L’Affaire 4000 et une réunion organisée un soir de septembre 2016
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L’Affaire 4000 et une réunion organisée un soir de septembre 2016

Il y aurait suffisamment de preuves pour traduire en justice Netanyahu pour pots-de-vin, fraude et abus de confiance, ainsi que pour avoir accepté des profits illicites

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse à Paris, en France, le 11 novembre 2018 (Crédit : capture d'écran GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse à Paris, en France, le 11 novembre 2018 (Crédit : capture d'écran GPO)

La recommandation soumise par les enquêteurs de police dans ce qui a été surnommé « l’Affaire 4000 », dimanche – une affaire de corruption impliquant le Premier ministre Benjamin Netanyahu – a placé en première ligne ce qui reste un dossier confus et complexe.

Dans ce compte-rendu non contraignant, les enquêteurs affirment que Netanyahu a fait avancer des décisions de régulation bénéficiant à Shaul Elovitch, actionnaire principal de Bezeq, la plus importante firme de télécommunications du pays, malgré l’opposition des responsables du ministère des Communications, en échange d’une couverture favorable de ses actions sur le site d’information Walla, propriété d’Elovitch.

Dans une accusation aux accents accablants, la police explique que « le Premier ministre et ses aides sont intervenus de manière flagrante et continue, parfois même quotidienne, dans les contenus publiés sur le site d’information Walla et ils ont également cherché à influencer la nomination de hauts-responsables (rédacteurs en chef et journalistes) par le biais de leurs contacts avec Shaul et Iris Elovitch », épouse du propriétaire de Bezeq.

Les enquêteurs affirment qu’il y a suffisamment de preuves pour traduire en justice Netanyahu pour pots-de-vin, fraude et abus de confiance, ainsi que pour avoir accepté des profits illicites. C’est le procureur-général qui prendra la décision de faire paraître – ou non – le Premier ministre devant les magistrats.

La police souligne deux moments déterminants intervenus dans le développement de « l’Affaire 4000 » qui ont aidé à prendre au piège certains de ses témoins de l’accusation les plus importants, ce qui aura finalement entraîné la mise en cause d’un Premier ministre en exercice.

A la fin du mois de décembre 2016, des informations parues dans les médias avaient fait part d’enquêtes policières discrètes sur des soupçons de corruption dans l’entourage de Netanyahu.

Ces informations avaient amené l’un des plus proches conseillers du Premier ministre et son confident, Nir Hefetz, à rencontrer dans l’urgence Elovitch, propriétaire de Bezeq.

Les deux hommes s’étaient entretenus le 27 décembre 2016 en compagnie d’Ilan Yeshua, directeur-général du site d’information Walla, propriété d’Elovich, au domicile de ce dernier, dans le nord de Tel Aviv, selon une récapitulation des événements présentée par le quotidien Haaretz qui a cité des sources proches des services de police et du document diffusé dimanche par les enquêteurs.

Selon les messages échangés ce jour-là entre Elovitch et Yeshua, Hefetz avait dit à Elovitch que les proches du Premier ministre pensaient que les deux enquêtes concernaient la relation entretenue par Elovitch et Netanyahu avec le milliardaire australien James Packer. Hefetz se désespérait de faire quelque chose dans le cadre de l’enquête d’Elovitch qui était selon lui en cours, dit la police.

La rencontre – telle qu’elle est dépeinte par les enquêteurs – s’était transformée en l’un des moments les plus compromettants pour les carrières du Premier ministre, du magnat des télécommunications et de leurs subordonnés.

Ilan Yeshua, directeur-général de Walla (Capture d’écran : YouTube)

Au cours de cet entretien, Hefetz aurait demandé à coordonner une version des événements commune au cas où la police en vienne à s’intéresser à la possibilité – comme le prétend le document faisant part des recommandations émises dans « l’Affaire 4000 » – que Netanyahu ait pu octroyer d’importants avantages en termes de régulation à Bezeq en échange d’une couverture médiatique positive sur le site Walla. Parmi ces avantages, une concurrence restreinte sur le marché israélien de la téléphonie fixe – parmi d’autres décisions qui avaient été prises par Netanyahu lorsqu’il était ministre des Communications.

