points les plus bas de toute l’Histoire israélienne. Toutes les ambivalences sur Israël qui devaient diviser les Juifs dans les décennies suivantes avaient commencé à fusionner cet été-là, alors qu’Israël était plongé dans une guerre qu’une grande partie du public israélien considérait comme non-nécessaire et trompeuse.

J’avais rejoint un Israël qui, pour la première fois, était amèrement divisé sur la perception de la menace. La guerre avait toujours uni les Israéliens ; la guerre, cette fois-ci, les divisait. De manière inconcevable, il y avait des manifestations massives contre le gouvernement alors même que l’armée se battait en première ligne. Les réservistes qui terminaient leur mois de service rendaient leur matériel et rejoignaient directement les mouvements de protestation quotidiens qui étaient organisés devant la résidence du Premier ministre. Si la menace extérieure ne pouvait plus nous unir, alors qu’est-ce qui était à même de maintenir la cohésion de cette population fragmentée ?

Aujourd’hui, alors qu’Israël traverse une nouvelle crise intérieure historique, je repense beaucoup à cet été 1982. A ce moment-là, c’était une menace extérieure qui nous avait fait perdre notre unité. Actuellement, nous sommes en train de perdre notre identité fédératrice en tant qu’État juif et démocratique.

Je fais partie de ces Israéliens qui considèrent la coalition de Netanyahu comme un danger mortel pour notre cohésion intérieure et pour notre légitimité démocratique, comme une disgrâce historique. Chaque journée qui passe semble amener sa nouvelle violation, inconcevable il n’y a encore pas si longtemps, des lignes rouges morale et nationale. « Tu te rends compte ? », me dis-je à moi-même, parfois à voix haute. Les coups pleuvent depuis un si grand nombre de directions qu’aussitôt que je porte mon attention sur un danger, un second éveille mon intérêt dans la foulée. Mon appétit insatiable à l’ordinaire pour l’actualité israélienne a disparu et je me contente dorénavant de lire rapidement les gros titres : la lecture des détails étant devenue trop douloureuse.

Le gouvernement de Netanyahu est le plus extrême politiquement, le plus corrompu au niveau moral et le plus méprisant de la bonne gouvernance de toute l’Histoire d’Israël. Nous avons connu des gouvernements qui comportaient des personnalités extrémistes dans le passé, des gouvernements en proie à la corruption, des gouvernements incompétents. Mais nous n’avions jamais connu de gouvernement flanqué de tous ces maux à la fois, et jamais dans cette mesure.

Le président Isaac Herzog et le Premier ministre Benjamin Netanyahu posent pour une photo de groupe du nouveau gouvernement à la résidence du président de Jérusalem, le 29 décembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ce gouvernement qui s’exprime au nom de la Torah profane le nom du judaïsme. Ce gouvernement qui s’exprime au nom du peuple juif risque de mettre en pièces la relation entre Israël et la Diaspora. Ce gouvernement qui s’exprime au nom de l’ethos israélien est la plus grande menace qui plane sur l’ethos qui maintient l’unité des Israéliens. Ce gouvernement qui s’exprime au nom de la sécurité israélienne est un cadeau inouï offert sur un plateau d’argent à tous ceux qui cherchent à isoler et à criminaliser l’État juif.

Aucun gouvernement israélien n’a jamais eu un nombre plus important de ministres condamnés pour des crimes ou mis en examen. Aucun gouvernement israélien n’a jamais affiché un tel mépris à l’égard de nos institutions nationales, démantelant de manière aléatoire les ministères et en distribuant les pièces comme un butin de guerre. Aucun gouvernement israélien n’a fait preuve de plus de dédain pour les normes de comportement les plus basiques, pour les normes de décence. Aucun autre gouvernement israélien n’a jamais déclaré la guerre au système judiciaire – ce même système qui, pour Alan Dershowitz, allié de Netanyahu qui a mis en garde contre les réformes envisagées dans le secteur de la Justice, représente « la référence absolue » en la matière.

