Le nouveau chef du Labour veut reséduire les Juifs – avec les alliés de Corbyn
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Le nouveau chef du Labour veut reséduire les Juifs – avec les alliés de Corbyn

Au Royaume-Uni, Keir Starmer, sur la corde raide, dit vouloir éradiquer l'antisémitisme de sa formation, mais donne des postes déterminants à des personnalités problématiques

Cnaan Liphshiz
Le leader du parti du Labour britannique, Jeremy Corbyn, à gauche, donne un verre d'eau au secrétaire d'Etat au Brexit du cabinet fantôme lors d'un événement de campagne sur le Brexit à Harlow, en Angleterre, le 5 novembre 2019 (Crédit : AP Photo/Matt Dunham)
Le leader du parti du Labour britannique, Jeremy Corbyn, à gauche, donne un verre d'eau au secrétaire d'Etat au Brexit du cabinet fantôme lors d'un événement de campagne sur le Brexit à Harlow, en Angleterre, le 5 novembre 2019 (Crédit : AP Photo/Matt Dunham)

JTA — De nombreux Juifs britanniques ont salué l’élection de Keir Starmer au poste de numéro un du parti du Labour plus tôt ce mois-ci. L’événement a pu être considéré comme venant mettre un point final aux quatre années de craintes et de déception qui avaient marqué le mandat de son prédécesseur, Jeremy Corbyn.

Starmer, 57 ans, est un ancien procureur qui s’est lancé en politique et dont l’épouse est juive.

Immédiatement après son élection à la tête du Parti travailliste britannique, le 4 avril, Starmer avait reconnu que sa formation avait échoué à s’attaquer au problème d’antisémitisme qui a rongé le Labour de l’intérieur pendant des années – lorsqu’il était placé sous l’autorité de Corbyn.

Avec Corbyn – une personnalité issue de l’extrême-gauche et anti-israélienne – à sa barre, la formation a été traversée par de multiples scandales et a perdu la confiance d’une grande partie de la population juive du pays.

Toutefois, trois semaines après avoir pris les rênes du Parti travailliste, Starmer marche encore sur la corde raide – entre ses tentatives de débusquer la haine antijuive et son appel lancé en direction d’un grand nombre de fidèles de Corbyn que le Labour compte dans ses rangs. Ce qui donne aux Juifs britanniques de nouvelles raisons de s’inquiéter.

Ainsi, Starmer a d’ores et déjà octroyé des fonctions d’autorité à trois députés dont les relations avec les Juifs britanniques sont quelque peu tendues.

Le député du Labour Afzal Khan. (Crédit : Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0)

Afzal Khan, choisi par Starmer pour occuper le poste de vice-président de la chambre des communes – la chambre basse du Parlement – au sein du cabinet fantôme, a, par le passé, partagé sur Facebook un article intitulé « Le gouvernement israélien agit comme le gouvernement des nazis [sic] à Gaza ». Et, en 2015, il avait posté, toujours sur Facebook, une vidéo avec des légendes dénonçant « le syndicat du crime Rothschild-suisse-britannique-israélien » et « les assassinats de masse des menteurs criminels de la mafia Rothschild-Israël ».

Il avait ultérieurement présenté des excuses tout en prétendant, selon des informations, que la vidéo n’était pas antisémite.

Lisa Nandy, secrétaire aux Affaires étrangères du cabinet fantôme, est la cheffe du groupe des Amis de la Palestine et du Moyen-Orient au sein du Labour, un groupe de pression interne. Elle a déjà exprimé son soutien à la lutte contre l’antisémitisme au sein du parti mais a approuvé, à plusieurs occasions, l’organisation Palestine Solidarity Campaign, qui a publié une rhétorique antisémite galopante sur ses comptes Twitter et Facebook.

Elle a également signé l’année dernière une pétition appelant au « retour des Palestiniens » au sein de l’Etat d’Israël – une demande qui, selon les défenseurs de l’Etat juif, mettrait un terme à la seule nation souveraine juive du monde.

Lloyd Russell-Moyle, que Starmer a nommé au bureau de l’environnement, avait appelé en 2017 à la réintégration d’une activiste travailliste, Melanie Melvin, qui avait été suspendue pour avoir clamé que la BBC avait manipulé les images d’une attaque au gaz en Syrie pour le compte du « lobby israélien ».

La semaine dernière, le groupe de veille Campaign Against Antisemitism, organisation communautaire majeure, a publié une analyse des antécédents de 32 personnalités désignées par Starmer à des fonctions éminentes au sein du Labour. Le groupe a indiqué que cette analyse révélait que Starmer « n’affichait pas une tolérance zéro à l’égard des antisémites ».

« Cette lune de miel va tourner court s’il reporte les dures décisions et passages à l’action qui sont nécessaires », a ajouté le groupe dans son rapport.

