Le musée de Tel Aviv restitue des œuvres d’une collection pillée à Berlin
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Le musée de Tel Aviv restitue des œuvres d’une collection pillée à Berlin

Dans les années 1930, la famille Mosse avait laissé ses trésors artistiques derrière elle, en Allemagne ; certaines œuvres ont été retrouvées en Israël

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Une tapisserie flamande du 17è siècle qui avait été accrochée dans l'entrée du musée d'art de Tel Aviv de 1971 et qui va être restituée à ses propriétaires d'origine, la famille Mosse de Berlin. (Autorisation : Musée des Arts de Tel Aviv)
Une tapisserie flamande du 17è siècle qui avait été accrochée dans l'entrée du musée d'art de Tel Aviv de 1971 et qui va être restituée à ses propriétaires d'origine, la famille Mosse de Berlin. (Autorisation : Musée des Arts de Tel Aviv)

Alors qu’Israël a commémoré Yom HaShoah jeudi dernier, le Musée des Arts de Tel Aviv est sur le point de conclure son processus de restitution de deux tapisseries flamandes du 17e siècle volées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ces tapisseries – en plus d’un tableau peint à l’huile datant du 19e siècle qui a déjà été rendu – sont les premiers exemples d’œuvres d’art pillées pendant la Shoah retrouvées au musée de Tel Aviv. Les trois œuvres d’art appartenaient à la famille Mosse, originaire de Berlin, qui possédait une importante collection d’art.

Aujourd’hui, le musée tente de déterminer si d’autres pièces de sa collection doivent être également restituées.

« Quand le musée a été établi par [le maire Meir] Dizengoff, c’était le début des années 1930, un grand nombre de Juifs essayaient alors de quitter l’Europe et nous avons eu beaucoup de donations à ce moment-là. Cela fait partie de notre ADN », a commenté Sophia Berry Lifschitz, conservatrice. « Mais c’est la première fois qu’une restitution a lieu dans notre musée. »

Ce n’est pas la première fois, néanmoins, qu’une œuvre est rendue en Israël. Le Musée d’Israël, situé à Jérusalem, a restitué plusieurs œuvres d’art et artefacts romains depuis le début du 21e siècle.

« De l’obscurité à la lumière », toile de l’artiste Jozef Israels, a été rendue à ses propriétaires initiaux, la famille Mosse, avant d’être rachetée par le musée des arts de Tel Aviv. (Autorisation : Musée des arts de Tel Aviv)

La musée a découvert l’origine de la toile peinte à l’huile il y a quatre ans, après avoir reçu un simple courriel d’un avocat allemand qui représentait l’Initiative de Recherche d’œuvres d’art Mosse – un projet établi par la famille pour retrouver les œuvres volées et aider aux enquêtes.

Le tableau en question, « De l’obscurité à la lumière », une peinture de l’artiste néerlandais Jozef Israels, avait été donné au musée en 1993 par le collectionneur Motti Rubinstein qui l’avait acheté au négociant en art et survivant de la Shoah Meir Stern. La peinture avait fait son chemin dans les maisons de vente aux enchères pendant des décennies avant d’être achetée par Stern, propriétaire d’une galerie d’art de Tel Aviv.

Cette peinture mélancolique a été exposée dès son ouverture par le musée, dans la collection de Jozef Israels, explique Berry Lifschitz.

« Personne ne savait tout ce qui se passait à ce moment-là », dit-elle. « Aujourd’hui, quand quelqu’un veut faire une donation au musée, nous contrôlons la provenance de l’œuvre – pour ôter tout doute possible. »

« De l’obscurité à la lumière », toile de l’artiste Jozef Israels, au musée des arts de Tel Aviv. (Autorisation : Musée des arts de Tel Aviv)

Il s’est avéré que le musée lui-même a eu la preuve que l’œuvre appartenait bien à la famille Mosse. Quand Berry Lifschitz a commencé à faire des recherches, suite à la demande qui lui avait été soumise, elle est tombée sur un catalogue d’art, à la bibliothèque du musée, qui avait été publié par la famille Mosse et qui présentait « De l’obscurité à la lumière ».

Le processus officiel visant à prouver la provenance du tableau avait été rapide, dit la conservatrice. Des documents avaient établi que la toile figurait dans la collection de la famille Mosse, une collection qui avait été abandonnée quand la famille avait quitté Berlin en 1933 et qui avait été ensuite vendue par Lepke, une maison de vente aux enchères qui était utilisée par les nazis.

Sophia Berry Lifschitz, conservatrice au musée de Tel Aviv. (Autorisation : Guy Yechiely)

Le musée de Tel Aviv avait initialement pensé qu’il faudrait rendre le tableau – mais il était parvenu à collecter la somme nécessaire pour le racheter à la famille Mosse à un prix basé sur les estimations faites par la maison de vente aux enchères Sotheby’s.