Ce gouvernement menace de pousser les Israéliens libéraux au point de rupture, leur présentant la vision d’un État qui est aux antipodes, sous presque tous les aspects, avec l’image qu’ils en ont. Les libéraux ont appris à vivre avec la tragédie d’un Israël contrôlant les Palestiniens parce qu’il n’y avait pas d’alternative, pas de partenaire de paix crédible ; mais comment vivre avec cette souffrance morale si l’occupation devient irréversible de notre fait ? Et comment vivre dans ce cadre de domination permanente d’un peuple par un autre peuple alors même que nos institutions démocratiques sont menacées ? Et comment vivre avec la menace qui plane sur notre démocratie, alors même que la population ultra-orthodoxe, qui ne cesse de croître, devient un fardeau financier de plus en plus lourd à porter ?

Le gouvernement de 2023 de Netanyahu est cet Oslo de la droite.

Un nouveau gouvernement est dans l’obligation de bien déterminer son ordre du jour mais il n’a pas le droit de recréer le pays de manière si profonde qu’il défavorisera, dans les faits, de larges pans de la population. Le processus d’Oslo, dans les années 1990 – que le gouvernement d’Avoda avait maintenu par le biais d’une majorité artificielle basée sur une corruption politique – avait été un exemple de ce cas de figure où une partie de la population piétine les sensibilités les plus profondes de l’autre sans chercher à ouvrir le dialogue national. Cela avait été pour arrêter une gauche en plein emballement que j’avais voté pour Netanyahu lorsqu’il s’était présenté pour la première fois au poste de Premier ministre, en 1996.

Le gouvernement de 2023 de Netanyahu est cet Oslo de la droite.

Aucun gouvernement ne dispose de l’autorité morale nécessaire pour démanteler l’ethos qui nous permet de préserver notre union. Dans leur engagement en faveur d’un Israël en tant qu’État à la fois juif et démocratique, il n’y avait aucune différence entre Menachem Begin et David Ben Gurion – ou même entre Yair Lapid et une incarnation antérieure de Netanyahu lui-même.

La force de cohésion de cette société hétérodoxe, c’est la majorité sioniste qui se trouve en son cœur, en partant de la gauche vers le centre et du centre vers la droite. Les deux populations qui augmentent le plus rapidement dans le pays – les ultra-orthodoxes et les Arabes israéliens – ne partagent généralement pas la vision d’un Israël à la fois juif et démocratique. En déchirant ce cœur sioniste, Netanyahu nous pousse au bord du précipice et flirte avec l’abîme.

L’indifférence à l’égard de l’État – ou le mépris avoué nourri pour ce dernier – est l’idéologie qui rassemble les éléments les plus déterminants de la coalition de Netanyahu.

Pour les ultra-orthodoxes, la légitimité de l’État ne se mesure qu’à l’aune du niveau de soutien apporté à cette communauté séparatiste, à cet État au sein d’un État. Pour les ultra-nationalistes – dont le souci réel n’est pas l’État d’Israël mais la Terre d’Israël – les institutions ont perdu leur légitimité au cours du retrait de Gaza, en 2005, quand l’État « a trahi » la Terre.

Des Jeunes des collines se réveillent dans l’avant-poste d’Inbalim, en Cisjordanie, le 8 juillet 2009 (Crédit :Matanya Tausig/FLASH90)

C’est le tout premier gouvernement post-État d’Israël. Le mépris non dissimulé qu’ont affiché Netanyahu et les députés du Likud à l’égard de la Knesset, l’année dernière – boycottant les commissions et transformant les séances plénières en scènes de farce, envoyant des voyous harceler les familles des membres de droite de la Knesset qui avaient osé rejoindre le gouvernement Lapid-Bennett – n’aura été qu’une répétition en vue de la prise d’assaut des institutions fondamentales de la nation à laquelle nous assistons aujourd’hui.

Même l’armée israélienne est dorénavant à leur portée. Bezalel Smotrich est actuellement installé au ministère de la Défense où il tient un rôle de contre-ministre. La nomination de l’aumônier de Tsahal, jusqu’à présent entre les mains des militaires, devrait maintenant être confiée au rabbinat d’État. L’armée devrait aussi perdre le contrôle de la police des frontières, une responsabilité qui sera dorénavant assumée par Itamar Ben Gvir, plaçant ainsi l’unité qui interagit le plus intimement avec la population palestinienne sous le commandement d’un homme qui honnit l’idée même de retenue morale.