Des panneaux d’affichage sur des camionnettes dans le centre de Londres, symboles de la dernière escalade dans le conflit médiatisé entre les Juifs britanniques et le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn. (Avec l’aimable autorisation de Jonathan Hoffman/via JTA)

Labour Against Antisemitism, un groupe interne au parti qui s’est développé grâce à l’opposition à Corbyn, a écrit dans un communiqué que les nominations effectuées par Starmer laissaient « des questions en suspens » sur l’engagement pris par le nouveau chef de parti dans la lutte contre l’antisémitisme et que « malgré certains signaux positifs », il montrait « finalement autant de capacités que son prédécesseur quand il s’agit d’opter pour des nominations inappropriées ».

L’équipe de Starmer n’a pas répondu à nos courriels et à un appel de notre part afin d’avoir une réaction.

Toutefois, des initiés des processus internes au Labour insistent, pour leur part, sur le fait que Starmer ne revient pas à un système similaire à celui que Corbyn avait mis en place.

« Ces nominations ne semblent pas judicieuses mais il s’agit, en fait, d’un reflet de choix limité » au sein du parti, explique un activiste du Labour pro-israélien, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat.

Suite aux élections de l’année dernière, le Parti travailliste compte dorénavant 202 députés au Parlement – son score le plus bas depuis 1935. Au moins douze anciens législateurs ont déserté la formation sous Corbyn.

Louise Ellman a démissionné du Parti travailliste en raison de ce qu’elle a décrit comme un antisémitisme systémique au sein du parti. (Autorisation)

« Ce qui signifie que Starmer est limité. Il doit désigner des dizaines de responsables et il y a moins de choix, et il doit donc faire des compromis », ajoute l’activiste.

Le Labour, fondé en 1900, comporte des dizaines de fonctions à attribuer – l’activiste en compte environ une centaine – et qu’il accorde à ses députés.

À noter également la tâche délicate de faire appel aux partisans de Corbyn qui constituent encore une portion importante de la base du parti et des infrastructures de gouvernance. Au moins 100 000 membres ont adhéré à la formation sous Corbyn, ce qui représente aujourd’hui environ 17 % des 580 000 personnes qui forment le Labour.

« Si les fidèles de Corbyn s’entendent dire qu’ils n’ont plus leur place au sein du Parti travailliste sous l’autorité de Starmer, ce sera l’assurance donnée qu’ils vont mal réagir », poursuit l’activiste.

Gideon Falter, directeur du groupe Campaign Against Antisemitism, reconnaît ces contraintes. Mais si elles peuvent expliquer les calculs de Starmer, elles illustrent également combien « l’héritage empoisonné de Corbyn en ce qui concerne l’antisémitisme a imprégné de manière si importante le Labour, avec cette conséquence qu’il n’y a que peu de personnalités qui n’ont pas été touchées par le scandale parmi les parlementaires susceptibles d’occuper ces quelques fonctions convoitées », dit-il.

Malgré les nominations, Starmer a pris plusieurs initiatives pour se distancier de Corbyn et des scandales qui ont entaché son mandat. Et les Juifs britanniques l’ont remarqué.

Quatre jours après sa prise de fonction à la tête du Parti travailliste, la dirigeante du Board of Deputies des Juifs britanniques, Marie van der Zyl, avait fait savoir dans un communiqué que Starmer « a fait plus que son prédécesseur en quatre ans dans la lutte contre l’antisémitisme au sein de la formation du Labour ».

Le chef du parti d’opposition travailliste Jeremy Corbyn (à droite) s’entretient avec son secrétaire adjoint dédié au Brexit, Keir Starmer, lors d’une conférence de presse à Londres, le 6 décembre 2019.

La veille, Starmer avait écarté les personnalités nominées par Corbyn de l’instance gouvernante du parti, le Comité national exécutif. Ce qui avait mis un terme à la majorité pro-Corbyn au sein de l’instance.

Dans les quelques jours qui avaient suivi sa victoire lors des élections internes, Starmer avait également pris soin de rencontrer les responsables des groupes juifs majeurs dans le pays afin de tenter de réchauffer des relations qui s’étaient gelées sous Corbyn – que l’ancien grand-rabbin britannique, Jonathan Sacks, avait par ailleurs publiquement qualifié d’antisémite.

Starmer avait, de plus, limogé Richard Burgon, un proche de Corbyn qui, en 2014, avait déclaré que « le sionisme est l’ennemi de la paix » et qui avait refusé d’accepter la définition de l’antisémitisme mise en place par le parti. Burgon occupait le poste de secrétaire à la Justice du cabinet fantôme.

Starmer n’avait pas expliqué pourquoi il avait mis Burgon à l’écart – mais de nombreuses personnes avaient vu dans cette initiative une déclaration puissante sur sa volonté de tirer un trait avec le passé et de redorer la réputation du Labour, accusé d’être un asile pour antisémites.