« Nous nous réjouissons pour chaque œuvre retrouvée », a affirmé Meike Hoffmann, coordinatrice du projet de l’Initiative de recherche d’œuvres d’art Mosse à Berlin. « Je dois néanmoins ajouter que c’est très difficile pour moi quand on localise une œuvre en Israël parce qu’il est toujours difficile de les rendre. »

Les œuvres volées avaient été données au musée, continue Hoffmann, qui dit avoir été heureuse lorsque le musée a finalement pu collecter les fonds nécessaires pour racheter « De l’obscurité à la lumière » aux héritiers de Mosse.

Il est assez banal que les musées rachètent ces œuvres pillées pendant la Shoah, explique de son côté Berry Lifschitz, alors que la troisième génération des familles concernées par un processus de restitution ne ressent généralement pas de lien affectif avec l’œuvre d’art.

« Ils veulent la justice, ils veulent que leur histoire soit racontée », a-t-elle ajouté.

Et aujourd’hui, l’histoire de « L’obscurité à la lumière » sera narrée aux visiteurs dans son intégralité, sur le petit panneau qui accompagne le tableau – actuellement prêté au musée d’Israël dans le cadre d’une autre exposition.

« Le panneau précisera que la toile a d’abord été restituée à la famille Mosse avant d’être revendue, et cette précision fait partie de notre accord parce que c’est ce que voulait la famille », dit Berry Lifschitz.

Une tapisserie flamande du 17e siècle représentant la traversée de la mer Rouge, une œuvre issue de pillages nazis arrivée jusqu’au musée des Arts de Tel Aviv. (Autorisation : Musée des arts de Tel Aviv)

La famille Mosse était propriétaire d’une importante entreprise de publicité et d’une maison d’édition en Allemagne. Elle était très impliquée dans le travail éducatif et philanthropique et possédait une large collection d’œuvres d’art – avec notamment des milliers d’artefacts conservés dans l’habitation familiale du quartier Mitte de Berlin.

Cette maison avait été abandonnée quand ils avaient fui en Suisse, et les artefacts avaient été offerts au public. Selon le Musée des Arts de Tel Aviv, environ 650 000 œuvres sont aujourd’hui éparpillées dans le monde entier.

Il y a deux ans, le musée a reçu un autre courriel de la part de l’Initiative de recherche d’œuvres d’art Mosse qui était à la recherche de deux œuvres portées disparues – des tapisseries du 17e siècle.

« On a pensé : Quoi ? Non, pas encore », se souvient Berry Lifschitz. « Mais en fait, c’est eux qui avaient raison. »

Une tapisserie du 17e siècle représentant Moïse dans son couffin, une œuvre issue de pillages nazis arrivée jusqu’au musée des Arts de Tel Aviv. (Autorisation : Musée des Arts de Tel Aviv)

Ces deux immenses tapisseries représentant Moïse dans son berceau et la traversée de la mer Rouge avaient disparu en 1933 et n’avaient jamais été présentées par la maison de vente aux enchères Lepke. Elles étaient réapparues dans une vente aux enchères dans les années 1960, puis offertes au musée en 1971 par Sir Isaac Wolfson.

Lorsque le nouveau bâtiment du musée avait ouvert ses portes, cette année-là, les deux tapisseries avaient été accrochées dans l’entrée.

Elles ont été entreposées pendant de nombreuses années, raconte Berry Lifschitz, et il a fallu les sortir et les photographier pour la restitution.

Cela n’a pas été facile de prouver la provenance des tapisseries, qui n’avaient jamais paru lors d’une vente aux enchères chez Lepke et qui avaient simplement disparu de la collection en 1933.

Le musée est actuellement en train d’organiser la restitution des tapisseries, mais il a demandé à la famille de prendre en charge les coûts de leur transport.

« On va s’en séparer et il est très probable qu’elles seront vendues aux enchères », explique Berry Lifschitz.

Suite à la découverte de ces œuvres pillées, le musée de Tel Aviv prend dorénavant des mesures anticipées pour déterminer s’il détient de telles œuvres d’art.

« La restitution est une obligation à la fois éthique et professionnelle », estime Tania Cohen-Uzieli, directrice-générale du musée.

Ces dernières années, explique Cohen-Uzieli, l’étude de la provenance des œuvres d’art est devenue une préoccupation majeure des musées du monde entier. Ils allouent des ressources importantes pour faire des recherches de provenance – qui sont essentielles pour rendre justice à l’Histoire.

« On aimerait avoir un budget plus important pour ça », dit Berry Lifschitz. « Le musée n’a pas de bénévole qui ait fait partie, dans le passé, du personnel du musée, et nous contrôlons de manière active les œuvres d’art pour nous assurer qu’elles ont une provenance ‘casher’. »

« Aujourd’hui, si on nous fait une donation, la politique a changé », continue Berry Lifschitz. « Nous faisons très attention et cela fait une grande différence. Nous nous sommes engagés à raconter l’histoire de toutes les œuvres que nous sommes amenés à exposer : c’est une volonté éducative. »

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