Ce n’est guère un hasard si, Netanyahu mis à part, les leaders des partis de coalition n’ont fait qu’une apparition fugace dans les rangs de l’armée, ou qu’ils n’y ont pas servi du tout (un druze israélien a écrit sur Twitter, ne plaisantant qu’à moitié, qu’à l’exception de Netanyahu, le temps combiné de service militaire de tous les responsables de la coalition était encore inférieur au temps qu’il avait passé en formation de base). Pour Ben Gvir et Smotrich, Tsahal a été corrompue par « la moralité occidentale », par la faiblesse et par le défaitisme.

La camaraderie qui est au cœur de l’armée et qui permet à des Israéliens de l’ensemble du spectre politique de servir côte à côte a peu de sens à leurs yeux. C’est la raison pour laquelle les députés de HaTzionout HaDatit, le parti d’extrême-droite, et du Likud (dont certains parlementaires sont devenus impossibles à distinguer de ceux de Hatzionout HaDatit) se permettent de railler Yair Golan, ancien vice-chef d’État-major et politicien de gauche, le qualifiant de quasi-traître.

A LIRE – Etat d’Israël vs. Netanyahu : détails de l’acte d’accusation du Premier ministre

Concernant Netanyahu : seul un homme qui, d’une manière ou d’une autre, a cessé de se préoccuper de son pays peut entraîner son système politique à travers quatre années d’élections dans le seul but d’échapper à ses déboires judiciaires. Seul un homme qui a cessé de se préoccuper de la dignité et de la bonne réputation d’Israël peut avoir fait entrer le Kahanisme dans le sanctuaire du gouvernement israélien.

La signification de la démocratie israélienne

La démocratie israélienne est un miracle. Aucune autre démocratie qu’Israël n’a connu les dangers incessants que le pays a été dans l’obligation d’affronter – la guerre, le terrorisme, l’isolement diplomatique, le boycott économique. Parfois avec succès, parfois moins de réussite, Israël a toujours conservé un équilibre entre ses besoins sécuritaires et les normes démocratiques, même lorsque le pays intégrait une vague après l’autre de réfugiés traumatisés en provenance de pays sans tradition démocratique.

D’autres sociétés se seraient brisées sous ces pressions, sous ces coups de boutoir. Et pourtant, les institutions démocratiques et l’ethos ont tenu bon.

C’est vrai, Israël n’est pas un parangon de démocratie. Une nation assiégée en permanence et empêtrée dans une occupation à long-terme sans porte de sortie sûre ne peut pas être un modèle démocratique objectif.

En revanche, Israël est un modèle du combat en faveur de la démocratie dans des conditions presque impossibles, un laboratoire où s’étudient les forces et les limites de la démocratie dans des conditions extrêmes.

Seul un homme qui a cessé de se préoccuper de la dignité et de la bonne réputation d’Israël peut avoir fait entrer le Kahanisme dans le sanctuaire du gouvernement israélien

Les anti-sionistes d’extrême-gauche méprisent le combat mené par Israël qu’ils considèrent comme le blanchiment de ses péchés, rejetant toute pertinence du contexte dans lequel Israël évolue. Les hyper-sionistes d’extrême-droite, de leur côté, méprisent l’équilibre entre la sécurité et les normes démocratiques – parce que cet équilibre les empêche de déployer leur pouvoir sans retenue.

Le judaïsme, pour sa part, insiste sur le caractère primordial du contexte. Le Talmud, après tout, est une longue plaidoirie sur les circonstances. Juger Israël sans tenir de compte de ses difficultés, c’est manquer l’accomplissement historique de la démocratie dans le pays, sa valeur réelle dans l’expérimentation démocratique de l’Humanité.

Et pourtant, si la démocratie israélienne est un miracle, elle est moins cause de joie aujourd’hui qu’elle n’est cause d’anxiété. Un miracle est un défi lancé aux lois de la nature et il ne saurait être considéré comme acquis. Au contraire, il doit être constamment nourri, protégé, et en particulier par les dirigeants. Pour la toute première fois, dans l’Histoire d’Israël, notre démocratie est menacée non pas par la situation sécuritaire, mais par notre propre gouvernement.

Les deux visions d’un État juif

Un sentiment de fatalisme compréhensible s’est emparé d’un grand nombre d’Israéliens libéraux. Au vu des tendances démographiques dans la nation, les libéraux semblent en voie de devenir une minorité permanente. Les discussions sur l’émigration deviennent de plus en plus nombreuses ; les Israéliens laïcs la qualifient – de manière révélatrice, en anglais – de relocation, réinstallation. Dans le passé, des Israéliens partaient pour des raisons économiques ou professionnelles. Netanyahu est en train de préparer le terrain de l’émigration du désespoir.