Dans la version proposée par Hefetz, toute inclinaison pro-Netanyahu sur le site Walla aurait été attribuée à Yeshua, qui aurait alors témoigné de son appréciation de Netanyahu et de sa volonté de la faire transparaître sur le site.

Comme pour souligner l’obstruction à la justice qui était apparemment déjà en cours, Hefetz avait demandé que toutes les personnalités impliquées détruisent les preuves de coordination concernant Walla, ainsi que des tentatives de créer un récit commun.

Elovitch s’était alors tourné vers Yeshua, lui demandant de détruire son IPhone. Yeshua avait alors compris « qu’il pénétrait sur un terrain très dangereux », a commenté un policier auprès de Haaretz. Il avait alors supplié de ne pas le faire, arguant qu’il y avait sur son téléphone des photos précieuses de sa famille qu’il souhaitait au préalable transférer sur son ordinateur. Il avait promis de le détruire plus tard, une fois chez lui.

Il devait ne jamais le faire.

L’ancien porte-parole du Premier ministre Benjamin Netanyahu, Nir Hefetz, au premier plan, et l’actionnaire principal de Bezeq, Shaul Elovitch, lors d’une audience de prolongement de détention devant la cour des magistrats de Tel Aviv, le 26 février 2018 (Crédit : Flash90)

Le jour suivant, a indiqué une source au quotidien, Yeshua était allé voir un avocat en liaison avec les événements de la veille, qui avait recueilli son histoire par écrit pour un éventuel témoignage futur.

L’ironie de cette réunion organisée un soir du mois de septembre 2016 doit hanter les suspects nommés dans les recommandations policières dimanche, notamment Netanyahu et son épouse Sara et Elovitch et sa femme Iris. Les deux enquêtes en cours, à ce moment-là, impliquaient des cadeaux reçus par le couple Netanyahu de la part d’Arnon Milchan et James Packer, et la tentative présumée de Netanyahu d’établir un accord de compromis avec le propriétaire du Yedioth Aharonoth Arnon Moses, auquel il avait proposé de faire avancer une loi affaiblissant un quotidien rival, le Yisrael Hayom, en échange d’une couverture plus positive dans le Yedioth.

Les enquêtes n’avaient pas permis de trouver le lien entre Netanyahu et Elovitch, mais les réactions excessives des deux hommes et les tentatives présumées d’obstruction auront aidé la police à retrouver la piste qui devait finalement lui donner le moyen de pression nécessaire pour convaincre Yeshua et Hefetz, ainsi que d’autres responsables, de devenir témoins de l’accusation, d’apporter leurs témoignages et des montagnes de preuves – dont le témoignage écrit de Yeshua, en date du 28 décembre 2016, et son téléphone, tous deux dorénavant placés entre les mains des enquêteurs.

Un an après cette rencontre tendue, au mois de décembre 2017, et dans le cadre de son témoignage dans un autre dossier pour corruption – qui concernait des investisseurs escroqués par Elovitch – Yeshua avait remis son téléphone à la police en sachant pertinemment ce qu’il contenait et, selon les enquêteurs, avec un profond soulagement de s’en être débarrassé. Cette action a été le lancement de ce qui est aujourd’hui connu sous le nom « d’Affaire 4000 ».

Dans des centaines de messages et d’appels enregistrés, les enquêteurs ont découvert qu’Elovitch aurait donné pour instruction aux dirigeants de Walla de venir en aide à Netanyahu qui « fait tout cela pour moi », selon des extraits des contenus téléphoniques publiés par Haaretz.

« Il faut que je le rembourse », dit explicitement Elovitch dans un message écrit adressé à Yeshua.

Un an après, le 2 décembre 2018, ces deux incidents – la tentative initiale d’obstruction présumée puis, un an plus tard, la présentation de Yeshua devant les enquêteurs – forment le coeur d’un document de recommandations émises par la police qui pourrait être la plus grande menace pour l’avenir politique de Netanyahu à ce jour.

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