Keir Starmer prononce un discours sur le Brexit à Harlow, en Angleterre, le 5 novembre 2019. (Crédit : AP/Matt Dunham)

Cela faisait des années que les critiques de l’antisémitisme au sein de la formation réclamaient le départ de Burgon de toute fonction d’influence. Mark Gardner, du groupe Community Security Trust, observatoire de l’antisémitisme de la communauté juive au Royaume-Uni, avait écrit au mois de février dans une lettre ouverte que les propos de Burgon « montrent la profondeur du problème de la haine antijuive au sein du Labour ».

La rhétorique du nouveau leader au sujet de l’antisémitisme est également différente de celle de son prédécesseur. Après des excuses présentées par Corbyn, entraînées par une pression interne forte, jamais l’ancien dirigeant travailliste n’avait directement reconnu l’authenticité du problème – un fait qui, selon les Juifs, était venu s’ajouter au scandale général.

Corbyn avait aussi insisté en permanence sur le fait que la formation, sous son autorité, avait géré avec fermeté et équité la question de l’antisémitisme dans ses rangs.

Starmer, en comparaison, n’a pas hésité à évoquer le problème en termes directs.

« Je sais que l’échec du Parti travailliste à prendre en charge le problème de l’antisémitisme a entraîné beaucoup de douleur dans les communautés juives », avait dit le leader dans une vidéo diffusée à l’occasion de Pessah, le 8 avril, dans laquelle il présentait également ses excuses face à cet échec.

« Si vous êtes antisémite, vous ne pouvez pas et vous ne devez pas appartenir au Parti travailliste. Et pas de ‘si’, pas de ‘mais' », avait écrit Starmer dans une lettre ouverte publiée le 7 avril dans le journal Evening Standard. « Je remuerai ciel et terre dans le combat contre l’antisémitisme. C’est la promesse que je fais à la communauté juive », avait-il continué.

Il avait ajouté qu’il s’agissait d’un « impératif moral, et non politique ».

« Nous ne sommes plus dans la continuité de Corbyn. Et c’est énorme », commente David Hirsh, maître de conférences en sociologie à la faculté Goldsmiths au sein de l’université de Londres et auteur du livre Contemporary Left Antisemitism.

L’épouse de Starmer, l’avocate Victoria Alexander, a des origines juives et de la famille en Israël. Starmer a fait savoir au Jewish News qu’il espérait pouvoir se rendre en Israël rapidement avec ses deux enfants.

« Je soutiens absolument le droit d’Israël à exister en tant que nation », a-t-il confié au journal.

Keir Starmer (à gauche) et Rebecca Long-Bailey du Parti travailliste britannique arrivant au bureau du cabinet pour les négociations sur le Brexit à Londres, le 9 avril 2019. (Niklas Halle’n/AFP)

Starmer a été jusqu’en 2013 pendant cinq ans à la tête des services des procureurs de la couronne, principale instance judiciaire chargée des poursuites criminelles pour l’Angleterre et le pays de Galles. En 2015, il avait été amené à occuper un haut-poste au sein du Parti travailliste, sous l’autorité de Corbyn, en tant qu’homme fort au sujet du Brexit.

À l’époque, les antécédents de Starmer sur la question de la haine anti-juive indiquaient déjà ses différences avec Corbyn sur le sujet.

Au moment où Corbyn avait tenté de faire en sorte que le Labour rejette la définition de l’antisémitisme mise au point par l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance) – parce qu’elle comportait certains exemples de haine anti-israélienne – Starmer avait publiquement clamé qu’il fallait que le parti adopte cette définition.

« Je crois en cette définition dans sa totalité. Cette définition en totalité, les conseils et les institutions de tout le pays l’ont acceptée. Et je pense que c’est le bon positionnement à adopter », avait commenté Starmer dans un entretien accordé en 2018 à la BBC.

Quand Corbyn avait insisté sur la nécessité d’examiner de façon individuelle le dossier de chaque membre accusé d’antisémitisme au sein du parti, Starmer avait défendu un passage à l’action punitif.

« Je soutiens pour ma part un changement des règles qui commanderait l’expulsion automatique dans des cas clairs d’antisémitisme, tout comme nous le faisons pour ceux qui soutiennent un autre parti politique au cours d’un scrutin », avait déclaré Starmer à la BBC, l’année dernière, lorsqu’il était secrétaire au Brexit du cabinet fantôme et qu’il lui avait été formellement interdit de diverger de la ligne du parti.

Lors de cette interview accordée à la BBC, il s’était également laissé aller à sa plus forte critique de Corbyn avant son élection.

« Il faut être très clair : si nous nions que nous avons un problème, alors c’est que nous faisons partie de ce problème », avait-il dit.

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