Pour la toute première fois, dans l’Histoire d’Israël, notre démocratie est menacée non pas par la situation sécuritaire, mais par notre propre gouvernement

Cependant, le gouvernement de Netanyahu n’est pas invulnérable. Les sondages qui ont été réalisés depuis les élections témoignent d’un malaise croissant parmi une minorité substantielle des électeurs de Netanyahu. Selon l’une de ces enquêtes d’opinion, 61 % des Israéliens – et, de manière cruciale, 40 % de ceux qui avaient voté pour les partis de la coalition – sont inquiets au sujet de l’avenir de la démocratie israélienne. D’autres sondages montrent des majorités encore plus larges qui s’opposent à un changement dans le statu-quo religieux et qui pensent que Netanyahu a mal géré les négociations de coalition en cédant trop à ses partenaires.

Dans une enquête d’opinion, la coalition de Netanyahu perdrait six sièges si un nouveau scrutin devait avoir lieu aujourd’hui, repoussant dans l’impasse le système politique israélien. Il apparaît clairement que l’idée que ce gouvernement serait le nouveau visage permanent d’Israël ne va nullement de soi.

Mais pour parvenir à toucher avec efficacité et à retenir les électeurs de droite actuellement plongés dans le doute, le camp centriste doit comprendre la raison qui explique pourquoi un si grand nombre d’Israéliens ont voté pour Netanyahu. Et la raison de ce vote est bien plus profonde que la capacité du chef du Likud à endosser le costume de M. Sécurité, à incarner ce leader supposé être indispensable, le seul à savoir comment manœuvrer dans une région dangereuse. C’est une vieille histoire et ce n’est pas la raison pour laquelle Netanyahu l’a emporté lors du dernier scrutin.

Le leader du Likud, Benjamin Netanyahu, lors d’une séance plénière de la Knesset, le 20 décembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La raison réelle de sa victoire est qu’il est parvenu à présenter la coalition sortante comme une menace existentielle pour l’identité juive d’Israël, se dépeignant lui-même comme la dernière ligne de défense.

Tandis qu’une majorité de Juifs israéliens sont attachés à un Israël à la fois juif et démocratique, s’il leur est demandé de choisir entre les deux, la plus grande partie accorderait presque certainement sa préférence à son identité juive – parce que, plus que de son identité démocratique, la survie d’Israël dépend du maintien de son identité juive. Après tout, de nombreuses démocraties ont connu des phases d’autoritarisme et elles ont non seulement continué à exister en tant que nations, mais elles ont finalement retrouvé leur équilibre démocratique. Mais un Israël dépouillé de sa judéité perdrait sa raison d’être, sa cohésion interne et la vitalité qui a permis au pays de survivre en dépit de l’adversité.

A LIRE : Avec la victoire de Ben Gvir, l’État juif prend le pas sur l’Israël démocratique

Netanyahu a présenté aux électeurs cette dichotomie frappante – et honteusement mensongère – entre son camp juif et le camp démocratique de ses adversaires.

La « preuve » apportée par Netanyahu de la trahison de l’État juif par le précédent gouvernement avait été l’inclusion dans la coalition du parti islamiste Raam – « Les Frères musulmans », avait-il dit. En fait, Netanyahu avait lui-même tenté désespérément de courtiser Raam, une tentative qui avait été bloquée par Smotrich et Ben Gvir.

La participation d’un parti arabe au sein de la coalition avait contrevenu au boycott politique arabe des « gouvernements sionistes » et elle aura été un tournant dans l’intégration des Arabes israéliens, une victoire pour le sionisme. Cette victoire avait été confirmée lorsque le leader de Raam, Mansour Abbas, était devenu le premier responsable politique arabe de premier plan à accepter la légitimité de l’État juif.

Toutefois, la coalition précédente avait échoué à se défendre vigoureusement face à ces accusations. Un échec qui avait été encore accentué par son silence inexplicable face au plus grand mensonge proféré par le camp de Netanyahu : celui que le gouvernement avait reçu un pot-de-vin de la part des Frères musulmans à hauteur de 53 milliards de shekels (excusez du peu) pour intégrer la coalition (finalement, la coalition avait alloué deux milliards de shekels, l’année dernière, aux ministères concernés pour mettre un terme à la discrimination qui apparaissait dans le financement gouvernemental du secteur arabe – une politique que Netanyahu avait lui-même initiée).

Sans contestation de la part de la coalition au pouvoir, le mensonge portant sur un gouvernement redevable aux « Frères musulmans » s’était propagé dans une grande partie du public israélien. Dans de nombreuses conversations que j’ai pu avoir avec des électeurs de Netanyahu, l’année dernière, les 53 milliards de shekels étaient invariablement évoqués comme la preuve définitive que seule la droite était en mesure de protéger l’identité juive en Israël. Et ce mensonge a aidé Netanyahu à revenir au pouvoir.

Les députés du parti HaTzionout HaDatit-Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, enregistrant leur parti pour les élections législatives du 1er novembre, à la Knesset, le 14 septembre 2022. (Crédit : Arie Leib Abrams/Flash90)

De nombreux électeurs de Netanyahu ne soutenaient pas le démantèlement tous azimuts des institutions israéliennes mais ils voulaient sauver Israël en tant qu’État juif. Et pour remporter l’adhésion des électeurs ambivalents du Likud qui se sont exprimés dans les sondages post-électoraux, le centre politique devra affirmer avec force son attachement à un État juif.

La campagne menée par l’opposition pour sauver la démocratie échouera tant qu’une partie substantielle du public israélien restera convaincue que « la gauche » – le terme fourre-tout utilisé par Netanyahu pour désigner ses adversaires qui, pour une majorité d’entre eux, sont en définitive des centristes – est plus attachée au caractère démocratique qu’au caractère juif d’Israël. S’opposer au gouvernement au nom seul de la démocratie, alors même que Netanyahu est en mesure de revendiquer le monopole de la loyauté à l’égard de l’identité juive d’Israël, ne fera que renforcer l’argument avancé par ce dernier, celui que le camp rival ne se soucie guère de l’identité juive du pays.

Et ainsi, en plus de défendre des agressions nos institutions démocratiques, nous devons défier la coalition de Netanyahu en le défiant sur son propre ordre du jour : la protection de l’identité juive de la nation.

Cette élection a fait apparaître au grand jour deux visions opposées d’un État juif. Pour les ultra-orthodoxes et les ultra-nationalistes, Israël est l’État du judaïsme – du judaïsme orthodoxe. Pour le sionisme classique toutefois, Israël doit être l’État de tout le peuple juif, sans imposition d’une idée uniforme de ce que serait l’identité juive « authentique ».

La différence est cruciale. Un État du judaïsme serait ainsi lié à des normes pré-modernes qui définiraient les critères d’appartenance au peuple juif et qui maintiendrait les normes traditionnelles caractéristiques de ce peuple. Mais l’État du peuple juif, d’un autre côté, accepterait les Juifs tels qu’ils sont.

Le camp de l’État du judaïsme avance un argument convaincant. Après tout, pendant deux mille ans, les Juifs se sont définis par le biais d’un système partagé de pratiques rabbiniques et de croyances. La réussite remarquable de ce judaïsme rabbinique a été de conserver notre union dans la dispersion : ainsi, un Juif pouvait voyager de la Pologne au Yémen et rencontrer des communautés juives diversifiées par l’intermédiaire d’un langage religieux partagé.

Aujourd’hui, non seulement la religion ne parvient plus à nous unir, mais elle est notre principal facteur de division

Mais aujourd’hui, non seulement la religion ne parvient plus à nous unir, mais elle est notre principal facteur de division. Et c’est ainsi que le sionisme classique a offert une définition de l’identité plus basique encore pour nous maintenir les uns aux côtés des autres : l’appartenance partagée au peuple juif. Dans ce sens, le mot « Juif » devient le nom qui prévaut sur tous les adjectifs qui peuvent l’accompagner.

Le sionisme sera devenu la meilleure réponse collective à la modernité du peuple juif, en acceptant sans jugement les changements survenus dans l’identité juive suite à deux siècles de bouleversements dans la vie juive. La définition post-halakhique faite par le sionisme de l’appartenance au peuple juif est consacrée dans la « clause des petits-enfants », dans la Loi du retour – que certaines parties de cette coalition sont bien déterminées à amender.

Il ne s’agit pas d’une division stricte entre religieux et laïcs. Il y a des Israéliens orthodoxes qui considèrent l’unité juive comme une valeur religieuse primordiale et qui acceptent en conséquence la définition minimaliste de l’appartenance au peuple comme fondation partagée. Et s’ils se sentent liés à une définition halakhique de la judéité, ils soutiennent par ailleurs des normes plus libérales en ce qui concerne les conversions réformées des Israéliens.

Et c’est là que le gouvernement de Netanyahu est le plus vulnérable. Les sondages affirment de manière répétée qu’une forte majorité d’Israéliens s’identifie à la vision sioniste classique de l’État juif, et non à la définition promue par la coalition de Netanyahu. Netanyahu a non seulement trahi la démocratie, mais il a aussi trahi la vision de l’État juif qu’il défendait lui-même autrefois.

La question que doit poser le camp centriste aux Israéliens est donc la suivante : est-ce l’appartenance à un peuple, ou la définition de la halakha qui doivent déterminer le caractère juif de l’État ? En présentant les choses ainsi, une majorité décisive s’alignera sur le centre. En sauvant la vision sioniste classique d’un État juif, nous pouvons aussi aider à sauver la démocratie israélienne.

Quarante années

Quarante années correspondent à une génération biblique, à un moment de vérité. Ma réponse à la question inévitable est : non, pas un seul moment, je n’ai regretté d’avoir lié ma vie à l’État d’Israël. Même en sachant ce que je fais aujourd’hui, je n’aurais aucune hésitation à remonter dans cet avion d’El Al avec un aller-simple.

Et de manière contre-intuitive peut-être, l’été de l’année 1982 renforce ma foi dans l’avenir d’Israël.

Les divisions, cet été-là, n’avaient pas seulement porté sur le Liban mais elles avaient aussi été ethniques et religieuses, elles avaient marqué la convergence de multiples schismes en Israël sur la ligne de fracture de la guerre. Juifs orientaux contre Juifs occidentaux, religieux contre laïcs, gauche contre droite. L’abysse qu’avait révélé le Liban dans la société israélienne avait eu tendance à opposer les Ashkénazes libéraux et laïcs aux Mizrahim traditionnalistes de droite. Ces divisions imbriquées les unes aux autres pouvaient mener à une guerre civile, craignaient alors de nombreux Israéliens.

Au même moment, l’économie s’était effondrée et l’inflation avait dépassé les 400 %. L’immigration était au point mort. Quand j’avais atterri à l’aéroport Ben Gurion, j’avais attendu pendant des heures l’arrivée d’un représentant de l’Agence juive.

En faisant un arrêt sur image sur cet été de l’année 1982, il eût été facile de conclure qu’Israël était sur le point de connaître une terrible déroute. Et pourtant, cela n’avait pas été l’avis des Israéliens que j’avais pu alors rencontrer. Nous avons traversé des situations pires, disaient-ils. La phrase en hébreu la plus utile que j’avais apprise à ce moment-là avait été : Gam zeh ya’avor : ça aussi, ça passera.

Et avec quarante ans de recul, ce qui est le plus sidérant est de voir comment chaque crise traversée, ces crises qui semblaient sur le moment à la fois existentielles et insolubles, se sont finalement calmées ou se sont tout simplement éteintes. En allant à la guerre, aujourd’hui, nous sommes unis. Selon l’OCDE, la start-up nation a été quatrième au classement des économies les plus prospères en 2022. L’immigration est florissante. Et malgré les tensions et les griefs, le mariage interethnique est en train, petit à petit, de combler les divisions entre mizrahis et ashkénazes.

Ces réussites ne doivent pas être considérées comme acquises. Des menaces existentielles sont remplacées par d’autres : mais c’est la nature de la vie en Israël.

Au cours des quatre dernières décennies, j’ai vécu dans au moins quatre Israëls distincts. L’Israël des années 1980 qui luttait contre le délitement de son unité, de son économie, de ses principes de base en matière d’auto-défense. L’Israël des années 1990, quand le pays a absorbé la plus grande vague d’immigrants de toute son Histoire et qu’il a fait pleinement son entrée dans le monde moderne. L’Israël des années 2000, ces années terribles d’attentats-suicide, ces années où il fallu s’adapter à la transformation du front intérieur en véritable première ligne de guerre.

Au cours de l’année qui vient de s’écouler, le jeu de montagnes russes s’est particulièrement emballé. Nous sommes passés d’une coalition étonnamment diverse, qui a modelé la capacité du pays à transcender ses divisions, au gouvernement le plus uniforme, le plus intolérant.

Ce que j’ai appris au cours de ces quarante dernières années, c’est de ne jamais faire d’arrêt sur image en concluant que : c’est ça, Israël. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, la réalité israélienne est invariablement fluide

Ce que j’ai appris au cours de ces quarante dernières années, c’est de ne jamais faire d’arrêt sur image en concluant que : c’est ça, Israël. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, la réalité israélienne est invariablement fluide. Et au moment où vous pensez avoir compris le pays arrive une vague massive et inattendue d’immigration, une guerre sur l’une de nos frontières, une avancée diplomatique avec nos voisins arabes.

L’ethos israélien que j’ai découvert et assimilé en tant qu’immigrant est d’éviter la pensée magique et le désespoir. Les Israéliens ne se racontent pas d’histoires réconfortantes : si vous avez le sentiment que la situation est mauvaise, alors elle est probablement pire. Il est tentant de minimiser la gravité du moment que nous vivons actuellement, de nous rassurer en nous disant que d’une manière ou d’une autre, l’ancien Netanyahu va faire sa réapparition, que le pouvoir et les responsabilités vont tempérer l’ultra-droite. Mais endormir notre capacité à nous indigner est aussi dangereux que de nous abandonner au seul désespoir. Aucune de ces deux possibilités ne peut servir de base à la résilience.

Comme un si grand nombre d’entre nous, j’ai le cœur brisé par cette blessure que nous nous sommes nous-mêmes infligés, par ce trauma inutile, et je suis profondément inquiet de ses conséquences. Mais je crois que la santé mentale et la dignité d’Israël se maintiendront. J’ai trop souvent observé la fluidité radicale de l’Histoire israélienne se manifester pour en conclure que tout est terminé. Aujourd’hui, Israélien vétéran, j’ai moi aussi tout mon stock de points de références historiques et d’événements traumatiques que nous avons su dépasser.

Cette coalition, unie par la haine des ennemis intérieurs, réels ou imaginaires, et par la soif de vengeance, n’est absolument pas en mesure de faire face aux menaces qui planent sur Israël. Elle se détricotera un jour ou l’autre. La nature de la haine et de la cupidité est qu’elles ont toujours un effet boomerang. La seule question, comme toujours, est celle du prix qui sera à payer.

Les Juifs de la Diaspora vivent, eux aussi, leur moment de vérité. Certains Juifs dont le lien avec Israël commençait à s’effriter s’éloigneront davantage. Certains pourraient décider de tourner définitivement la page, tout simplement.

Mais quand quelqu’un qu’on aime est en danger, on se rapproche – même s’il est lui-même affligé par la blessure qui le fait souffrir. Israël, en 1982, a aidé à m’enseigner ce que signifie l’amour. Si Israël commençait à chanceler sous un siège interminable, si le funambule commençait à perdre l’équilibre, c’est nous tous qui allions tomber.

Même si je ne l’avais pas réalisé alors, rejoindre Israël à ce moment désespéré de son Histoire avait été un cadeau. Indépendamment de l’issue historique de ce qui était en train de se jouer, je m’y trouvais. J’y suis resté. Tourner le dos à Israël aurait été me soustraire à mes responsabilités en tant que Juif.

Les Juifs libéraux de la Diaspora doivent solliciter les forces sionistes centristes en Israël qui sont déterminées à sauver notre démocratie, à mener le combat héroïque du pays en faveur de la préservation de l’équilibre moral dans l’adversité. Nous avons besoin que les Juifs de la Diaspora deviennent nos partenaires dans ce combat.

Ceux qui aiment Israël, ceux qui savent qu’une troisième destruction de la souveraineté juive serait un coup décisif dont nous pourrions ne jamais nous remettre en tant que peuple, sont inconditionnellement déterminés à tenir un rôle aujourd’hui. C’est le cas dans l’honneur et dans le déshonneur, qu’Israël nous apporte son lot de fierté ou de honte. Cela avait été le cas quand les commandos héroïques avaient secouru les otages à Entebbe, et c’est encore le cas aujourd’hui alors qu’un Premier ministre lâche a pris l’État en otage pour ses propres besoins et ses propres ambitions.

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